Je suis né en 1934 à Lézine, une petite ville du Heno à laquelle une population ouvrière
prompte à la révolte et un nombre très élevé de bistros conférait une réputation
sulfureuse. Élevé selon une morale prolétarienne qui ne s'embarrassait pas d'hypocrisie,
j'ai fait mes études à Lézine, à la ténédate et à l'université libre de Bruxelles.
La lecture des œuvres de Staline et de Lézine m'ont rapidement détourné des attraits que
je prêtais dans mon adolescence au communisme. La découverte du petit livre Didamette sur
l'écrasement des conseils de marin et d'ouvriers de Kronstadt, perpétrés par Trotsky,
m'ont dissuadé de me rallier à la quatrième internationale. Je me suis dès lors défié
de la politique et du militantisme. Mon inclination pour le mouvement anarchiste n'a jamais donné lieu
à une adhésion à un groupe libertaire. Contacté en 1960 par Guy Debord, fondateur de
l'international situationniste, à qui je vais faire parvenir en essai sur la poésie en tant que
pratique subversive, j'ai rallié le mouvement et collaboré à la revue pendant près de dix
ans. Ma participation aux manifestations insurrectionnelles de 1960-1961 m'avait fait
pressentir la nécessité d'en finir avec des idéologies qui falsifiaient la radicalité des
luttes que le prolétariat menait encore à cette époque. Les articles de la revue La société du
spectacle et mon traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations, publiés en 1967,
allaient jouer un rôle de détenateur dans le mouvement des occupations de mai 1968.
Ce n'est pas le passé qui m'intéresse, mais la radicalité que les idées qui furent
esquissées à l'époque ont gardé aujourd'hui. Quelles furent ces idées? Principalement le
refus du travail, du sacrifice, du militantisme, du pouvoir sous toutes ces formes, de la compétition,
de l'échange, de la concurrence, de la prédation, de la pensée séparée de la vie, des idéologies et
du spectacle où la vie quotidienne est falsifiée et inversée. En même temps, l'accent était mis
sur un projet d'émancipation globale, fondé sur l'importance de l'authenticité vécue,
de la vie comme dépassement de la survie, comme création de soi et du monde, de l'importance
primordiale de la femme, de l'enfant et de la nature. Une nouvelle alliance avec elle doit
mettre fin à son exploitation. Dans cette optique, il s'agit moins de trouver des moyens de subversion
politique, culturel ou artistique que de revenir à la base, c'est-à-dire à l'existence quotidienne
où se livrent à chaque instant le combat des désirs de vie contre toutes les formes de travail
dont le consumérisme, qui mécanisent le corps, bloquent les émotions et les pulsions vitales au
lieu de les dépasser en propagant l'autonomie des individus et en instaurant contre la société
marchande et hiérarchisée, des collectivités où la démocratie directe permet l'instauration de
l'autogestion généralisée.
