De la crisologie à polycrisis : Généalogie du concept de polycrise
Description
Depuis 2022, le terme « polycrise » est devenu une catégorie d'analyse mondiale, mobilisée par la Banque centrale européenne, le Fonds monétaire international, le Secrétariat général des Nations unies, les conférences climatiques successives, le Forum économique mondial de Davos et la plupart des think tanks de politique publique. Ce succès institutionnel s'accompagne pourtant d'un effacement quasi total de sa source théorique. Edgar Morin pose les fondements conceptuels du diagnostic dès 1976 dans « Pour une crisologie » (Communications n° 25) : retour au krisis grec, problématisation réflexive de la « crise de la crise », mise en place d'une théorie formelle qui rendra possible la nomination ultérieure. Le terme et le concept de polycrise apparaissent en 1993 dans Terre-Patrie (co-écrit avec Anne Brigitte Kern). L'ensemble est reformulé en 2011 dans La Voie, qui ajoute la crise cognitive comme composante du diagnostic et la métamorphose comme issue politique, puis prolongé au domaine éducatif en 2014 dans Enseigner à vivre. Cet article reconstitue cinquante ans de cette généalogie (1976-2026) et établit que le décalage entre maturité conceptuelle morinienne et réception post-2022 est documenté, daté et mesurable.
Méthode et dynamique de découverte. Le principe directeur de l'enquête est simple mais exigeant : retourner aux textes moriniens fondateurs avant tout commentaire. Cette discipline philologique a déclenché une cascade de découvertes que la lecture de seconde main du concept rendait invisibles. Trois antériorités multilingues effacent la chronologie reçue. Une filiation slavophone supposée est philologiquement infirmée. Trois glissements traductifs précis dans l'édition anglaise de référence sont identifiés. Les pertes que la transmission contemporaine du concept laisse derrière elle apparaissent lorsque l'on remonte aux textes sources.
Trois corpus articulés. L'étude croise trois corpus indépendants. Le premier rassemble quatre textes moriniens fondateurs (1976, 1993, 2011, 2014) lus comme système articulé plutôt que comme œuvres séparées, avec attention philologique aux variations graphiques et au ratio sémantique. Le deuxième est une revue systématique de 257 textes académiques publiés entre 1993 et 2024, codés manuellement sur 51 variables (référence morinienne, alignement théorique, usage du singulier, langue et pays, centralité, modèle théorique mobilisé, usage politique). Le troisième est une bibliométrie multilingue couvrant cinq aires civilisationnelles principales (européenne occidentale, hispanophone-lusophone, sinophone, japonaise, arabophone) et quinze variantes linguistiques sur 1990-2026. La méthodologie exige une triangulation à trois sources de natures différentes pour toute attestation forte. Le corpus codé sera déposé en données supplémentaires sous licence ouverte, accompagné d'un calcul de kappa de Cohen inter-codeurs sur sous-échantillon.
Situer le débat post-2022. Le passage à l'usage global de polycrisis est porté par Adam Tooze (Davos 2022, Chartbook), Thomas Homer-Dixon, Michael Lawrence et leurs collaborateurs au Cascade Institute, Michael Albert (planetary systems thinking, MIT Press 2024), ainsi que la rencontre avec la resilience science du Stockholm Resilience Centre (Lawrence et al. 2024, Delannoy et al. 2025). Dans cette constellation, la filiation morinienne devient soit explicitée comme origine lexicale puis reformulée dans un cadre théorique relocalisé, soit purement et simplement perdue de vue. L'article documente précisément ce mouvement de relocalisation et propose les outils analytiques pour en comprendre la logique.
Format et ampleur. Le manuscrit est de format monographique : dix sections principales de discussion, neuf annexes philologiques spécialisées (protocole méthodologique, vérifications philologiques en cours, index nominatif et thématique, note sinologique, tableau philologique comparatif Terre-Patrie / Homeland-Earth, et autres annexes documentaires), pour un total de 87 sections, 20 tableaux et 3 figures.
