C'est un coin d'Amérique où il y a toujours du vent, nous sommes le 17 août 1992 à
Wokigan dans l'Illinois, Hollisterkeur à 11 ans. Ce soir d'été, elle fait du baby
sitting chez une voisine et garde Blake, 5 ans, et sa petite soeur Taylor, 2 ans et demi.
Lors maman travaille dans un bar à deux rues d'ici, elle a donné de l'argent à Holly pour acheter
une pizza à l'épicerie du quartier. Des voisins la perçoivent en chemin,
d'autres l'avoir entrée vers 17h30 à l'appartement situé à l'étage.
C'est par la porte arrière de la maison que l'agresseur est entré.
Ce soir d'été à Wokigan, Hollisterkeur est morte. Elle a été violée, étranglée et
poignardée de 27 coups de couteau. Taylor, la petite fille qui était dans la même pièce,
a été épargnée. La ville est sous le choc, et 70 km au sud, Chicago s'émeut de ce crime
sauvage. Après deux mois et demi d'enquête laborieuse, la police met la main sur un suspect,
un adolescent porteré qu'un déjà condamné pour vol. Les journaux disent qu'il a avoué.
Mais depuis 20 ans, Juan Rivera clamme son innocence, et il n'est pas seul dans sa bataille.
Jennifer Linser et Rob Warden sont des spécialistes de l'erreur judiciaire.
Voilà, ça c'est la porte, et ça c'est le soi-disant couteau. Entouré d'avocats,
de juristes et de détectives privés, ils travaillent pour la Fondation de défense des
condamnés à tort. Pour eux, l'innocence de Rivera ne fait aucun doute.
Pas de cheveux, pas de salive, pas de sperme, pas une seule emprunte, rien.
Il ne peut pas être relié à la scène du crime, la seule chose qu'ils aient, ce sont
les aveux. Les premiers aveux ne collent pas avec les détails du crime. Quand le procureur
dit « ça ne suffit pas » et renvoie les enquêteurs sur le terrain, les voilà qui
reviennent soudain avec une version qui colle parfaitement avec tous les détails du crime.
Des aveux entièrement rédigés par la police, c'est plus courant qu'on ne l'imagine.
La Fondation a déjà fait disculper une quarantaine de personnes dont 13 condamnés
à mort dans des cas similaires. Pour eux, si Rivera a avoué ce meurtre qu'il n'a pas
commis, c'est parce qu'on l'a poussé à bout.
Imaginez un peu, on lance le chrono maintenant et pendant 26 heures, des gens entrent et
vous crient dessus. Pendant 26 heures, ils vous disent qu'ils ne vous croient pas, que
vous êtes coupables de ce crime monstrueux. Que feriez-vous?
Cette affaire était le cocktail parfait. Vous aviez une police peu scrupuleuse, un procureur
qui faisait du zèle, un juge partisan, un jury crédule et puis il y a ces fausses
aveux qui sont faux, c'était vivant.
Si la justice s'accroche à ces aveux obtenus après quatre jours d'interrogatoire, c'est
parce que l'enquête n'a rien donné. Pendant deux mois, les policiers ratissent la ville,
interroge près de 500 personnes et passe le quartier au Crible, pas une piste solide,
mais des dizaines de suspects. Comment se fait-il si Juan n'habite pas dans le quartier
que la police s'intéresse à lui? Il s'intéresse à lui, à cause de ce voisin Ed
Martin, qui dit à la police que Juan c'est des choses, qu'il était à une soirée au
moment du meurtre et qu'il savait des choses sur l'affaire.
Est-ce que c'était un ami de Juan, ce voisin? En fait, c'est une histoire intéressante.
Juan avait une liaison avec la femme de ce voisin. De mieux en mieux cette histoire,
je sais. Les enquêteurs veulent entendre Juan, mais l'adolescent a menti, il n'était
pas à cette soirée au moment du meurtre. Pour le faire parler, dans ce commissariat,
ils s'y mettront à 10. Au bout de 39 heures, le jeune homme se tape la tête contre les
murs et signe les aveux qu'on lui tente. Pour la police, reste à trouver des témoins.
En 1992, Taylor a deux ans. C'est elle qui a vu sa bébisiteur se faire tuer sous ses
yeux. Elle était dans la chambre, mais a tout effacé de sa mémoire. Sa mère Dawn, arrivée
juste après le meurtre se rappelle de la foule massée devant chez elle et d'un inconnu
venu lui parler. Pour les policiers, il s'agit du tueur. Dawn et sa fille vont passer trois
mois au commissariat à regarder des photos, surtout celle de Juan Rivera. C'était horrible.
