Il crociato in Egitto
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Giacomo Meyerbeer
Genre Opéra
Nbre d'actes 2
Musique Giacomo Meyerbeer
Livret Gaetano Rossi
Langue
originale
Italien
Dates de
composition
1822-1823
Création
La Fenice de Venise
Création
française

Théâtre-Italien

Représentations notables

Personnages

  • Aladino, sultan de Damiette (basse)
  • Palmide, sa fille (soprano)
  • Osmino, vizir du sultan Aladino (ténor)
  • Alma, confidente de Palmide (mezzo-soprano)
  • Mirva, l’enfant de Palmide et d’Armando, âgé de cinq ans
  • Adriano di Monfort, Grand Maître des chevaliers de Rhodes (ténor)
  • Armando d’Orville, chevalier provençal neveu d’Adriano, vivant à Damiette sous le nom d’Elmireno (soprano-castrato)
  • Felicia, promise à Armando dès sa naissance et déguisée en homme pour pouvoir accompagner Adriano (alto)
  • Émirs, imams, peuple égyptien, chevaliers de Rhodes, esclaves européens de différentes nations, gardes du sultan, soldats égyptiens, esclaves noirs, hérauts, écuyers des chevaliers, soldats, pages, marins, orchestre des Égyptiens, orchestre des chevaliers, danseurs, musiciens (chœur)

Airs

Giovinetto cavalier : trio Felicia-Palmide-Armando au premier acte
D’una madre disperata : air de Palmide au second acte
Nel silenzio, fra l’orror : chœur des conjurés au second acte
Suona funerea : « Hymne de la mort » au second acte

Il crociato in Egitto (Le Croisé en Égypte) est le neuvième opéra (melodramma eroico) composé par Giacomo Meyerbeer, et son sixième et dernier opéra composé pour un théâtre italien. Le livret est de Gaetano Rossi. La création eut lieu à La Fenice de Venise le [1]. Cet opéra va remporter un triomphe international, permettant à son compositeur d’atteindre une renommée équivalente à celle de Rossini. Il s’agit également du premier opéra de Meyerbeer joué à Paris. Ce succès et la volonté de suivre Rossini, qui vient de prendre la direction du Théâtre-Italien et à qui le lie une amitié profonde et durable, vont inciter Meyerbeer à quitter l’Italie et à s’installer à Paris. Mais de nombreux musicologues (cf. par exemple F. Claudon[2]) notent qu’avec Il crociato, Meyerbeer a entamé une évolution artistique qui annonce déjà le Grand opéra, dont il va devenir l’un des plus ardents promoteurs.

Sujet[modifier | modifier le code]

L'argument est emprunté à un mélodrame historique en trois actes écrit en 1813 par Jean-Antoine-Marie Monperlier, Jean-Baptiste Dubois et Hyacinthe Albertin Les Chevaliers de Malte, ou les Français à Alger, qui se déroule à Alger au milieu du XVIIe siècle.(Lire en ligne).

Si l’intrigue de la pièce originale est reprise dans ses grandes lignes, Rossi et Meyerbeer déplacent l’action dans le temps (l’opéra est censé se dérouler juste après la sixième croisade, au début du XIIIe siècle) et dans l’espace (Damiette remplaçant Alger).

Plusieurs années avant que l’action de l’opéra ne commence, Armando d’Orville, jeune chevalier provençal et neveu du Grand Maître des chevaliers de Rhodes, Adriano de Monfort, a été blessé au cours d’une bataille près de Damiette en Égypte, durant la sixième croisade. Laissé pour mort par ses compagnons, Armando guérit cependant et décide de se faire passer pour un combattant musulman sous le nom d’Elmireno, afin de ne pas être capturé comme esclave. Ses espoirs de rejoindre les Croisés sont cependant déçus jusqu’au jour où il sauve la vie d’Aladino, sultan de Damiette. Ce dernier se prend d’affection pour le jeune homme et l’invite à sa cour.

Là, Armando/Elmireno tombe éperdument amoureux de Palmide, fille d’Aladino. Oubliant qu’il est fiancé à Felicia, une jeune noble provençale, il épouse secrètement Palmide après que cette dernière se soit convertie à la religion catholique. De cette union naît un fils prénommé Mirva. Aladino, qui ignore tout de ce mariage, devine cependant l’amour réciproque qui lie le jeune homme à sa fille. Il décide alors d’organiser leur mariage dès qu’Armando/Elmireno sera de retour d’une guerre menée contre des ennemis du sultan. Lorsque l’opéra commence, on annonce justement le retour d’Elmireno victorieux. Par ailleurs, une délégation des chevaliers de Rhodes, venue négocier un échange de prisonniers, est attendue par Aladino.