Quatre résultats philologiques. Premièrement, l'érosion massive de la filiation : la citation explicite de Morin chute de 100 % de la littérature spécialisée en 1993-2006 à 6 % en 2022-2024, alors que le volume de mentions Google Scholar passe de moins de 100 occurrences annuelles avant 2020 à plus de 7 600 en 2025, et que la part de l'anglais dans la littérature passe de 40 % en 1993-1999 à 83 % en 2024.
Deuxièmement, trois antériorités multilingues déplacent la chronologie reçue. Une trace hispanophone de policrisis est attestée dès 1993 à Buenos Aires dans la traduction argentine de Terre-Patrie, antérieure de 29 ans à la diffusion Davos-Tooze 2022. Deux calques chinois (多危机体, 多种危机) sont attestés en 1997 chez Ma Shengli à Sanlian Pékin, soit 16 ans avant le premier emploi japonais. La première occurrence académique hispanophone date de 1995 en Colombie (Cuadernos de Economía), suivie d'une diffusion continue en Espagne, Venezuela, Chili et Brésil sans relais anglophone systématique avant 2022.
Troisièmement, la filiation Bakhtine-Morin est philologiquement infirmée. Sur 19 ouvrages cardinaux de Morin (1951-2011, environ 3 400 pages examinées par triangulation pdfplumber), plus la traduction chinoise intégrale du tome IV de La Méthode par Qin Haiying (Peking University Press, 2002, 297 pages OCRisées), Bakhtine n'apparaît que trois fois, toutes dans La Méthode 4 en contextes non-conceptuels. Aucune occurrence de dialogisme bakhtinien, polyphonie, intertextualité ou Kristeva dans le corps des œuvres. La préface chinoise autographique de Morin (5 juillet 1999) nomme explicitement sa lignée philosophique : Héraclite, Nicolas de Cues, Pascal, Hegel, Marx, complétée par Laozi (6e siècle av. J.-C.) et Fang Yizhi (1611-1671), sans mention de Bakhtine. Le témoignage oral à sa traductrice chinoise (novembre 1999) confirme cette autonomie dialogique.
Quatrièmement, trois glissements traductifs dans Homeland-Earth sont documentés. L'analyse philologique de la traduction anglaise de Terre-Patrie par Sean M. Kelly (Hampton Press, 1999) établit que le substantif « polycrise » y devient l'adjectif « polycrisical », que « inter-solidarité complexe » devient « complex inter-solidarity », et que le substantif disparaît du chapitre suivant « Agonie ? » rendu en anglais sous « A Life-and-Death Struggle? ». Ces glissements contribuent à la faible visibilité du concept dans la réception anglophone pré-2022.
Contributions conceptuelles. L'article propose quatre outils analytiques offerts à la discussion et à la requalification argumentée. La désignation technique de crise de second ordre nomme la thèse morinienne spécifique, distinguée des usages systémiques génériques. Une grille typologique à quatre registres (R1 identité terminologique, R2 filiation conceptuelle, R3 analogie interprétative, R4 divergence sémantique) sert d'instrument de cartographie comparative multilingue applicable à d'autres concepts circulant à travers les langues. La catégorie de substitution qualitative caractérise la relocalisation paradigmatique du cadre théorique opérationnel post-2022, du holisme morinien vers la resilience science anglo-saxonne, les teleconnections, le world-systems, l'assemblage theory. Une cartographie en six prismes contemporains de la polycrise (francophone politique, anglophone resilience science, onusien-lusophone, cépalien-hispanophone, brésilien-Sud-Global, académique multilingue à filiation morinienne préservée) est proposée comme outil pour comprendre la simultanéité dialogique des usages plutôt que comme hiérarchie de légitimité.
Posture dialogique. Le travail ne décrit pas seulement la pensée complexe morinienne, il la pratique : tenir ensemble l'exigence d'une rigueur philologique stricte et la reconnaissance assumée des limites de toute enquête généalogique conduite sur cinquante ans et quinze langues. Cette posture est explicitement revendiquée comme idéal régulateur au sens kantien, horizon méthodologique vers lequel l'enquête tend sans prétendre à une vérité absolue.
