Le sud de l'Amérique profonde portait déjà la marque offert rouge laissé par l'histoire.
Lorsque le 29 août 2005, l'ouragan Catherine 1 imprime sur la nouvelle Orléans la marque
du chaos.
1400 morts et 200 000 maisons détruites.
Reste le ciel et la musique comme possible refuge.
Les vides and roses se fait appeler le king de Trémée.
Premier trombone à 12 ans, quatre albums, des tournées à l'étranger et un talent
forgé au milieu des plus grands.
Tu vois le bâtiment en croisement? Le verre?
Ouais.
Et ben c'est la célèbre bassin street.
C'est là qu'en est Louis Prima, vous voulez voir sa maison?
Oui, pourquoi pas.
Venez, vous êtes chez moi, je connais tout le monde ici.
Chez lui à Trémée, nous sommes dans le plus vieux quartier noir des Etats-Unis, berceau
de la culture afro-américaine écréole qui inventa tout simplement le jazz il y a cent
ans dans cette rue.
Si t'étais venu sur bassin street il y a quinze ans, un, deux, trois, quatre, cinq,
tout ça c'était des clubs de jazz partout autour, il y en a ce que d'eux.
Celui là là-bas vient de rouvrir, Louis Sam Strong avait l'habitude de jouer dans
ce bâtiment juste là, moi rien qu'à marcher sur bassin street ça m'inspire, pas
ce que j'adore jouer de la musique et je pense à tous ces grands musiciens qui jouaient
de chaque côté cette rue.
Ça a toujours été si calme ici? Non, c'est parce que la plupart des habitants
sont toujours pas revenus.
Dans les années 90, la violence et la drogue avaient déjà fait fuir les classes moyennes
de Trémée.
Catherine a apprécipité sa chute en poussant à l'exil toute une partie de ses occupants.
Faute de moyens pour reconstruire, ceux qui restent cèdent leur bien pour une poignée
de dollars.
Ce qui se passe ici c'est que le quartier sont bourgeoises, t'as des riches, même
pas si riches que ça, quand ils emménagent ici, ils veulent du silence.
Tu vois cette blanche là-bas? C'est elle qui a tué la musique dans le coin.
C'est là là-bas? Tu veux lui parler?
Non, je la déteste cette colle, qu'elle va y se faire foutre.
En quoi est-elle responsable? Elle a beaucoup d'argent, elle a acheté
un tas de propriétés ici pour être sûr que tous les balles fermeraient.
Cette femme-là? Ouais, elle a même essayé de me faire arrêter
par la police pour avoir joué de la musique ici.
T'inquiète, on veut pas de voir la télé.
S'il vous plaît, vous avez une minute? Visiblement, non.
Ici, c'est un quartier métissé.
Moi, je joue de la musique très fort, je cuisine des haricots rouges qui empestent
tout le quartier et je fume beaucoup de joints.
Alors si t'as un problème avec ça, t'as un problème avec 300 ans d'histoire.
Glenn n'est pas du genre à rire quand il s'agit de défendre traîmée.
Les premiers esclaves à franchis se sont battus pour y vivre, pas question pour lui
de laisser un tel patrimoine aux mains de promoteurs immobiliers.
Alors en attendant d'avoir les moyens d'acheter ici, il reste vigilant.
Qu'est-ce qu'il vous emmène dans le quartier? Juste un tour?
Non, on est déjà venus, on venait voir le quartier.
Ah ouais, c'est bien.
Salut, Glenn Andrews.
On vous avait en concert hier soir.
Ouais, vous étiez là.
Alors ça va.
Rien à signaler, ce ne sont que des touristes.
Right about your time.
Si ce quartier est emblématique de la Nouvelle-Orléans, c'est toute une ville qui souffre encore
depuis l'Ouragon. L'exil de 150 000 personnes, un tiers de la population a plombé les finances.
