Donc effectivement, quand on disait logique de rupture,
moi je n'ai pas de talent particulier dans les métiers de bouches.
En l'occurrence, je cuisine comme tout un chacun.
Mon rôle ici est plutôt un rôle d'observateur,
donc de l'électrice, des signes qui peut y avoir autour de ces métiers, de ces pratiques.
Et donc essayer de voir ce qui peut se cacher derrière,
ou ce qui peut ne pas apparaître extrêmement évident.
Et pour le coup, quand Jean m'a parlé de ce sujet,
on a parlé de plusieurs termes qui finalement se rencontraient ici,
qui étaient l'innovation, la gourmandise et la façon dont les deux pouvaient se combiner.
Donc pour le coup, c'est un peu quels sont les défis de la gourmandise,
comment la gourmandise va pouvoir fonctionner, devenir un moteur de l'innovation en soi pour demain.
Donc c'est un peu à ça que je me suis attelée,
en essayant de travailler sur une des disciplines qui fait partie de ma boîte à outils,
effectivement en tant que professionnelle et qui est la scémiologie,
qui est une discipline jeune, et comme toute bonne adolescente,
elle se maquille beaucoup pour sortir, sans doute un petit peu trop.
Donc elle peut apparaître compliquée dans ces termes, dans ces pratiques, dans ces approches un peu sophistiquées.
Dans la réalité des faits, il s'agit simplement de savoir
de quelle façon les signes qui nous entourent font du sens ou fabriquent du sens.
Si je devais le dire autrement, vous êtes peut-être tous allés dans des magasins
pour aller acheter des gadgets dont les petites serviettes qui sont déshydratées
et qui arrivent à tenir dans un cube dans la main,
puis vous mettez un peu d'eau et tout à coup,
ça vous fait un espèce de grand toile comme ça, avec Eloquiti souvent dessus.
En l'occurrence, c'est un peu ça la scémiologie,
c'est aussi identifié sur un terme ou sur une notion,
ou sur une image, enfin peu importe quel est le corpus au départ,
quelque chose qui a l'air très simple et très évident,
on vous dit gourmandise, vous avez tout de suite des images qui vous viennent en tête,
donc prendre quelque chose qui a l'air très ramassé, très évident,
et puis quand vous lui mettez un peu d'eau dessus,
vous apercevoir que dans la réalité des faits,
c'est un territoire extrêmement étendu de sens
qui se confronte les uns aux autres,
et en fonction de la façon dont c'est utilisé,
vous n'allez pas avoir les mêmes ressentis
ou les mêmes potentiels à l'intérieur de cette notion-là.
J'espère que je ne suis pas trop abstraite dans ce que je vous raconte,
mais pour le coup ici, ce qui nous intéresse,
c'est d'essayer de comprendre ou d'identifier de quelle façon
le mot, le terme de gourmandise,
peut finalement vivre intérieurement
des combats, des contradictions
qui font qu'il y a des représentations extrêmement différentes
pour les uns et les autres qui ne rendent pas
le gourmand si simple à digérer justement.
Alors du coup, moi je vous ai préparé une toute petite analyse rapide.
La sémiologie, ça travaille à partir d'un corpus,
ça veut dire qu'on travaille à partir d'une matière première,
donc des signes, des images, des mots, des choses comme ça.
Ici, ce n'était pas tellement le cas,
donc on va travailler la notion au sens large,
et vous allez voir, ça va aller très très vite,
vous allez voir qu'on va être obligé de repartir un tout petit peu
dans le passé, dans la valise de ce qu'il y a à l'intérieur de la gourmandise
pour comprendre son potentiel.
Donc effectivement, quand on est parti, au départ,
on s'est dit l'innovation, puisque c'était notre point de départ,
l'innovation, elle est partout, elle est partout,
même en gastronomie, on parlait de Feramadriya tout à l'heure.
Il y a effectivement une espèce d'agitation aujourd'hui
autour de la gastronomie et de l'innovation,
et une innovation dont on sait, c'est la loi de Mour,
et c'est vrai aussi dans l'univers de l'alimentaire des métiers de bouche,
qu'elle s'accélère sans cesse.
Alors c'est à la fois des phénomènes technologiques,
puis aussi des phénomènes de mode auquel parfois on a du mal à échapper.
