Que serait la danse d'un torse démembrée, d'un torse démembrée bourgeois, du bourgeois
démembré et du corps démembré? Alors la question est, comment le placer dans l'espace,
comment le décrire avec une danse dans l'espace?
J'ai grandi à la campagne en Champagne. Dans ma famille, il y a l'histoire de l'immigration,
du côté de mon père. Je suis parti à Paris quand j'avais 15 ans, fais des classes préparatoires.
J'ai connu des milieux d'élites intellectuels au niveau du pouvoir à Paris,
confronter à une information que je ne connaissais pas, à des codes que je ne connaissais pas.
T'arrives et tu dis les choses comme elles sont, mais ça ne se fait pas. Tu ne te sens simplement
pas à ta place. T'as un autre corps, t'as une autre logique dans le corps, t'as une autre manière de
penser. Et ça, c'était une dérupture décisive dans tout mon travail. Ça a déterminé plein de
choses. C'est 10 ans ou 15 ans après que tous ces codes sociaux, ces codes culturels, j'arrive
à les assimiler, mais à manière dans ce travail sur le corps.
Pourquoi le corps dans la danse classique, il est aussi contrôlé, il est aussi hiérarchisé? Pourquoi
l'estomac doit être entré, l'écoute rentrée? C'est quelque chose qui me choque quand je le vois,
parce que c'est quand même une transformation profonde de soi. Qu'est-ce qui a sauvé de
tout ce maniérisme? Qu'est-ce qui est touchant en tous les cas, même si on peut avoir un jugement
immédiat que ce soit qui, que ce soit de mauvais goût, mais il y a quelque chose de très touchant
et au final assez beau. Dans un poignet, une main, une intention. Il y a toutes les pauses de la
peinture classique qui revient beaucoup après on avait aussi ce bouquin là avec des photos
du 19e siècle. Donc avec des ports de dos, des ports de poitrine qui sont plus présents aujourd'hui,
mais qui sont restés par exemple dans la danse classique. Et donc toutes ces petites finesses,
par exemple comment les mains vont parler, à quel rythme les mains vont parler,
comment elles participent, si elles cachent, si elles les appellent, tout ça on peut appeler ça
des codes sociaux. C'est comme ça que j'ai lu le corps d'Orlando quand on a fait les improvisations,
c'est comme ça que j'ai guidé aussi dans les improvisations. En remettant en place les mains,
en remettant en place le torse, le centre, les appuis sur le sol. Ce que j'ai trouvé avec Orlando
fait un mesure pour passer ces idées dans le corps, c'est d'abord d'utiliser le mien. Je peux lui
proposer des cadres, mais aussi je mets mon corps en risque, c'est-à-dire que je reproduis ce que
lui a fait spontanément avec ma lecture du corps. Et il s'établit un jeu après en entrant
Orlando et moi, comment tu vas lire ce qui se passe dans son corps ou tu vas placer ce qui rend la
qualité du mouvement. Il y a une lecture physiologique, mais en plus de ça il faut qu'il est
suffisamment de soutien dans les retours que je peux lui donner pour ne pas avoir à juger ce qu'il
est en train de faire, mais juste à passer au travers.
J'ai assumé le fait que j'acceptais que quelqu'un puisse marcher comme ça sur scène, parce que cette
histoire, cette représentation du corps me raconte énormément, ou marcher comme ça. Comment tu vas
définir le corps en fonction de ça? Et l'image qui est générée, c'est ce que je cherche à...
je cherche à la mettre dans un contexte de pièce, parce qu'au niveau de la recherche ça
passionne et ça me parle énormément, parce que c'est des choses qu'on voit tous les jours. Et
c'est pas parce que je le vois, que j'ai envie de le mettre en scène, c'est parce que pour moi ça
c'est le corps contemporain, c'est un corps individualisé, individuel, individualiste,
qui a été soustrait à une communauté. Et les communautés dans lesquelles il peut s'inscrire
maintenant, c'est des communautés plus de style ou d'apparence, en mon sens beaucoup de fois, plus
qu'une expérience qui se tourne autour du corps. L'animalité a été énormément retirée,
l'animalité n'a plus qu'à voir avec la sexualité, ce qui est pas mal, c'est bien la civilisation,
mais c'est pas le tout. Et du coup, en replaçant le corps, en définissant d'autres positions possibles
du corps, on peut avoir aussi différents mouvements, c'est-à-dire qu'un geste de la main qui serait très
cliché, si je ajoute les hanches, ça prend tout autre, d'abord ça va pas se développer
de la même manière, la fin va pas être la même que ici, où je vais mettre les mains avant,
mais si je mets les hanches, ça peut m'ouvrir un espace, donc au lieu d'accueillir et d'avoir l'air un peu coincé,
je passe au travers et je viens d'ouvrir mon monde.
Sous-titres par la communauté d'Amara.org
