Il était une fois un pont, le pont d'Avignon.
Nous sommes en 785 en Avignon. Le légal du pape a décidé d'organiser d'immenses fêtes pour faire la
connaissance de ses voisins. Les invités, princes de France, d'Europe et d'autre part arriveront par
tous les chemins de terre et par voie d'eau. Et quand ils se retrouveront, les fêtes se dérouleront
sur et sous le pont d'Avignon. Comme dans la chanson. Mais voilà, il y a dix jours de là,
un soir, le mistral se met à souffler. Toute la nuit il souffle, il souffle. Le rône-roule enfle et un
grand morceau du pont s'écroule. Au petit matin, dans un lourd silence glacé, toute la ville
rassemblée contemple les arches brisées. Plus de ponts, plus de fêtes. Mais les invités sont
déjà en route avec leurs suites, leurs cadeaux. Que faire, que faire? Le légal appelle tous ces
conseillers, ces architectes. Il fait battre tambours et promet sa nièce, la belle Jean-Claude,
en mariage à qui saura reconstruire le pont dans les délais voulus pour que la fête aille lieu.
Des dizaines de projets sont examinés, des plus simples, aux plus élaborés. Tous,
irréalisables, ils sont rejetés. C'est alors que Christo se présente. Depuis longtemps, amoureux
de la belle princesse Jean-Claude, il veut tenter sa chance. Ce jeune artiste baladin doit
éditer de pouvoirs magiques, poètes, visionnaires et selon certains un peu fous. Expose un projet
audacieux. Prendre le plus beau pont de Paris. Le pont neuf inauguré par Henri IV est l'installé
en avignon pour la durée des fêtes. Mais pour que les parisiens ne se doutent de rien,
ils pensent préférable de déplacer cette entreprise dans le temps, dans 300 ans environ,
en 1985 par exemple. Le léga est stupéfait et fort sceptique. Christo lui rappelle qu'aucun
autre projet n'étant réalisable, il ne reste plus que le sien. Intrigué, le léga cède. Il va lui
donner sa chance, d'autant plus forte qu'elle paraît mystérieuse. Il lui remet de l'or pour mener
à bien son projet. Il lui promet sa nièce en mariage en cas de réussite. Devenue riche et plein
d'espoir, Christo entreprend le grand voyage dans le temps et l'espace. Il arrive sur les
bords de Seine avec ses plans dans ses bagages. Nous sommes en 1985. Il arrive, il arrive. Mais comment?
C'est tout le pouvoir de Christo. Se présentant aux autorités parisiennes, il essaie de les convaincre
de l'intérêt d'une oeuvre d'art grandiose, emballer le pont neuf. Tout simplement. Et tout
simplement. Et il s'explique. Après avoir pris les mesures du pont, il fera confectionner une
toile gigantesque de 40 000 mètres marée environ qui sera mise en place grâce à une structure
spéciale selon un procédé qui lui est propre. Il se chargera en outre de tout le financement
de l'opération. Il obtient l'autorisation et se mette à l'oeuvre. L'entreprise durera 15 jours,
durant lesquels des centaines d'ouvriers de tout corps de métier travailleront jour et nuit. La
structure en câbles d'acier, comprenant des filets, des ceintures de piles sous l'eau, est
installée avec tous les dispositifs assurant la protection du pont neuf, évitant tout contact
avec la pierre. La toile, cousue sur mesure, est hissée sous chaque arch à partir d'une barge. Le
raccordement des différentes parties et la mise en place des cordes achèvent de donner à l'oeuvre
son aspect original. Un beau jour, plus la moindre parcelle de pierre n'étant visible, le pont neuf
est entièrement emballé. Le résultat est spectaculaire, mais surtout, le voyage vers Avignon
peut commencer. Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1985, pendant le changement de l'heure d'été à
l'heure d'hiver, à la pleine lune, lorsque les pendules sont arrêtées dans le temps suspendu,
il se passe un grand événement. Comme un génie sur son capit volant, Christo revient en Avignon
apportant le pont neuf. Il l'installe à la place du pont de Avignon. Les invités arrivent en cortège,
tous plus beaux les uns que les autres. La joie est générale, on danse sur le pont, sur les bateaux
illuminés Christo, épouse la belle Jeanne Claude dans la Légresse de la Fête. Les réjouissants
se terminaient, les invités repartis pour leur pays d'origine Christo, songe à rapporter le pont neuf
à Paris. Et que s'est-il passé pour nous tous en Paris? Et les parisiens, heureux de l'oeuvre de
l'artiste, étaient venus nombreux pour admirer, se promener sur le pont dans une joyeuse atmosphère,
ils étaient loin de penser que sous la toile, il n'y avait plus rien et que le pont neuf avait
disparu, transporté par un magicien en Avignon. Il peignait, il photographiait, il filmait,
il quittait les bateaux mouches et les péniches défilés. Et le 12 octobre, en grand secret,
Christo ramène le pont à Paris et le déballe en une seule journée. Comment? C'est toujours le
mystérieux pouvoir de Christo. Les parisiens retrouvent leur pont habituel, sans se douter du
voyage qu'il vient d'accomplir. Mais le pont, lui, se souvient, se souvient des grands espaces,
de l'eau du rône et du soleil, de la foule et des fêtes. Il parle avec la scène de la belle
aventure, issue de sa rencontre exceptionnelle avec Christo, de sa prestigieuse parure drapée
comme un manteau de sable au reflet mordoré. Bien ancré au coeur de Paris pour traverser le temps,
il regarde lesquels l'île de la cité, la statue dans les quatre. Il se souvient de tout. Il se
souviendra toujours. C'est le destin des ponts de ce chargé de souvenirs. Il était une fois un pont.