Et la Big Easy, comme on l'appelle, ne se la coule pas beaucoup plus douce depuis l'arrivée d'Obama
au pouvoir. Soutenu par une population à 68% noire, le nouveau président n'a pas réussi à leur
rendre un toit à tous. La reconstruction est lente, mais jusque sur les chantiers, on retrouve des
musiciens. Derrick travaille sur la pause de canalisation, batteur dans un groupe la nuit,
contrôleur de chantiers le jour. Voilà 20 ans qu'il veille pour que ses tuyaux évacuent les
moindres pluies, car sa ville est encirclée par les eaux. La terre est en dessous du niveau de l'eau,
calme Mississippi d'un côté, le Lac-Ton-Chartrain de l'autre, et on est en dessous du Golfe du Mexique.
Donc on a les digues qui entourent la ville et qui sont construites pour éviter qu'on ne soit
constamment inondés. Pour la majorité des habitants, Katrina est avant tout une catastrophe
due à la négligence des hommes. C'est une histoire de politique. Chaque élu se disait, c'est bon,
ne se passe rien, je ne vais pas dépenser de l'argent pour ça, je vais laisser ça aux mecs d'après,
et le mec d'après, le laisser aux mecs d'après, jusqu'à ce qu'un jour, tout ça s'écroule.
Et au lieu de coûter des millions, ça nous a coûté des milliards de dollars et une dévastation
totale de la vie. Ce n'est pas seulement les pauvres et les cases moyennes qui ont tout perdu,
mais aussi les riches et tout le monde. On a tous tout perdu.
Après Katrina, Derek et sa famille ont vécu un an à Baton Rouge, la ville voisine. Lui qui avait
toujours privilégié un emploi stable, plutôt qu'une carrière précaire de musicien, a vu les
efforts d'une vie ruiné en quelques jours. Cinq ans et demi plus tard, son propre chantier n'avance pas.
Voilà, c'est ma maison, celle dans laquelle j'étais avant Katrina. Et voilà à quoi elle ressemble
maintenant. Tout ce que j'avais été là, j'ai tout perdu. Vu de l'extérieur, elle a l'air plutôt
bien, mais comme vous le voyez, c'est juste une coquille vide à l'intérieur. On a du tout refaire.
Je vais vous montrer ces marques sur la porte. Vous voyez la ligne là, là où il y a la trace.
L'eau est d'abord montée jusque là. Et puis elle a baissé, stagné là pendant deux semaines.
Tout était trempé dans cette boue. T'as tout perdu. Tout. Tout perdu. Là, c'était ma salle de répète.
Quand je suis rentré et que j'ai vu ça, j'ai cru mourir. J'étais abattu. Et j'ai dû aller
m'asseoir dans mon camion pour pleurer. Finalement, je me suis donné une nuit pour faire mon deuil,
une nuit. Et au réveil, j'ai dit c'est un jour nouveau. Si j'ai réussi à avoir ça une fois,
je le referai. Si certains ont été remboursés, la compagnie d'assurance de Derrick a prétendu
avoir perdu son dossier et a refusé de l'indemniser. Une pratique courante après Katrina. Sans recours,
il accepte alors l'aide du gouvernement à louer aux propriétaires. 150 000 dollars,
à peine le prix de la charpente et d'un biais retour pour la Nouvelle-Orléans. Réserviste de
l'US Air Force, Derrick a toujours appris à encaisser. Et dans les pires galères, c'est la musique
qu'il a aidé à tenir. Pendant deux ans, il n'y avait rien ici. Il ne pouvait même pas trouver
un endroit pour manger. Fallait aller à la station-service acheter un poulet roti et n'y avait que ça.