En tout cas, on sait qu'il y a des effets d'accélération très très fort,
et ce qui finalement peut être intéressant,
ou la question intéressante qui peut être posée à un sémiologue,
c'est de lui demander pourquoi,
ou comment une innovation va devenir quelque chose d'acceptable.
Donc en fait, la rupture qu'on a ici,
c'est aussi de se dire que les gens qui sont en train de vous parler de leur métier,
vous racontent comment ils vous offrent ce qu'ils sont en train de produire.
Moi, ce que j'essaie d'essayer de comprendre ici,
c'est de quelle façon ces choses sont acceptées ou acceptables.
C'est-à-dire de quelle façon certaines choses vont être refusées,
comme des innovations non légitimes,
ou certaines choses vont être acceptées,
comme des innovations qui vont faire partie de votre vie de main.
Là, en l'occurrence, par exemple, on sait bien,
je n'ai pas besoin, ni vous ni moi,
nous n'avons besoin d'être très très bons scientifiques
pour savoir qu'un bidule bleu sur une tranche de pain,
ça ne marche pas fort parce qu'instinctivement,
vous n'aimez pas les petits trucs bleus à part le rock fort,
parce que c'est une évocation du corrompu dans l'alimentaire.
Donc c'est un signe de danger.
Il faut faire attention.
Pour le coup, ce qui est intéressant,
ou une des grilles de lecture que vous pouvez prendre
pour essayer de travailler cette acceptation de l'innovation
dans cette lecture de sémiologie,
c'est, par exemple, de travailler sur trois niveaux.
C'est de travailler les mythes, c'est-à-dire,
en gros, quand on dit gourmandises,
quelles sont les mythes qui sont cachées derrière.
Quand on dit les mythes,
ça veut dire quelles sont nos imaginaires communs,
alors imaginaires communs dans un champ culturel donné.
Donc nous, par exemple, ce qui va faire partie des mythes
les plus communs pour nous,
sont les mythes qui sont liés à la mythologie,
plutôt à la mythologie grégolatine,
et puis la chrétienté.
Ce sont les mythes qui sont liés à ce qu'on va retrouver
dans l'univers ou dans la culture biblique.
Le deuxième niveau, c'est la culture.
Quels sont les productions humaines que nous partageons
et à partir desquelles on va pouvoir réfléchir
cette notion de gourmandises.
Et puis le troisième niveau qui rend une innovation acceptable,
c'est les usages.
C'est comment on s'approprie cette innovation,
cette pratique, comment on la met en œuvre
dans nos vies à nous.
Et donc c'est là-dedans qu'il peut y avoir une lecture
qui pour nous va être intéressante aujourd'hui.
Je la fais avec vous et je la fais très rapidement.
Et vous allez voir qu'en passant en revue ces trois dimensions,
on va s'apercevoir que la gourmandise
qu'on a évoquée tout à l'heure avec beaucoup d'enthousiasme
est en fait une notion ambiguë
et qui va nous conduire à avoir des comportements
qui sont très ambivalents les uns avec les autres.
Alors l'état des lieux.
C'est le petit exercice que je fais.
Moi, par exemple, pour aller chercher un corpus,
je tape gourmandise dans Google Images,
je prends la première page et je regarde ce que ça donne.
En l'occurrence, vous pouvez le faire avec plein de mots différents.
Vous pouvez le faire avec goût, vous pouvez le faire avec glutenerie,
vous pouvez le faire, enfin voilà,
vous pouvez travailler des champs sémantiques qui sont différents.
Mais quand on fait gourmandise,
si vous êtes vous-même sur Internet sur vos appareils,
vous allez voir que ce qui va apparaître, c'est très vite,
des choses qui sont dans l'abondance, qui sont dans la couleur
et qui sont dans la régression.
Google Images, ça vous donne une image très instantanée d'une notion.
Ce n'est pas très scientifique, mais c'est assez représentatif.
Ça veut dire quoi?
Ça veut dire que l'air du temps autour de la gourmandise,
c'est quelque chose qui est relativement enfantin,
inoffensif, un peu artificiel
et beaucoup dans le lâcher prise.
Voilà.
Ce n'est pas exactement ce qu'on s'est raconté au début sur la gourmandise.
Mais des choses sont beaucoup moins raffinées
que ça, finalement, et beaucoup plus dans une sorte...
