Collection THESE/SYNTHESE VOL. 3 No 8 MARS 2023
Description
INTRODUCTION
Le développement des sociétés africaines francophones ne va pas sans soulever des problématiques majeures. Il s’agit de la sempiternelle question de la promotion des langues nationales et du français, en corrélation avec le bilinguisme, de la démocratie, du développement durable, de la gestion inclusive des communautés, de l’évolution technologique induisant la réforme et l’adaptation des systèmes éducatifs et de la dominante équation de la relation de l’homme à Dieu.
Le présent numéro de la revue Thèse-Synthèse est un numéro varia. C’est un recueil d’articles sur des sujets variés. Les contributions des différents auteurs, neuf au total, n’abordent pas une seule thématique. Toutefois, en passant au tamis les différents sujets traités, nous pouvons regrouper les contributions sous trois problématiques majeures, à savoir :
- la promotion des langues nationales et le plurilinguisme en Afrique francophone,
- le peuple, la démocratie, les gouvernants et la gestion de la société,
- l’évolution technologique et la place des TIC dans l’éducation.
La problématique de la promotion des langues nationales est exposée dans quatre contributions. Deux de ces contributions pointent du doigt des questions sociolinguistiques et deux autres s’orientent vers des questions de description des langues africaines. Sous le titre, « les langues nationales du Mali : une étude sociolinguistique », Abdramane Diawara révèle que le Mali a reconnu officiellement 13 langues nationales dont le bambara, parlé partout sur le territoire national, à côte de la langue officielle, le français. Bien qu’elle supplante le français en termes de nombre de locuteurs, la langue bambara est victime de rejet de la part de certains groupes ethniques qui préfèrent utiliser le français dans leurs échanges inter-ethniques. A propos du plurilinguisme en contexte multilingue africain, l’article de Moulaye Koné sur « l’exploration du parcours linguistique des étudiants plurilingues : cas des étudiants de l’université des lettres et des sciences humaines de Bamako (ULSHB) » soutient que la langue française se positionne comme la deuxième langue la plus utilisée par les étudiants dans les rues de Bamako. Et que les langues nationales maliennes ne sont pas parlées par les étudiants comme langues de communication quotidienne.
Boubacar Ba affirme, dans « The different suffixations of Pulaar derivations (part 3) (Toroobe and Jalonke dialects) », que la sémantique occupe une place de premier rang dans la description des langues africaines. En effet, se fondant sur son étude de deux variétés du pulaar (Toroobe et Jalonké), il écrit que la dérivation suffixale en pulaar confirme que les affixes doivent être en mesure de surclasser ou de remplacer les affixes basés sur la portée dans l’analyse sémantique combinée avec la morphologie. Le second article, relatif à la description des langues africaines est celui de Yenayaban Arnaud Minakou intitulé « The integration of syntax in the determination of phonemes and allophones in Tagbana language. » Il démontre que l’interconnexion entre la syntaxe et la phonologie admet le rôle joué par la syntaxe dans la détermination des phonèmes en tagbana.
Le peuple, la démocratie, les gouvernants et la gestion de la société est la thématique abordée par trois auteurs. Eric Gilbert Nkoulou, dans « la fiction du peuple dans le roman postcolonial », partant du contexte camerounais, tente de montrer que le peuple est un mirage, une supercherie aux mains des idéologues qui l’utilisent à leur guise et selon leurs ambitions politiques. Il ajoute que le monde est devenu ouvert avec des aspirations différentes, et qu’il est difficile de garantir un rassemblement dynamique et statique de personnes. « C’est fort de tout ceci que nous arrivons à la conclusion que le peuple n’existe pas, qu’il n’est qu’une vue de l’esprit, une fiction », conclut-il. Cette position de Nkoulou remet en cause le principe de gouvernement du peuple par le peuple à travers ses représentants ; principe de la démocratie que tous les politiques des Etats africains chantent à cors et à cris. Vue sous cet angle, la démocratie en Afrique est devenue pernicieuse. Parce que « … la démocratie telle qu’on nous l’a promise n’est pas au rendez-vous. Cet épouvantail démocratique a endeuillé beaucoup de familles et de peuples. » (Alpha Blondy 2022)[1]. A travers l’étude de l’œuvre « S'ils vous disent que je suis tombé » de Juan Marsé, Oumar Mangané veut montrer comment le romancier façonne l'histoire à partir d'une cellule narrative appelée « aventi » avec la mémoire comme fil conducteur du discours. Ce récit, avec une variété de voix et d'images, reflète le véritable décalage entre l'histoire officielle et celle du peuple sous le régime de Franco en Espagne. Le façonnage de l’histoire par le romancier se retrouve aussi dans la contribution produite par Aimé Kaha, intitulée « Entsakralisierung der biblischen Figuren bei Goethe : formen und bedeutung. » Cet article, en langue allemande, traite de la désacralisation des personnages bibliques chez le célèbre écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe. En comparant des héros de la Bible à de simples papiers notoires, il témoigne de sa vision panthéiste du monde, parodiant le sacré en général, sans oublier la lassitude de vivre qui s'est développée dans sa petite enfance. L’on apprend ici que la religion, comme tous les sujets complexes et populaires (amour, sexe, pouvoir...), reste un terreau fertile pour toutes les croyances et hypothèses surréalistes et fantaisistes. Mais quel intérêt une telle réflexion pourrait-elle avoir sur le vécu des sociétés d’Afrique francophone où toutes les croyances et les confessions (christianisme, islamisme, bouddhisme, animisme, etc.) se côtoient dans un syncrétisme béat ?