Comme le note G. G. Filippi[3], les modifications introduites par Rossi et Meyerbeer par rapport au sujet original conduisent à générer un certain nombre d’erreurs de chronologie ou d’approximations :

Attaque de Damiette en 1249 (Chronique de Saint-Denis).

Toutes ces erreurs sont d’autant plus surprenantes que Rossi s’est sérieusement documenté sur les croisades, en consultant notamment l’Histoire des Croisades de Joseph-François Michaud parue en sept volumes entre 1812 et 1822. En fait, G.G. Filippi[3] soutient la thèse que ces approximations seraient intentionnelles et constitueraient des références plus ou moins codées aux origines légendaires de la franc-maçonnerie (Rossi et Meyerbeer étaient membres de loges maçonniques italiennes) :

G.G. Filippi note également qu’Armando est présenté à plusieurs reprises dans le livret comme un « initié », terme maçonnique, qui lui confère un statut particulier par rapport aux autres personnages de l’opéra. Contrairement à eux en effet, Armando est « libre » comme le requièrent les critères d’admission à la franc-maçonnerie. Cette « liberté » se traduit dans l'opéra par l’absence de tout engagement exclusif vis-à-vis de quelque religion que ce soit. Le fait qu’Armando puisse passer apparemment sans difficulté pour un chrétien ou pour un musulman ne fait qu’indiquer, selon G.G. Filippi, que ses adhésions à ces religions ne sont pas réellement profondes et font partie d’un déguisement nécessaire pour cacher sa foi réelle.

Argument[modifier | modifier le code]

L’action de l’opéra se déroule après la sixième croisade (1228-1229), à Damiette en Égypte.

Acte I[modifier | modifier le code]

Scène 1[modifier | modifier le code]

Une vaste cour intérieure dans le palais du sultan, à l’aube. Derrière une imposante grille en fer, on peut apercevoir les bâtiments du port. Sur la droite se trouvent les quartiers des esclaves. Sur la gauche, on devine le palais et des jardins.

Décor de Francesco Bagnara pour la scène 1 de l’Acte I du Crociato lors de la reprise de l’opéra à La Fenice de Venise en 1835.

Scène 2[modifier | modifier le code]

Les jardins du palais du sultan, près des appartements de Palmide. Au centre de la scène se dresse une tonnelle sous laquelle Mirva, le fils d’Armando/Elmireno et Palmide, dort sur un lit de fleurs.

Décor de Francesco Bagnara pour la scène 2 de l’Acte I du Crociato lors de la reprise de l’opéra à La Fenice de Venise en 1835.

Scène 3[modifier | modifier le code]

Le port de Damiette.

Gravure colorée d'Alessandro Sanquirico représentant l'arrivée du bateau des croisés dans le port de Damiette à la scène 3 de l’Acte I du Crociato lors de la création de l’opéra à La Fenice de Venise en 1824.

Scène 4[modifier | modifier le code]

Les jardins du palais du sultan.

Scène 5[modifier | modifier le code]

Une magnifique cour intérieure dans le palais du sultan, avec, au fond, une imposante mosquée dont les portes sont fermées.

Décor de Francesco Bagnara pour la scène 5 de l’Acte I du Crociato lors de la création de l’opéra à La Fenice de Venise en 1824.

Acte II[modifier | modifier le code]

Scène 1[modifier | modifier le code]

Même décor que la scène précédente.

Décor de Francesco Bagnara pour la scène 1 de l’Acte II du Crociato lors de la reprise de l’opéra à La Fenice de Venise en 1835.

Scène 2[modifier | modifier le code]

Les jardins du palais du sultan.

Scène 3[modifier | modifier le code]

Un endroit isolé, près des quartiers des chevaliers.

Décor de Francesco Bagnara pour la scène 3 de l’Acte II du Crociato lors de la création de l’opéra à La Fenice de Venise en 1824.

Scène 4[modifier | modifier le code]

Une prison.

Décor de Francesco Bagnara pour la scène 4 de l’Acte II du Crociato lors de la création de l’opéra à La Fenice de Venise en 1824.

Scène 5[modifier | modifier le code]

La grande place de Damiette.

Décor de Francesco Bagnara pour la scène 5 de l’Acte II du Crociato lors de la création de l’opéra à La Fenice de Venise en 1824.

Genèse[modifier | modifier le code]

Costumes de chevaliers croisés pour la reprise parisienne du Crociato en 1854.

Adolfo Bassi, l’impresario du Teatro grande de Trieste, commande en 1822 un opéra à Meyerbeer qui doit dépasser tout ce qui a été fait jusqu’à présent en Italie. Stimulé par le défi, le compositeur demande à Gaetano Rossi (avec qui il a déjà travaillé à plusieurs reprises) de lui écrire un livret. Ce dernier lui répond, dans une lettre datée du , qu’il est en train de travailler sur un texte intitulé Il Cavaliere di Rodi (et qui deviendra finalement Il crociato in Egitto). Cinq semaines plus tard, Rossi écrit à Meyerbeer de Bologne (où il travaille sur le livret de Semiramide pour Rossini) pour lui demander s’il a bien reçu son premier envoi.