Ici, on est sans doute beaucoup plus proche de la glutenerie,
un peu raffinée.
Alors, quand on essaye nous de travailler cette notion
de gourmandise à proprement parler,
on va commencer par travailler le mot,
parce que la sémiologie vient d'abord de la linguistique.
Quand on travaille le mot, on se heurte d'emblée
à une espèce d'anomalie, qui va être une anomalie française,
c'est que le terme de gourmandise n'a pas de traduction
à l'international.
C'est-à-dire que le terme de gourmandise n'existe pas,
ailleurs qu'en France.
D'ailleurs, c'est un terme qui parfois est utilisé tel qu'elle,
comme l'art de vivre, par exemple,
qui n'a pas de traduction non plus.
Donc, en l'occurrence, ça veut dire quoi?
Ça veut dire que quand vous cherchez des termes qui sont approchants
aux étrangers comme l'anglais, le néerlandais,
l'espagnol, etc., vous allez trouver en fait des mots
qui ont immédiatement des connotations négatives.
On est autour de la racine de la goulah,
donc de la glutenerie, de l'hyper-apétit.
Vous avez des mots en allemand comme délicatessen, par exemple,
qui peuvent s'en rapprocher,
mais qui ne recoupent pas l'intégralité du sens de gourmandise.
Donc, il y a déjà une spécificité au sens de gourmandise
qui veut dire deux choses à la fois,
et ça, c'est là qu'on a déjà une ambiguïté un peu particulière.
Ça veut dire avidité, donc c'est un appétit pour quelque chose
et parfois un appétit excessif,
mais c'est aussi une envie de connaître
et un amour particulier qui est porté à quelque chose,
qui est généralement un plaisir.
Vous voyez qu'il y a déjà, dans le sens véhiculé,
quelque chose qui joue du côté du positif et du côté le plus négatif.
Et dans sa dimension symbolique,
on va retrouver cette ambivalence qui va nous guider
et qui d'ailleurs va être son moteur.
C'est-à-dire que ce qu'on aime le plus en sémiologie,
c'est quand on arrive à trouver l'élément perturbant
ou les contradictions qui vont faire que la machine va avancer.
Vous savez ce que disait Jung, qui était en fait
l'énergie, ça vient de la confrontation entre deux puissances opposées.
C'est-à-dire que, partir du moment où on est dans une zone d'équilibre,
il n'y a plus rien qui bouge.
Donc là, en l'occurrence, la gourmandise va continuer à évoluer
parce que justement, il y a une confrontation.
Donc si on rentre dans les symboliques et les mythes fondateurs,
on disait tout à l'heure qu'à ce niveau de notre imaginaire commun,
qui soit conscient ou inconscient,
on a tout de suite des imaginaires, alors des imaginaires majeurs,
mais on en a un là. Le premier imaginaire, c'est Adam et Ève.
C'est formidable parce que le péché originel,
c'est d'abord un péché de gourmandise.
C'est-à-dire que oui, certes, après,
il y a la science qui débarque une fois qu'on a croqué la pomme.
Et il y a des métaphores sexuels, évidemment,
dans ce qu'on est en train de se raconter.
Mais au début de l'histoire, s'agit de croquer un fruit.
Donc il y a une notion de gourmandise au départ
et de gourmandise qui va amener des catastrophes à de vitames éternales.
Donc on est dans quelque chose qui est à la fois positif
puisque ça mène la science négative,
puisqu'on est en train de parler de catastrophes.
Et ce qui est intéressant, d'ailleurs,
c'est qu'il y a des mythes mineurs dans la Bible
autour de la gourmandise et de la vidité,
qui vont dans le même sens.
Vous vous rappelez du plat de l'anti de l'Esahu.
C'est comme ça que Jacob lui a piqué son héritage.
Vous vous rappelez peut-être aussi de la façon dont Noë
s'est fait un tout petit peu entourlepiné par ses filles,
parce qu'il buvait un tout petit peu trop de ce vin
qu'il avait inventé juste au retour du déluge.
Donc on a des mythes fondateurs dans l'univers
ou dans la Bible qui sont de toute façon
aussi des héritages de mythes antérieurs.
Et puis on a aussi beaucoup de mythes fondateurs
dans la mythologie.
Alors il y a des mythes majeurs que vous connaissez.
Le grand mythe c'est Chronos.
Donc c'est le dévoreur.
