Cela fait des heures que je scrute ce port de mur rougi au jour naissant.
Chaque noeud du bois décident en pointillé, comme la carte incandescente de ma douleur.
J'ai tout le côté droit en feu, et une plaie la cuisse.
Le bengalot est vide, et je suis seul sur mon lit, remâchant mon amertume et ma rage.
Aspirine et Bétadine sont mes compagnes.
J'aurais préféré un bon somnifère, car je dors mal.
Cette nuit, pourtant, j'ai fait un rêve étrange.
J'ai eu la vision d'une femme qui avançait, pieds nus, seul dans un temple.
Cette apparition m'a fait une forte impression.
Elle semblait marcher sans but précis, et je ne pouvais en voir que ces deux longues
jambes que caressaient une tunique ouverte d'un blanc immaculé.
Mon attention était commémantée sur sa démarche de danseuse, à la fois aérienne
et glissante.
Mais qui est-elle?
Je me prénomme Romain.
Je suis archéologue et spécialiste des absaras, ces danseuses célestes, et les devatas, ces
concubines des princes, qu'on trouve sur les barre-oliefes des temples indochmères.
Ma mission d'exploration au Laos s'achève aujourd'hui dans ce village des Bolovennes.
La moto est hors d'usage, et ma blessure doit cicatriser.
Mon équipe ou Cambod se inquiète pour moi, et mon patron me propose un rapatriement
en hélico.
C'est ridicule.
Je sais que le chantier avance, les barre-oliefes des absaras sont déjà protégés, et c'est
le plus important.
Ce matin, un éléphant est venu se baigner dans le courant de la rivière.
Il m'a dévisagé de ses petits yeux gris, d'un regard bien plus confiant que le mien.
Son calme, le plaisir simple qu'il prenait à être là, m'a rassuré.
Je prends cette rencontre comme un signe, quelque chose d'important doit m'ariser.
Dans la nuit, son cousin de pierre du temple du Mébonne encore m'a visité en rêve,
et il y avait encore cette femme qui marchait de dos, le long d'un mur.
La forme de son pied, le mouvement subtil du Métatars, me rappelait celui de mes danseuses
favorites.
Pourtant quelque chose d'autre la distinguait.
Une sorte de raideur que n'ont pas les pieds asiatiques, comme une solanité majestueuse.
Je me suis réveillé au matin à la fois fou de désir et angoissé.
Est-ce là une image de ma mort?
On m'accorde une semaine de convalescence.
J'ai donc décidé de suivre la piste millénaire qui mène aux îles en descendant le grand
fleuve.
Là, le temps s'arrête en brisant son cours en d'innombrables canaux.
Les cocotiers se penchent voluptueusement vers l'onde pour caresser leurs reflets.
Je suis monté dans des barques naviguant sous de vastes portiques, comme dit le poète.
Et le mot chute devenait obsédant, et j'explorais celle de Kong, où la puissance du fleuve
éclate en millions de gouttelettes dansant avec le vent.
Ici pourraient apparaître les Apsara, nés du barattage de la mer de lait, que les
dieux et les esprits du mal ont réalisé pour produire l'élixir d'immortalité.
Apsara.
Dans ce sacré des de l'indoïsme, des est-ce qu'ils glissent sur l'eau, elles rendent
les hommes immortels et fous d'amour en s'accouplant avec eux.
Le dieu hindra en avait envoyé au moine, en pensant les troublés et les détournés
de leur méditation potentiellement dangereuse.
L'échec fut total.
La force mentale des sages avait contré le piège en créant un contre-feu, la sublime
urvasi, la plus belle des plus belles, l'Apsara suprême qui éclipsa toutes les autres.
Bouddha lui-même, disent les Écritures, fut soumis à la tentation par celle envoyée
par Brahmin.
Raté.
Les dieux et les plaisirs de la chair durent s'incliner devant la puissance de l'esprit.
Et moi je passe ma vie à traquer ces tentatrices.
Dans chaque pierre, dans chaque spectacle, dans l'inert et le vivant, sous les éboulements
de pierre ou sous les sunlights, je fouille, je scrute, je déchiffre, je décode, je décris
et je m'obsède.
Je sais.
Il y a des métiers moins agréables.
Il m'arrive de passer des nuits entières, à contempler les danseuses dans la jungle
des villes, pour tenter de comprendre l'art subtile de la danse des chmères.
J'y disais que chaque geste, chaque frémissement du pied ou de la main, imaginant ce qu'avait
dû être autrefois le corps de ballet des Rois-sur-Yavarmane II ou Jaya-Yavarmane Ier.
Chaque nuit, mon oeuvre vasile aux jambes fuselées vient me rentrer.
Ce qui me rend fou, ce sont ses pieds, ornés d'un eau et de tatou.
À la manière des Indiennes.
Mais qui est cette déesse de l'amour, à la démarche impériale, mon absara européenne,
une pratiquant de l'Antique danse du Bharatanathiam, l'ancêtre de la danse chmère, ou alors une
de ses stars de l'armée lénère du Katak, que les riches brahmanes indiens faisaient
venir autrefois dans leur salon, à prix d'or?
Je vais finir par en perdre mon sens créé, et chaque matin, blème et épuisé, je ne
pense qu'à replonger dans mon rêve.
Enfin de retour, je passe en coups de vent au bureau, déposer quelques affaires, salue
mon chef de mission, puis prend la direction du mébonne et son éléphant de pierre.
Le tuk-tuk n'en finit pas de caoter.
Il faut que je sache, mon esprit navigue entre le doute et l'espoir, entre l'auto-dérision
et le désir le plus fou.
A peine arrivé, j'ai une sorte d'allucination.
Au milieu de quelques touristes égarés, je reconnais aussitôt sa silhouette longiligne.
Elles s'avancent de son pas de danseuse sacrée, sur les pierres de la galerie qui s'enfoncent
dans le temple.
Mes mains deviennent moites, mes jambes sont molles.
Ma raison me crie que c'est impossible, mais mes yeux me disent le contraire.
Mon cœur cogne, mes temples battent.
Irrésistiblement attiré, je m'avance pourtant dans sa direction.
De son côté, elle hésite, comme si elle m'attendait et voulait m'entraîner derrière
elle au plus profond de la montagne de pierre taillée.
Je vacille.
Seigneur, quel est bel!
Je me précipite pour la rejoindre, mais elle disparaît dans la pénombre.
Je connais pourtant ces lieux mieux que qui conquent.
Par où est-elle passé?
Peu après, je la perçois qui s'avance, enfermée dans ses pensées, séparée de
moi par les barreaux de pierre de ceux qui fut une bibliothèque du XIe siècle.
C'est à peine si son visage est visible.
Mais elle ne me voit pas.
Je me précipite dans sa direction, mais le temps de contourner le bâtiment, elle a
un nouveau disparu.
Je la retrouve enfin un peu plus loin, surgissant de derrière un pivier.
Elle me regarde d'un air surpris.
Je m'avance vers elle et lui dis en s'anscrit « Katerambu, qui es-tu? »
Elle me rionnait et me répond en français.
Mais Romain, voyons, je suis ton assistante?
Nous nous sommes mariés il y a trois jours.
Ha, oh, oh, oh?
Sous-titres réalisés par la communauté d'Amara.org
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