Jacques Moderne
Biographie
Naissance
Vers 1495
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Le Grand Jacques, Iaques GrandVoir et modifier les données sur Wikidata
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Période d'activité

Jacques Moderne (Buzet (Istrie) vers 1495 - Lyon, après 1561) est un imprimeur-libraire lyonnais de la Renaissance, connu notamment pour ses éditions musicales.

Biographie[modifier | modifier le code]

Avant Moderne[modifier | modifier le code]

Avant que Moderne commence à imprimer de la musique (en 1532 ou un peu avant), les éditions musicales lyonnaises ne sont connues que par quelques vestiges. On dénombre :

Transcription intégrale et commentaire dans Babelon 1914.
Fac-similés : Mâcon : impr. Protat, 1909, éd. Émile Picot, puis Béziers : Centre International de Documentation, 1979.
Transcription intégrale par David A. Sutherland : The Lyons Contrapunctus (1528). Madison (WI) : A-R Editions, 1976, 2 vol.
Sur l'identification et la datation de ce volume, voir Guillo 1991 n° 9 (p. 219-227).

Ces sources, de même que des mentions trouvées dans des inventaires du temps, montrent que[1] :

Moderne[modifier | modifier le code]

C’est le qualificatif qu’il ajoute à son nom latinisé « Jacobus Modernus de Pinguento » qui indique le lieu de naissance de Jacques Moderne : le petit bourg de Buzet, au milieu de la péninsule d’Istrie, actuellement en Croatie[2]. Aucune trace de sa famille n’a été trouvée dans les archives de cette localité. Il est né là probablement dans les dernières années du XVe siècle. Le lieu de son apprentissage d’imprimeur n’est pas connu mais pourrait être naturellement Venise, ville très proche où l’imprimerie était très active[3]. Il est possible qu’il soit venu à Lyon dans l’entourage d’un marchand-libraire, comme Jacopo Giunta, qui passe de Venise à Lyon vers 1519, ou envoyé à Lyon par une famille de libraires établie à Venise et à Lyon, telle celle des Gabiano ?

Il est identifié pour la première fois en 1523 dans les archives lyonnaises, cité sous le nom de « grant Jacques libraire ». Sa première édition datée est de 1526, sa première édition datée et signée d’. Son atelier est d’abord installé rue du Puits Pelu, avec nombre d’imprimeurs et libraires, puis à partir de 1534 rue Mercière, en plein cœur du quartier des imprimeurs et à proximité de l’église des Dominicains de Notre-Dame de Confort, dans laquelle une chapelle avait été cédée en 1466 à la colonie (ou communauté) florentine de Lyon, qui y tenait ses cultes. Il achètera également une maison d’habitation avec jardin dans la rue Raisin.

Il se marie avec Michelette Durand, fille d’Antoine Durand dit Poligny (sa famille est originaire de Franche-Comté), dont la famille était liée à nombre de familles d’imprimeurs ; par elle il a pour beaux-frères le libraire Benoît Bonyn, le notaire royal Laurent Grange et le marchand Benoît Dodat (avec qui il acquiert une maison en 1552). Il atteint donc à un niveau social notable. Son affaire prospère suffisamment pour qu’il puisse faire des acquisitions foncières, et accéder à une certaine notoriété, révélée par diverses responsabilités municipales dans la milice ou la levée des taxes. La dernière édition datée de Moderne date de 1557 (Misse solennes), il est encore cité en mai 1562 dans le bail d’une chambre et sa femme est dite veuve en  ; il est donc mort dans cet intervalle. Sa veuve lui survit jusqu’au , date de sa sépulture à Notre-Dame de Confort.

Layolle et Villiers, ses éditeurs de musique[modifier | modifier le code]

Au début de sa carrière Moderne a profité des conseils et sans doute de l’appui de Francesco Layolle, organiste et compositeur prolifique très investi dans la communauté florentine de Lyon. C’est à lui qu’on peut attribuer la collecte, le choix et la correction d’une partie des œuvres publiées par Moderne jusqu’en 1540, date de sa mort. Layolle est le compositeur que Moderne a le plus publié (103 motets, chansons ou canzoni, et 4 messes), et il était resté toute sa vie en contact avec les artistes florentins. Même après 1540, on peut supposer que l’impression des canzone du Florentin Matteo Rampollini (vers 1554) est encore une conséquence des liens que Moderne avait tissés avec la colonie florentine. Il est permis d’imaginer que ceux-ci aient dépassé le strict cadre de la musique et qu’ils se soient également traduits par des prêts ayant permis à Moderne d’installer son atelier, par exemple. Comme le souligne Duchamp, l’usage d’une marque typographique en forme de « fleur de lys florentine » et le titre des Motetti del Fiore, peut-être en référence à la cathédrale Santa Maria del Fiore de Florence, peuvent être des signes de cette influence.