C'est un dévoreur de temps.
C'est un dévoreur d'enfant.
C'est en fait son avidité,
de pouvoir, son ivresse de solitude,
qui vont le conduire jusqu'à sa perte.
Et la métaphore de cette avidité,
c'est le fait qu'il ait dévoré ses enfants
les uns après les autres,
jusqu'à ce que sa femme, Gaïa,
réussisse elle aussi via l'astuce
à lui faire manger des pierres
à la place de ses enfants.
Et que ses enfants finissent par prendre sa place.
Et puis on a des mythes mineurs
qui viennent aussi alimenter notre imaginaire.
Des mythes mineurs, vous les connaissez.
Par exemple, je vous ai mis le mythe de Tantal.
Vous vous rappelez de l'histoire.
Tantal, ce brave haute qui reçoit les dieux à sa table.
Et puis qui se dit qu'est-ce que je vais leur servir ce soir.
Il faut quand même que ce soit un peu exceptionnel.
Je vais faire simple.
Je vais leur servir mon fils Rothi.
Et du coup, les dieux qui sont un peu horrifiés.
Il n'y en a qu'une qui était sans doute un peu...
pas tout à fait bien à ce moment-là.
C'était Serres à manger un petit bout d'épaule
avant de se rendre compte qu'il fallait pas insister.
Donc, ce brave enfant a été Rothi pour les dieux.
Et finalement, Tantal a été punie sévèrement
puisqu'il est parti dans le tartar
et qu'on l'a empêché de boire, de manger.
Et sous la menace d'une pierre,
on a géré chez lui une angoisse terrible.
Donc voilà la gourmandise.
Vous voyez que ce que ça raconte en termes d'imaginaire,
c'est de la peur, de l'angoisse
et puis des choses auxquelles on peut pas avoir accès finalement.
Et...
Meet Minor, vous connaissez aussi à Talant, sans doute.
Vous savez, cette jeune fille qui courait, qui voulait...
que son père voulait marier, qu'elle ne voulait pas,
qui avait défié tous les hommes
qui décidaient de demander sa main à la course
et qui finalement s'est fait attraper par un seul,
qui s'appelait Hipomen,
et qui a réussi à l'attraper, vous vous rappelez peut-être comment,
en lui lançant des pommes d'or, tout simplement.
Donc en travaillant, alors, soit sa cupidité,
soit sa gourmandise,
c'était plutôt des oranges que des pommes d'or,
mais en tout cas à l'attraper par le biais de ces dimensions-là.
Donc ça c'est important parce que ça veut dire que
dans notre imaginaire commun,
comme le raconte Dante dans les enfers,
c'est avec le troisième niveau des enfers, c'est le niveau des gourmands,
c'est le niveau de la glutenerie,
c'est-à-dire des gens qui sont, là vous les voyez, peut-être,
ils sont à un niveau où ils sont embourbés dans la boue,
il y a une pluie noire qui leur tombe dessus, donc c'est assez terrible.
En fait, ce qu'on est en train de se dire, c'est que les mythe fondateurs
autour de la gourmandise sont des mythe extrêmement durs.
Ce sont des mythe qui vous conduisent à la peur et la punition.
Donc c'est un danger, la gourmandise, tout au départ,
et c'est quelque chose qui reste reflété dans la façon dont on
rentre en relation avec l'alimentation dans nos sociétés.
En termes de culture, descendons d'un niveau,
en fait on va s'apercevoir que, en termes de culture,
très vite on va hériter de ses mythe et on va créer
une sorte de religion anti-gourmandes.
Donc ça c'est assez simple, la gourmandise est un péché capital
et la spécificité d'un péché capital,
c'est qu'il peut entraîner tous les autres.
C'est un péché avec du potentiel.
Un péché vénial, c'est un petit truc et qui se suffit à lui-même.
Un péché capital, ça veut dire qu'à partir de la gourmandise,
vous allez être tentés d'être occupés, de sombrer dans la luxure,
qui est sans doute un des péchés les plus proches de cette dimension-là.
Et donc on va aller très très rapidement dans la religion chrétienne
autour de cette logique du non-gourmand.
Et ce qui est très étonnant, et là vous avez un exemple ici avec saint Thomas d'Aquin,
c'est qu'on va ériger des règles sur comment est-ce qu'on est gourmand,
qu'on va retrouver aujourd'hui dans l'orthodoxie alimentaire.