Implications et ouvertures. L'étude établit que la diffusion contemporaine du concept de polycrise n'est ni un effacement univoque de Morin, ni une réinvention indépendante, mais une multiplication dialogique des prismes dont chacun éclaire un fragment du phénomène que Morin avait nommé sans en épuiser la totalité. Cette lecture déplace l'enjeu de la priorité historique vers la question de la complémentarité dialogique des cadres post-2022. Elle ouvre trois directions de travail : une cartographie philologique systématique des concepts transdisciplinaires circulant à travers les langues ; un programme éditorial collectif multilingue susceptible de préserver la profondeur morinienne dans la matière même de sa diffusion ; une critique épistémologique des effets de la traduction conceptuelle sur la réception d'œuvres complexes.
Audiences. Le manuscrit s'adresse à plusieurs communautés scientifiques : sociologues des sciences et historiens des idées concernés par la circulation transdisciplinaire des concepts ; philologues comparatistes attentifs aux glissements traductifs ; théoriciens systémiques héritiers de Morin, Bertalanffy, von Foerster, Maturana, Bateson et Atlan ; chercheurs spécialisés sur la polycrise post-2022 ; décideurs publics confrontés à la mobilisation politique du concept dans les enceintes multilatérales.
Statut épistémique. Les résultats sont hiérarchisés en trois niveaux de preuve. Le premier niveau réunit les variables documentaires faiblement interprétatives (volumes annuels indexés, érosion de la référence à Morin, antériorités multilingues). Le deuxième niveau réunit les résultats interprétatifs établis par triangulation qualitative et codage manuel (relocalisation paradigmatique, glissements traductifs, reconstruction des canaux de transmission). Le troisième niveau réunit les hypothèses conceptuelles propres, ouvertes à requalification par les communautés disciplinaires concernées. Quatre vérifications philologiques externes demeurent ouvertes (préface française originale Morin 1999, édition chinoise des œuvres de Bakhtine Hebei 1998, thèse Qin Haiying Montréal 1998, original Le Point du 16 février 2012) et n'affectent pas la robustesse des résultats principaux.
Édition dialogique et bilingue. Cet article paraît simultanément en français (version de référence) et en anglais (traduction intégrale vérifiée). Cette coexistence n'est pas un simple choix éditorial : l'étude portant précisément sur les glissements de sens qu'un concept subit en passant d'une langue et d'une culture à une autre, la lecture parallèle des deux versions permet d'observer, sur l'objet même, la substitution qualitative qu'elle décrit. Plus largement, le travail met en œuvre dans sa forme la pensée complexe d'Edgar Morin, à savoir la reliance, le principe dialogique et la réflexivité de « La Méthode », pour donner à comprendre la polycrise qu'il a nommée : il ne décrit pas seulement la méthode morinienne, il la pratique. Version anglaise : From Crisology to Polycrisis: A Genealogy of the Concept of Polycrisis. DOI : 10.5281/zenodo.20539381.
Compagnons prévus. Le présent article sera prolongé par un compagnon méthodologique (codebook complet, kappa de Cohen, dépôt corpus), un compagnon sinologique (élargissement corpus chinois et relecture par sinologue indépendant) et le corpus codé déposé sous licence ouverte.
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De la « crisologie » à la « polycrise » — 50 ans de crisologie – MESNIL-DUPRAT - 04 juin 2026 – Version française – Prépublication V1-1.pdf
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Additional titles
- Subtitle (French)
- Cinquante ans de « crise de la crise » (1976–2026)
Related works
- Is original form of
- Preprint: 10.5281/zenodo.20539381 (DOI)
Dates
- Created
-
2026-05-24
- Updated
-
2026-06-04Version 1.1 (édition bilingue ; ajout de la note d'édition bilingue et de la référence croisée vers la version anglaise)