Rien n'était ouvert, nulle part. Un jour, on a eu un appel du bon temps roulé le club où vous
ne verrez ce soir. Il m'ont dit, il faut que vous reveniez. On n'a pas d'électricité, on fonctionne avec des
groupes d'électrogène, mais il y a des gens ici. Et ils ont besoin de vous. Alors tous les
jeudis soir, depuis presque cinq ans, c'est le même rituel. Sur le parking du club du bon temps roulé,
Derrick retrouve ses acolytes musiciens. Ils arrivent de Houston, au Texas, à six heures de route de là.
Depuis Katrina, ils n'ont plus les moyens de revenir vivre ici, mais pas question pour eux de laisser
tomber leurs publics, fidèles depuis vingt ans.
De retour dans le centre-ville, on a compris pourquoi les habitants l'appelaient le zoo. Chaque
week-end, Bourbon Street, ce peuple d'une flûne étrange et touristique. En cinq ans,
plusieurs clubs traditionnels ont mis la clé sous la porte, emplacée par des karaoke et de
sympathiques surboum pour adultes. Reste les puristes, quelques irréductibles, accrochés à leur micro.
Un billet vers ou deux dans le saut du vieux Willy, qui sait si ce soir le groupe atteindra les
40 dollars par tête, le cachet habituel. Ici, la musique a évolué, mais pas le salaire des
musiciens, pas une augmentation en 30 ans. En remontant vers Frenchman Street, réputé pour son
authenticité, c'est la voix de Lindsay qui nous a fait rentrer.
Si Lindsay incite le public à consommer, ce n'est pas seulement par amour du bon vin,
mais parce qu'elle touche un pourcentage sur les ventes du bar. Pour le reste, il faut encore
séduire. Il n'y a pas de frais d'entrée, alors s'il vous plaît, donnez-nous des pourboires. J'ai
aussi décidé. Quand le public a les poches vides, les musiciens savent qu'ils peuvent quand même
compter sur le cachet de 75 dollars chacun que leur verse Christopher, le patron du bar. Tous les
soirs ici, un nouveau concert live. Ça a l'air normal, mais c'est de plus en plus rare depuis
Catherine 1. Le nouveau visage, plus touristique que les politiques veulent donner à la ville,
ne facilite pas le travail. Et Robert, le contrebassiste de Lindsay, en sait quelque chose.
Après Catherine 1, quelques barres en rouvert, mais la ville les a fermées parce qu'il n'avait pas
de permis pour les concerts live. Et du coup, il n'y avait plus de travail. Mais tu penses qu'il
voulait tuer la musique? Non, je dis juste que c'est normal, c'est ce que font les politiques. Ils
font tous ça. Jusqu'à maintenant, moi je trouve qu'Obama, elle est meilleure idée. Pour qu'au
moins on aille dans la bonne direction. Alors on peut critiquer, dire que ça, ça, ça marche pas.
Moi c'est vrai, ça ne marche pas, c'est pas un plan parfait. Mais au moins c'est un plan pour aller
dans le bon sens. Lindsay, on était en train de parler de sujets sérieux. J'étais en train de
leur dire que le système est foutu, mais que je pense qu'Obama a un plan pas si mal, même si
c'est pas sûr que ça marche. Non, c'est pas sûr, mais c'est comme les premiers pas des bébés. Pour
les américains, c'est énorme. On est pas si mal, à notre niveau. C'est triste, comparé au reste du
monde. Moi en fait, je ne me projet de pas dans le futur. Je vis vraiment au jour le jour et c'est
déjà pas mal. Et je me dis que si je fais ça tous les jours et que j'aime faire ça tous les
jours, alors tout le reste suivra. Et si depuis dix ans, Lindsay continue de croire à son rêve,
c'est parce qu'il reste encore des gens prêts à tout pour que les musiciens continuent de jouer.
Pour que la scène musicale reste en vie, quelques passionnés très fortunés ont créé la clinique
des musiciens. Car avec moins de 500 euros par mois, une simple visite chez le médecin,
c'est risque qu'elle découvre. Lindsay, tu es prête pour la piqûre? On va dire ça.