C'est-à-dire qu'on est gourmand parce qu'on mange trop tôt,
le prix est propéré, ça veut dire qu'on mange en dehors des heures de repas.
On mange finalement trop coûteux,
c'est-à-dire quand on mange des aliments qui sont de trop bonne qualité.
Donc quand on est un tout petit peu dispendieux dans son alimentation,
on mange trop, donc ça c'est le nimis,
on va manger tropardamment, c'est-à-dire qu'on a trop envie de manger.
Ça c'est quelque chose qui va aussi être fusé, il y a trop de désir.
Et puis on va manger, ça c'est la studio avec trop de goût,
ce qui est très moyennage, trop d'épices,
trop de stimulation par le biais de l'alimentation.
Et du coup, vous voyez que les représentations Jérôme Boche en est un bon exemple,
vont justement mettre en défaut cette approche-là.
Ce qui est intéressant, c'est qu'en termes de culture,
il n'y a pas que les religieux qui étaient contre la gourmandise,
il y avait aussi les philosophes,
un des plus ardents défenseurs de l'anti-gourmandise, c'est Descartes.
Et Descartes lui va considérer que la gourmandise, c'est une sensorialité basse.
Alors quand on dit basse, c'est qu'elle est physiquement basse,
puisqu'elle se passe au niveau du ventre, donc elle est très très proche aussi de la sexualité.
Elle est basse aussi parce qu'en fait c'est un instinct,
et c'est un instinct qui va nous conduire à l'excès,
mais qui va nous conduire aussi à l'animalité.
Et l'animalité, elle prend deux formes, on devient animal, certes,
on devient enfant aussi, c'est-à-dire qu'on devient un être de réflexe d'instinct,
sans intellect, sans raison.
Et ça c'est intéressant aussi parce qu'aujourd'hui on a gardé ces dimensions-là,
ce que je vous ai montré tout à l'heure dans les images,
la gourmandise est souvent très liée à la régression et à l'enfance,
donc au fait de pas se contrôler.
Donc il y a quelque chose de très léger dans la gourmandise,
qui devient une porte de sortie, une facilité dans cette dimension-là.
La deuxième chose c'est aussi l'intimité et l'intimité fait peur,
parce que l'alimentaire, le goût, c'est faire entrer une partie du monde dans votre corps.
Tous les autres sens sont des sens qui sont plus distants.
Vous voyez des choses de loin, vous entendez des choses de loin,
à la limite l'odorat est sans doute quelque chose qui fait pénétrer une odeur dans votre corps,
mais le goût, le goût c'est faire entrer un corps étranger à l'intérieur de votre corps.
Donc il y a quelque chose qui est aussi pour les philosophes de l'époque extrêmement brutal.
Et on aura un retournement que simplement avec les lumières,
et entre autres avec Grimaud de la Régnère qu'on voit ici,
et qui va vous écrire un Allemagne des gourmands.
Le premier écrit sur la gourmandise avant tout ce dont on a parlé de tout à l'heure.
Alors c'est intéressant, ça veut dire que la rédemption de la gourmandise
va arriver au XVIIe, XVIIIe siècle en France.
Elle va arriver par la France, ça aussi c'est une spécificité qui est intéressante.
Et pourquoi? Parce qu'au XVIIe siècle, la France va développer une aptitude très particulière
qui est la capacité à transformer tous les arts mineurs en arts majeurs.
C'est-à-dire que le bavardage devient l'art de la conversation,
biner son jardin devient un art apparentiaire.
S'habiller va devenir chez Louis XIV, la couture et ensuite la haute couture.
Et par extension manger, boostifier, s'alimenter, ça va devenir la gastronomie
et c'est à ce moment-là qu'on va l'inventer.
Et ce passage de la trivialité à la noblesse,
on va le retrouver aussi dans cette notion de gourmandise
qui va passer du pur péché ou du pur contrôle
à quelque chose qui va devenir une science.
Et c'est la science de l'honnêtome.
Un honnêtome doit savoir, au même titre que la politesse,
apprécier les aliments, manger, voir, cuisiner par la suite.
Et c'est intéressant parce que cette dimension-là, qui fait partie de la culture,
va rester et reste aujourd'hui comme un élément d'une culture aboutie chez un Français par exemple.