Même si les réponses de Meyerbeer à son librettiste ont été perdues, leur longue correspondance (qui s’étale du au ) relative au Crociato fournit l’une des plus importantes séries de lettres sur la genèse d’un opéra italien au XIXe siècle, avant Verdi. Les préoccupations de Meyerbeer peuvent être facilement identifiées à partir des 75 lettres de Rossi qui ont été préservées et montrent à quel point le compositeur était soucieux de l’efficacité dramatique de son opéra. C’est d’ailleurs lui (et non son librettiste) qui sera à l’origine de deux scènes qui comptent parmi les plus marquantes de l’opéra (le trio du premier acte et la scène de prison du second acte).

Le , Rossi annonce à Meyerbeer de mauvaises nouvelles en provenance de Trieste, la production du nouvel opéra ne pouvant y avoir lieu avant l’automne 1824. Dépité, Meyerbeer décide de proposer Il crociato à La Fenice de Venise, qui accepte de le monter au printemps 1824, à la condition d’offrir un rôle important à la deuxième soprano de la troupe, Brigida Lorenzani. Le compositeur est découragé par cette demande qui implique des révisions importantes, mais Rossi y voit l’opportunité d’approfondir le rôle de Felicia, la fiancée délaissée par Armando. Meyerbeer ne sera réellement convaincu qu’après avoir pris connaissance du texte du trio « Giovinetto cavalier » du premier acte, qu’il a commandé à Rossi en lui fixant des directives très précises.

Création[modifier | modifier le code]

Décor de Francesco Bagnara pour la scène 3 de l’Acte II du Crociato lors de la reprise de l’opéra à La Fenice de Venise en 1827.
Décor de Francesco Bagnara pour la scène 3 de l’Acte II du Crociato lors de la reprise de l’opéra à La Fenice de Venise en 1835.

La distribution de la création est exceptionnelle puisque les personnages principaux sont interprétés par trois des plus grands chanteurs de l’époque : le castrat Giovanni Battista Velluti, la soprano Henriette Méric-Lalande et le ténor Gaetano Crivelli. L’opéra est représenté quatre soirées de suite et constitue le plus grand triomphe qu’ait jamais connu Meyerbeer depuis qu’il est établi en Italie.

L’opéra est donné presque immédiatement dans plusieurs autres villes italiennes, où il est accueilli « partout par un public en délire »[1] : Florence (), Trieste (au cours de l’hiver 1824-1825) où Velluti cède son rôle à l’alto Carolina Bassi, Padoue (été 1825), Naples (), Bergame (automne 1832) et Rome (automne 1832).

Une création non autorisée a lieu à Paris le  ; deux des plus importantes productions de l’opéra sont celles données au King’s Theatre de Londres le et au Théâtre-Italien de Paris le pour la création française officielle. Pour cette dernière production, le rôle d’Armando est chanté pour la première fois par une soprano, Giuditta Pasta.

L’opéra est donné, toujours en italien, à Munich (), Barcelone (), Dresde (), Porto (été 1827), Lisbonne (), La Havane (1828), Mexico (1837), Corfou (automne 1838) et Constantinople (carnaval 1839).

Des représentations en allemand (livret traduit par Joseph Kupelwieser) ont lieu à Bratislava (), Munich (), Graz (), Budapest (), Prague (), Vienne (), Berlin (), Hambourg () et Bucarest (été 1841). Une version en russe est donnée à Saint-Pétersbourg au printemps 1841.

L’opéra quitte le répertoire vers les années 1860, les dernières productions les plus notables étant celles réalisées à Königsberg ( en allemand), Milan (), Paris () et Graz ().

Il faut attendre le pour que l’opéra soit à nouveau donné, en version de concert, à Londres. D’autres reprises ont lieu à New York (création américaine le ), Montpellier (), Dresde () et Venise ().

La popularité du Crociato au XIXe siècle est reflétée par le nombre d’éditions et d’arrangements qui parurent à l’époque (R.I. Letellier[4] en dénombre plus de 50). Ainsi, de nombreux airs furent adaptés et transformés en musique de danse. L’opéra donna lieu également à un grand nombre d’adaptations pour piano seul, qu’il s’agisse de simples transcriptions ou de fantaisies virtuoses.