Après la mort de Layolle, Moderne a travaillé avec le compositeur Pierre de Villiers). Son rôle auprès de Moderne est moins visible et sans doute moins influent que celui de Layolle, mais là encore le nombre important de ses œuvres publiées par l’imprimeur révèle une proximité professionnelle. Avec Villiers, Moderne profitait aussi d’un musicien bien introduit dans les milieux poétiques lyonnais.

La typographie et la mise en pages[modifier | modifier le code]

Sur le plan graphique et ornemental, la production de Moderne se situe à cheval entre le post-incunable, avec sa lettre ronde et ses initiales imitant les traits de plume, et le livre moderne avec ses caractères romains et italiques.

Pour la musique, Moderne est le premier imprimeur français à utiliser, à partir de 1530-1532, la technique de l'impression musicale en caractères mobiles et en simple impression, tout récemment mise en œuvre à Paris par Pierre Attaingnant dès 1528. Il a employé seulement trois polices, qui n'ont jamais été repris par d'autres imprimeurs :

La mise en pages des livres de musique de Moderne reprend les canons de l'époque : livres de chœur de format in-folio présentant successivement les parties de superius, altus, tenor et bassus, ou encore livres en parties séparées de format in-quarto oblong pour les Motetti del Fiore. Mais pour la collection du Parangon des chansons, la mise en pages est innovante : les quatre voix sont imprimées tête-bêche sur les deux pages du livre ouvert, constituant un livre de table. Les chanteurs et instrumentistes peuvent donc se placer de chaque côté du livre ouvert à plat sur une table.

Après Moderne[modifier | modifier le code]

La période la plus active d'édition musicale chez Moderne se termine vers le milieu des années 1540, et sa dernière édition musicale datée est de 1557. Les frères Godefroy et Marcelin Beringen avaient déjà fait paraître, dès 1547, des éditions musicales dans une typographie moderne et soignée (avec des œuvres de Dominique Phinot, Loys Bourgeois et Didier Lupi Second, notamment). L'imprimeur Michel Du Bois, venant de Genève, avait fait de même en 1555 et 1556 (œuvres de Philibert Jambe de fer). Le tailleur de caractères Robert Granjon, venant de Paris, les imite dès 1558-1559, avec des œuvres de Barthélémy Beaulaigue. Peu après, la floraison des éditions protestantes sera l'occasion pour de nombreux autres imprimeurs de s'essayer à la typographie musicale.

Œuvres publiées[modifier | modifier le code]

La presque totalité des éditions de Moderne est décrite dans Pogue 1969, à compléter avec Pogue 1975 et Parguez 2000, notamment. La bibliographie de Pogue est parfois approximative dans la distinction qu'il ne fait pas toujours correctement entre les réémissions (où le corps du texte n'est pas recomposé) et les rééditions (où le corps du texte est entièrement recomposé). De fait, il a pu attribuer deux numéros à deux émissions qui ne diffèrent que par la date ou par des corrections, notamment.

Éditions non musicales[modifier | modifier le code]

Page de titre des Dicts & complaintes de trop tard marié.

Entre 1526 et 1554 au moins, Moderne a publié une centaine d'opuscules environ, en général des in-octavo de quelques cahiers. Ils sont imprimés dans le style du livre gothique ou du livre moderne.

La répartition s'établit ainsi : 17 % à usage domestique ou professionnel, 19 % de livres religieus, et 58 % de littérature. Les livres en latin sont minoritaires (Legenda sanctorum de Jacques de Voragine, Commentariorum de bello gallico de Jules César[4], Gesta romanorum, Manipulus curatorum, Secreta mulierum, Sermones… Les livres en français se rapportent au répertoire du livre populaire[5] : quelques farces, ballades, moralités, dicts et complaintes, prophéties ou pronostications, doctrinaux, chroniques, chansons sans musique. Beaucoup de ces éditions sont anonymes, souvent non datées voire pas signées par l'imprimeur ; leur attribution à Moderne est parfois hypothétique.