Cet époque, oui, on faisait confiance aux policiers, je voulais qu'il s'assaisse.
Oui, c'est exactement ça. On était fatigués. Quand tu regardes ces photos, tu passes des
jours entiers là-bas. Moi, j'avais deux ans et demi. Après des heures dans ces bureaux,
tu te dis, si je réponds, oui, c'est lui. Ça s'arrêtera et on me laissera tranquille.
Mais ça ne s'est pas arrêté, mais ça a empiré. Je regardais leurs photos et le policier
m'a demandé, est-ce que c'est cette personne? Je lui ai dit, je ne suis pas sûre et
il m'a dit, ça ne suffit pas comme réponse. Alors j'ai dit, ok, c'est lui et j'ai signé
ma déposition. La révélation viendra six mois plus tard quand l'avocat de la Défense
lui fait lire les aveux de Juan. C'est à ce moment-là, en lisant les aveux signés
que j'ai vu que ça n'allait pas. Pourquoi? Il y avait des détails dans ces aveux qui
n'étaient pas vrais. Parce que je vivais là et que j'ai vécu ce drame. Pour moi,
c'était flagrant. En se rétractant, Dawn passe de témoins
coopératifs à témoins hostile, comme le dit la justice. Mais son témoignage sera quand
même utilisé contre Juan. Pourtant, ce 17 août 1992, il n'était même pas dans la
zone du crime. A l'époque, il s'apprête à purger une courte peine pour cambriolage
et se trouve assigné à résidence chez ses parents, je crois que c'est là, avec un
bracelet électronique. Juan est resté chez lui toute la journée et aussi toute la nuit.
Comment le savez-vous? Il n'y a pas eu d'alarme sur son bracelet électronique. Même s'il
était allé au bout de la rue pour jouer au basket, il y aurait une trace sur le relevé,
montrant qu'il était sorti du périmètre des 45 mètres autorisé par le bracelet. Des
aveux fabriqués, une identification douteuse et un alibi délibérément ignoré, autant
de scandales pour Jennifer qui depuis 8 ans se bat pour faire éclater la vérité. Avec
une étudiante en droit, elle nous ramène sur les lieux du crime, car si Juan a été
inculpé à tort, c'est d'abord à cause de la police. Ils ont relevé beaucoup d'indices,
plus de 400, je crois, mais ce qui cloche, c'est la façon dont ils ont analysé la
scène du meurtre. Ils disent toujours qu'il n'y a pas de crime parfait, mais il n'y
n'y a pas non plus d'analyses parfaites d'une scène de crime. Et croyez-moi, ça n'a
pas été le cas ici. Quand les policiers arrivent chez Dawn, ils croient d'abord à
une fuge. C'est elle qui leur indique où se trouve sa bébisiteur. Sur place ou sur
le corps de la victime, les indices laissés par l'agresseur ne manquent pas. Aucune emprunte
ne correspond à Juan Rivera. Et puis il y a l'arme du crime. Trouvé à 500 mètres
de la maison, un couteau cassé en deux, sans la moindre trace de sang. Quand on regarde
les photos de l'autopsie, on peut voir une entaille sur son cou, qui montre que le couteau
était dentelé. Le couteau trouvé ici avait une lame très fine. Le légiste d'État affirme
que c'est avec cette lame qu'Oli a été poignardée. L'expert de la défense n'y
croit pas une seconde. Dans le quartier, nous avons rencontré Timmy. Ce mécanicien a
emménagé juste à côté de chez Dawn, deux ans après le meurtre. Et en face de la porte
par lequel le tueur est entré, il a fait une découverte.
Il y avait un buisson ici. Juste là là. Un gros buisson. Et quand j'ai enlevé
le buisson, il y a ce gros couteau qui est sorti. Il n'y avait pas cette planche en
bois là, mais je l'ai trouvé là entre la maison et le buisson.
Comme si quelqu'un l'avait balancé? Non, comme si on l'avait planqué là-dedans.
Quel genre de couteau c'était? Le bout était arrondi, avec une lame dentelée tout
le long et un manche en bois. Vous voyez? Deux plaques en bois sur le couteau. Et en
tout, il devait être grand comme ça. Alors j'ai appelé la police et je leur ai dit,
ils sont venus, ils l'ont pris. Beaucoup de gens ici pensent que ce n'est pas Juan
Rivera qui a fait le coup. Pourquoi? Parce que rien ne le prouve. La seule chose qu'ils
ont contre Juan Rivera, ce sont des aveux. Ils ont mis quatre jours à avoir. Leur technique
d'interrogatoire, vous savez, pour moi, c'est de la torture. Enfin pour moi. Et puis les
gens dans le jury, pareil. Ils n'ont pas envie d'être là non plus. Quand t'es appelé
pour être juré, ils te disent, tu dois y aller. On va te filer quelques dollars par
jour et toi, tu vas perdre de l'argent au boulot. Mais tu dois le faire. C'est ton devoir.