Aujourd’hui, l’évolution technologique et les technologies de l’information et de la communication (TIC) occupent une place prépondérante dans les stratégies et programmes politiques de développement des Etats africains. De nombreuses campagnes promotionnelles vantent les bienfaits de l’Internet et des réseaux sociaux dans tous les pays, en dépit des dérives liées à ces nouveaux médias, avec leurs corollaires de cyber-attaques, de manipulations et de déconstruction des valeurs morales de la société. Edy Don-Juan Ossete Issambo, dans sa contribution intitulée « Influence de la formation des enseignants en TIC sur la réussite académique dans le système éducatif congolais », cherche à établir, à partir du modèle congolais, un lien entre la formation des enseignants en TIC et la réussite académique des apprenants. Cet article ouvre le débat sur l’éducation numérique en Afrique. Par exemple, l’instauration du système LMD dans les universités africaines francophones devrait refléter un écosystème dans lequel les savoirs sont dispensés au sein d’une infrastructure équipée de matériel technique, logistique et didactique de pointe. Malheureusement, l'Afrique francophone, qui s’est engouffrée dans ce modèle d’enseignement/apprentissage ne s’est pas préoccupée de son accommodation avec les standards occidentaux faisant appel à la technique et à la technologie. Ainsi, l’on s’est retrouvé dans un environnement où les universités et les écoles africaines francophones présentent une pâle copie de ce qui se fait de bon en Occident ; avec des établissements sous-équipés, des modèles pédagogiques en rétropédalage et des échecs en cascade.
L’accent est souvent mis sur la fracture numérique Nord-Sud et la nécessité de la réduire par des politiques appropriées. Mais, on ignore bien souvent le fossé qui sépare les pays du Sud dans le domaine d’Internet. On peut se demander quelle sera l’évolution dans le temps des écarts numériques constatés en Afrique. … L’Internet se développe rapidement en Afrique mais de façon inégale. Il existe une large fracture numérique entre les pays du continent. Si la tendance actuelle se poursuit, cette fracture devrait toutefois se réduire relativement rapidement sans pour autant disparaître. On peut s’interroger sur les types de politiques à mettre en œuvre pour accélérer la réduction des disparités inter-étatiques dans le développement de l’Internet, sans oublier l’existence d’un fossé numérique intra-étatique. » (Bernard Conte 2001, pp. 3-4)[2]
La formation continue de l’enseignant répond à un besoin de maintien et de développement de ses compétences en vue de conduire les apprenants à une qualité d’apprentissage et à la réussite. A travers leur étude sur « L’engagement des enseignants du primaire et le coût des formations pédagogiques », Simon Pierre Tibiri et Koudougou Zongo avancent qu’on ne peut professionnaliser les personnes : seules celles-ci peuvent se professionnaliser si elles en ont la motivation et le pouvoir, et si elles trouvent un contexte favorable (Guy Le Boterf 2011, p. 390). Ils ajoutent qu’au regard des difficultés qui handicapent l’engagement des enseignants du primaire pour les formations pédagogiques, il convient d’améliorer les conditions dans lesquelles ces formations se réalisent.
Le volume se boucle par trois contributions alternant littérature, société et enseignement :
- d’abord celle de Placide Bertrand ÉBANGA de l’Université de Ngaoundéré au Cameroun qui traite de l’esthétique de la dystopie dans L’homme du hasard de Yasmina Reza.
- ensuite, vient la contribution portant sur la question de l’homosexualité chez Michel Foucault et les raisons de sa dépénalisation au 21e siècle de Sylvain KOUADIO KONAN de l’Université Péléforo Gon Coulibaly (Côte d’Ivoire).
- et enfin, la contribution de Pelga BONKOUNGOU de l’École Normale Supérieure (Burkina Faso), qui s’interroge sur la démarche à adopter pour un réel changement en ce qui concerne l’enseignement-apprentissage de la rédaction du texte narratif au Burkina Faso.
Comme on peut le voir, toutes ces contributions ne manquent pas d’intérêt. Et au moment où l’Afrique francophone amorce une nouvelle dynamique pour son épanouissement, il est nécessaire que des solutions idoines soient trouvées pour juguler tous les problèmes qui gangrènent et ralentissent son développement économique, technologique, social, culturel et politique. Cela exige d’entreprendre avec audace et de mettre en œuvre sans délai des initiatives vigoureuses de sortie de léthargie, en ayant recours à des modèles adaptés au cadre conceptuel, à la situation et aux ressources singulières de nos pays (Ouane et Glanz 2010, p. 10).
Kakou Marcel VAHOU
Sociolinguiste, Enseignant-chercheur en sciences du langage
Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan, Côte d’Ivoire
[1] https://www.jeuneafrique.com/1326808/culture/alpha-blondy-trop-dafricains-sont-morts-au-nom-de-la-democratie/
[2] La fracture numérique en Afrique. Document de travail n°65. 1
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- Is published in
- 978-2-493659-14-9 (ISBN)