Apprécier les vins, apprécier les mets, ça fait partie d'une culture classique
ou légitime, comme le dirait Bourdieu, à sa façon.
En termes d'usages, vous voyez qu'en fait les usages,
c'est toutes les conséquences de ce qu'on s'est racontées.
Donc ça, on l'a déjà dit.
Il y a dans les usages aujourd'hui un plaisir du goût et un plaisir du fer
où il y a une redécouverte en particulier du fer chez les uns et les autres,
ce qui veut dire que la gourmandise n'est pas seulement une consommation,
c'est aussi une pratique.
On l'a évoqué avec les émissions de télévision foisonnantes autour de la cuisine.
Ce n'est pas seulement le plaisir du voyeur autour de l'aliment.
C'est vraiment la volonté de reproduire aussi.
Mais dans les usages, on a conservé cette logique de l'excès,
cette logique de la transgression qu'on a évoquée précédemment.
Pour un sémiologue, comme ça passe beaucoup par l'image,
si vous regardez ce qui est produit comme image
autour de l'alimentation, autour de la notion de gourmandise,
vous allez beaucoup retrouver ça,
c'est-à-dire le fait que les gens vont via la gourmandise raconter qui ils sont.
On est beaucoup dans le selfie alimentaire,
mais qu'on va avoir aussi beaucoup d'excès
et que cet excès aujourd'hui, on va le retrouver, je reviendrai là,
mais quasiment dans une version contemporaine et moderne de ce péché de chair,
quel football, par exemple,
donc vous avez une tendance assez forte autour de cette notion de football,
c'est-à-dire le fait de faire excès de gourmandise ou de plaisir,
de la même façon qu'on parle de pornographie, quand on parle de luxure,
et vous avez des pratiques qui sont intéressantes,
vous êtes peut-être allé voir ce site,
il y a beaucoup de tendances comme ça en Corée, par exemple,
c'est-à-dire des gens qui vont avoir tendance,
qui vont vous proposer en fait de les regarder manger de façon excessive.
Donc cette jeune fille est une star en Corée, elle a son propre site internet
et tous les soirs, elle vous invite à l'avoir ripayé,
donc vous payez, comme vous payez une call girl, par exemple,
sur internet et qui va faire un strip-tease, met-on,
et elle, elle va tout simplement manger excessivement,
elle est un peu salement d'ailleurs,
de façon à pouvoir vous avoir un grand plaisir de vous ailleurs en la regardant manger.
Donc là-dessus, juste pour conclure sur ce qu'on est en train de se dire,
qu'est-ce qu'on se dit sur la gourmandise,
on se dit que potentiellement du mythe à l'usage,
on a quelque chose qui est extrêmement positif,
qui est le goût pour le bon et pour le beau,
qui a émergé assez récemment, c'est-à-dire au XVIIe siècle,
et plutôt de façon concentrée en France,
qui a diffusé cette culture un peu partout,
mais qu'on ne peut pas effacer de cette notion-là,
ce qui est considéré comme moralement répréhensible,
c'est-à-dire qu'en fait c'est potentiellement coupable d'être gourmand,
et c'est finalement ce qui va conduire, est-ce qu'il y a une énergie à l'intérieur de la gourmandise
et qu'on est en vie de s'en retirer et d'y revenir, c'est une tentation.
Ça veut dire aussi qu'en termes de conséquences,
si un sémiologue devait travailler sur le sujet,
il aurait tendance à dire que l'industrie, par exemple,
irait chercher des antidotes à la culpabilité,
et il irait chercher quoi comme antidote,
il irait chercher la commensalité,
qui est le terme un peu technique pour parler de partage,
c'est-à-dire qu'en gros, la gourmandise, elle est excusable
à partir du moment où vous partagez votre table.
On va aussi aller chercher l'excuse,
je parle pour les industriels, pas pour les gens qui font de la qualité,
mais l'excuse du sein,
donc un discours sur la dimension saine des aliments,
qui peut aller jusqu'à l'orthodoxie alimentaire.
On va aussi aller chercher, finalement,
ce qui fait beaucoup sens ici en France,
c'est la dimension de culture dont on a parlé précédemment,
c'est-à-dire le fait que la gourmandise
se soit mangée plus que du bon,
se soit mangée aussi du beau au sens philosophique du terme.
Merci Deborah.