Même si elles apparaissent majoritaires en nombre, les éditions non musicales de Moderne ne représentent qu'une part mineure de sa production en travail d'impression. En effet, une édition de messes de format in-folio, par exemple, par la difficulté du travail de composition typographique et par le coût du papier représente un investissement équivalent à plusieurs des éditions citées plus haut. Un calcul permet d'apprécier la part de ses impressions musicales entre 75 et 85 % du travail total, mais on peut supposer que les éditions non musicales ont contribué à financer les autres.

Musique liturgique[modifier | modifier le code]

Les liturgies sont en faible nombre :

Le recueil des Missæ familiares a été publié d'abord à Paris par François Regnault en 1523 puis en 1528, avant d'être repris à Lyon par Moderne en 1530 (voire avant par un autre imprimeur) puis en 1557[6].

Messes et magnificats[modifier | modifier le code]

Deux pages du Missarum liber primus de C. de Morales, 1546.

Dans le domaine de la messe polyphonique, la production de Moderne est considérable puisqu'elle totalise 51 messes.

Contient des messes de Pierre Moulu, Francesco Layolle (2), Jean Richafort, Jean Mouton, Guillaume Prévost, Angelo Gardano, Lupus Hellinck, Clément Janequin, Jean Sarton, et 3 motets du même Layolle. Ce volume présente un certain nombre de similarités typographiques avec le Contrapunctus de 1528, qui font penser au même projet éditorial, et la préface indique clairement que Layolle en a été l'éditeur.
Les six messes à quatre voix ont été réédités par Antonio Gardano à Venise dans son recueil Liber tertius missae sex ad voces quatuor… en 1544 et 1567 (RISM C 3308 et C 3309).
Contient dix messes à 4 voix et deux à 5 voix.
Contient trois messes de Morales à 4 voix, trois à 5 voix, deux à 6 voix. Copie fidèle de l'édition donnée par Valerio Dorico à Rome en 1544.
Contient cinq messes à 4 voix et trois messes à 5 voix. Copie fidèle de l'édition donnée par Valerio Dorico à Rome en 1544.
Contient huit magnificats de Cristobal de Morales, (5), Jacquet (2) et Jean Richafort, sur les huit tons.
Contient deux messes de Pierre Colin et une de Antonio Gardano, suivies de quatre motets (Jacob Clemens non Papa, Philibert Jambe de fer, P. de La Farge (2) et un magnificat de Pierre Colin.

Motets[modifier | modifier le code]

Page de titre du Primus liber des Motetti del Fiore. (c) München BSB.

Les Motetti del Fiore constituent une des collections de motets les plus célèbres de la première moitié du XVIe siècle, qui a été largement diffusée en Europe au travers des foires de Lyon. Elle rassemble huit volumes, totalisant 228 motets de 64 compositeurs différents, qui pour beaucoup d'entre sont de stature internationale (Jacques Arcadelt, Nicolas Gombert, Jean Lhéritier, Jachet de Mantoue, Verdelot, Adrien Willaert par exemple. Il s'y mêle quelques auteurs qu'on sait ou qu'on soupçonne avoir travaillé à Lyon à cette époque : P. de La Farge, Pierre de Villiers, Gabriel Coste.

Sur cette édition, non signée ni datée, probablement une des premières de Moderne, voir Guillo 1984 et l'article Loyset Piéton.
De cette collection, l'imprimeur vénitien Antonio Gardano a immédiatement extrait plusieurs pièces pour constituer la Fior de motetti tratti dalli mottetti del fiore : primus liber cum quatuor vocibus (RISM 153912) et Secundus liber cum quinque vocibus (RISM 15396). Il a également fait paraître une collection concurrente intitulée Motetti del frutto entre 1539 et 1549.
La plupart de ces éditions sont numérisées par la Bayerische Staatsbibliothek de Munich (passer par Europeana).
Pour une étude approfondie et la transcription des motets qui n'étaient pas déjà publiés, voir Duchamp 2000. Cet auteur a également reprécisé la chronologie de la parution des premiers volumes (voir Duchamp 2003). Sur le réemploi par Giovanni Pierluigi da Palestrina des thèmes provenant des Motetti del fiore, voir Quereau 1974.
Collection entièrement éditée par Richard Sherr dans la collection Sixteenth-century motet : Four-voice motets from the Motteti del fiore series (New York : Garland, 1998-1999, 2 vol.), puis Five- and more-voice motets from the Motteti del fiore series (idem : 1999-2000, 2 vol.).