Interprètes de la création[modifier | modifier le code]

Henriette Méric-Lalande créatrice du rôle de Palmide dans Il crociato in Egitto
Rôle Tessiture Distribution de la création, 1824[1]
(Chef d’orchestre: Giacomo Meyerbeer)
Palmide soprano Henriette Méric-Lalande
Armando soprano-castrato Giovanni Battista Velluti
Adriano ténor Gaetano Crivelli
Felicia alto Brigida Lorenzani
Aladino basse Luciano Bianchi
Osmino ténor Giovanni Boccaccio
Alma mezzo-soprano Marietta Bramati

Les différentes versions autorisées par Meyerbeer[modifier | modifier le code]

Dans les 18 mois qui suivent la création mondiale, quatre versions de l’opéra, préparées par Meyerbeer lui-même, sont déjà disponibles. Deux ans plus tard, il en existe plus d’une douzaine, dans lesquelles près de la moitié des récitatifs ont été coupés et des morceaux provenant d’autres opéras (de Meyerbeer ou d’autres compositeurs) ont été insérés par les chanteurs. Selon R.I. Letellier[4], l’opéra n’a sans douté été donné dans sa version intégrale originale que le soir de la première, des coupures étant faites dès les jours suivants.

Quatre versions autorisées par Meyerbeer sont donc disponibles :

La version de Florence (printemps 1824)[modifier | modifier le code]

La version de Trieste (automne 1824)[modifier | modifier le code]

C’est dans cette version que, pour la première fois, le rôle d’Armando est interprété par une mezzo-soprano, Carolina Bassi, qui avait créé le rôle de Semiramide dans la Semiramide riconosciuta de Meyerbeer, quelques années plus tôt. Ce faisant, comme les troupes des maisons d’opéra de l’époque ne disposaient généralement que d’une seule mezzo-soprano susceptible de tenir un premier rôle, le rôle de Felicia, confié également à une mezzo-soprano, se voit réduit à la portion congrue (trio « Giovinetto cavalier » du premier acte et intervention dans les ensembles à plusieurs voix).

Costume d’Armando/Elmireno dans la production parisienne du Crociato en 1825.

La version de Paris (septembre 1825)[modifier | modifier le code]

C’est à l’invitation de Rossini que l’opéra est représenté à Paris. Cette fois-ci, le rôle d’Armando est confié à une soprano (la célèbre Giuditta Pasta). Armando bénéficie alors d’une nouvelle grande scène, située entre les numéros 14 et 15 a, composée de l’air « Ah ! come rapido » de la version de Trieste et d’une nouvelle cabalette « L’aspetto adorabile ».

Analyse[modifier | modifier le code]

Décor de Francesco Bagnara pour la scène 4 de l’Acte II du Crociato lors de la reprise de l’opéra à La Fenice de Venise en 1835.

Considéré comme le « meilleur » des opéras italiens de Meyerbeer par H. Rosenthal et John Warrack[6], Il crociato in Egitto est, pour reprendre l’expression de P. Kaminski[1] une « œuvre charnière ». Il alterne :

Pour P. Kaminski[1], « c’est ce mélange des styles, des genres et des visions philosophiques qui empêche Il crociato de s’imposer au répertoire et, par cela même, de manifester son importance historique ».

Discographie[modifier | modifier le code]

Vidéographie[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d e f g h et i Piotr Kaminski, Mille et un opéras, Fayard, coll. « Les indispensables de la musique », , 1819 p. (ISBN 978-2-213-60017-8), p. 941
  2. (fr) Francis Claudon, « Meyerbeer Il crociato : le grand-opéra avant le grand-opéra », dans L’opera tra Venezia e Parigi, actes de la convention internationale organisée par la Fondation Giorgio Cini du 11 au 13 septembre 1986 à Venise, Leo S. Olschki, Florence, 1988, p. 119-131 (ISBN 978-88-222-3600-5)
  3. a et b (it) « Lo strano connubio d’Armando e Palmide » dans « Il crociato in Egitto », La Fenice prima dell’Opera, N° 1, 2007, p. 63-72
  4. a b c et d (en) Robert Ignatius Letellier, The Operas of Giacomo Meyerbeer, Fairleigh Dickinson University Press, 2006, 363 p. (ISBN 978-0-8386-4093-7)
  5. (en) Don White, Meyerbeer in Italy, livret de l’enregistrement phonographique de Il crociato in Egitto, Londres: Opera Rara, 1992
  6. (fr) Harold Rosenthal et John Warrack, Guide de l’Opéra, édition française réalisée par Roland Mancini et Jean-Jacques Rouveroux, Paris : Fayard, Collection Les Indispensables de la Musique, 1995, (ISBN 2-213-59567-4)
  7. (en) John William Klein, « Meyerbeer and Il crociato », Musical Times, N° 113, janvier 1972, p. 39-40

Liens externes[modifier | modifier le code]