Les jurés, ils n'ont pas envie d'être là. Ah mais qui a avoué? Ok, coupable, allez
on se casse. Le système pour moi, parfois ça marche et parfois pas.
Juan Rivera a eu droit à trois procès. Même juge, même procureur à chaque fois.
En 1993, l'accusation brandit ses aveux et requiert la peine de mort. Le jury choisi
la perpétuité. Le verdict est annulé en appel pour vise de procédure, roi n'est
rejugé et à nouveau condamné. Son troisième procès en 2009, il le doit à la fondation
pour les condamnés à tort. Elle a payé les tests qui prouvent que l'ADN retrouvait
dans le corps de la victime, n'est pas le sien. Pour ses avocats, une preuve d'innocence
irréfutable, à moins qu'on incite le jury, à ne pas croire en la science.
La famille d'un homme condamné pour la troisième fois pour le meurtre d'une bébisciteur de
11 ans répète qu'il est innocent. Le jury a reconnu Juan Rivera coupable de meurtre
avec préméditation dans la mort d'Holy Staker.
Aucune preuve ne relit Rivera au crime, son ADN montre qu'il n'était pas là, et
son bracelet électronique prouve qu'il n'a pas bousé de chez lui le soir du meuf.
Après 4 jours de délibération, le jury, qui ne parvenait pas à rendre son verdict,
a fini par le désigner coupable en fin d'après-midi. Le procureur affirme que la famille de la
victime est satisfaite de cette paix. Apparemment, les preuves de la défense n'ont pas réussi
à convaincre. Les nôtres, si.
Mike Mermel, c'est l'homme de l'accusation, réputé pour ne pas croire au test ADN.
Il avait accepté de nous parler de l'absence de preuve dans les affaires criminelles.
Le nom de Juan Rivera l'a fait changer d'avis.
Mermel, j'écoute.
Monsieur Mermel, Jennifer Luby est à l'appareil.
Vous gâchez votre temps et le mien.
Mais pourquoi ça? Je ne comprends pas pourquoi c'est si compliqué pour vous.
Je m'en fiche que vous compreniez ou pas. Je ne veux rien avoir à faire avec vous.
Point final.
Et pour quelle raison? J'ai pas besoin de raison.
Ah bon?
Alors pourquoi vous avez d'abord accepté de nous parler? Pourquoi avoir changé d'avis?
Du juge au procureur, des enquêteurs au bureau du chérif.
Dans le comté de Lake, encore aujourd'hui, personne n'a envie de parler de cette vieille
affaire Rivera. Il nous a fallu trois mois pour obtenir l'autorisation de rencontrer
Juan.
A 38 ans, il a passé la moitié de sa vie derrière les barreaux d'une prison de haute
sécurité, une des plus vieilles du pays.
Bonjour.
Qu'est-ce que ça fait d'être condamné pour un crime qu'on n'a pas commis?
C'est dur. C'est difficile, vous savez. Mais je dois continuer à me battre, quelle
que soit les circonstances.
Vous êtes en colère?
Au début, je l'étais. Mais si tu restes en colère, dans cet état d'esprit,
ce n'est pas ça. Alors je vis au jour le jour.
A l'époque du premier procès, comment ça s'est passé? Vous aviez 19 ans, c'est
ça?
Exact. J'avais 19 ans. J'étais en prison dans le comté de Lake.
Je dirais que la société était très en colère contre moi, parce qu'on croyait que
j'avais commis ce meurtre.
Du coup, tout le monde s'en prenait un mois. Pas seulement les gens, mais aussi les officiers
de police. Et les détenis en prison aussi. C'était une période difficile.
Vous aviez confiance en la justice de votre pays au premier procès?
Non. Je n'ai toujours pas confiance aujourd'hui.
Pourquoi?
Au troisième procès, on m'a offert une remise de peine. Ça voulait dire que je pouvais rentrer
chez moi, du moment que j'acceptais la condamnation. Et j'ai refusé. J'ai préféré
revenir en prison plutôt que de plaider coupable pour quelque chose que je n'avais
pas fait.
Vous voulez dire qu'au troisième procès, si vous aviez dit, c'est moi qui l'ai tué?
Je serais rentré chez moi. Mais j'ai refusé. J'ai préféré retourner en prison.