Chansons[modifier | modifier le code]

Une page du Xe livre du Parangon des chansons, 1543. (c) München BSB.

Comme les Motetti del fiore, le Parangon des chansons constitue une collection célèbre, qui a été très diffusée en Europe. Elle accueille beaucoup des grands noms de la chanson française, tels Jacquet de Berchem, Jacques Buus, Pierre Certon, Claudin de Sermisy, Thomas Créquillon, Henri Fresneau, Janequin bien sûr, Jean Maillard, Guillaume de La Mœulle, Antoine Mornable, Pierre Sandrin. S'y trouvent également quelques auteurs qu'on sait ou qu'on suppose avoir vécu à Lyon à cette époque : Gabriel Coste, Charles Cordeilles, F. de Lys, Fresneau ou Pierre de Villiers. Pogue suppose que le lancement de la collection en 1538 peut faire suite au séjour prolongé de la cour de François Ier à Lyon, en 1536, avec les musiciens qui lui étaient attachés[7].

Une partie du répertoire est commune avec celui qui est imprimé à Paris par Pierre Attaingnant à la même époque[8].
Collection éditée par Albert Seay : Le Parangon des chansons (Colorado Springs : Colorado College music press, 1980-1981) puis par Jane A. Bernstein (New York ; London : Garland Publishing, 1993) dans la collection The sixteenth-century chanson.

À cette collection s'ajoutent trois volumes consacrés à des chansons à l'interprétation difficile :

Musique profane italienne[modifier | modifier le code]

De ces trois éditions, on note que deux sont de la main de Layolle, qui était dans ces années éditeur chez Moderne.

Noëls[modifier | modifier le code]

Moderne a aussi publié quatre volumes de noëls, dont un avec musique notée à 1 voix :

Musique instrumentale[modifier | modifier le code]

Page de titre de la tablature de luth de Francesco Bianchini éditée par Jacques Moderne en 1547.

Moderne publie trois tablatures de luth[9] :

Il publie également

Numérisation disponible sur IMSLP. Fac-similé avec une introduction de Samuel F. Pogue (Peer : Alamire, 1991). 4 vol. sous emboîtage. Édition par Jacques Barbier (Tours : Éditions du CESR, 1993, coll. Ricercar).

Traités de musique et de danse[modifier | modifier le code]

Reprise d'un traité déjà publié plusieurs fois à Paris. Voir Ferand 1961 et Renouard 1914.
Ici aussi, reprise d'un traité déjà publié deux fois à Paris vers 1502-1516. Voir Brenet 1907.
Réédition modifiée de L'Art et instruction de bien dancer (Paris : Michel Toulouze, 1488). Voir Lesure 1955 et Heartz 1963. Numérisé par la SCA Dance ici.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Synthèse de la question dans Guillo 1991 p. 27-45 et 216-239.
  2. Sur la vie de Moderne, voir Pogue 1969 p. 28-33 et Duchamp 2000 p. 57-87.
  3. L’hypothèse d’un apprentissage à Florence, faite par Natalis Rondot, n’a jamais été documentée.
  4. Lyon BM : Chomarat 7644, inconnu de Pogue 1969.
  5. Au sens du XVIe siècle : une culture qui intéresse la population bourgeoise au-delà des cercles des nobles, clercs et lettrés.
  6. Sur cette lignée éditoriale, voir Long 2005.
  7. Pogue 1969 p. 46.
  8. Sur la similitude des répertoires de chansons de Moderne et Attaingnant, voir Heartz 1969 p. 146-152.
  9. Sur ces tablatures de luth, voir Désier 2010.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur Moderne et ses concurrents à Lyon et à Paris[modifier | modifier le code]

Sur des éditions particulières[modifier | modifier le code]

Discographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]