Dessin de Pierre Dénys de Montfort (1810), d'après les descriptions de marins français qui auraient été attaqués par une telle créature au large des côtes de l'Angola.
Dans ses rencontres avec l'homme, le kraken serait capable de saisir la coque d'un navire pour le faire chavirer, le faisant ainsi couler et ses marins sont noyés et parfois dévorés.
Il est très probable que sa légende ait pour origine l'observation de véritables calmars géants dont la longueur a été estimée de 13 à 15 mètres (40 à 50 pieds), tentacules compris[1],[2]. Ces animaux vivent normalement à de grandes profondeurs, mais ont été repérés à la surface et auraient « attaqué » des navires[3].
Below the thunders of the upper deep; Far far beneath in the abysmal sea, His ancient, dreamless, uninvaded sleep The Kraken sleepeth: faintest sunlights flee About his shadowy sides; above him swell Huge sponges of millennial growth and height; And far away into the sickly light, From many a wondrous grot and secret cell Unnumber'd and enormous polypi Winnow with giant arms the slumbering green. There hath he lain for ages, and will lie Battening upon huge seaworms in his sleep, Until the latter fire shall heat the deep; Then once by man and angels to be seen, In roaring he shall rise and on the surface die.
Le Kraken de Tennyson, 1830
Traduction du poème :
Sous les agitations de la surface,
Loin, loin, dans le calme des abysses,
Enveloppé de son très vieux sommeil sans rêve,
Repose le Kraken.
De faibles reflets de lumière
Frôlent ses flancs ténébreux.
Des éponges géantes, millénaires,
L’entourent.
Dans la pénombre des cavernes infinies,
D’énormes poulpes
Démêlent de leur bras la verte statuaire.
Il s'y repose depuis les premiers âges
Et toujours monstrueusement grandit,
Dévorant d’immenses vers marins,
Jusqu'à la Fin des Temps, le dernier incendie,
La rouge Apocalypse.
Alors, pour la première fois,
Il sera vu des hommes et des anges.
Il se réveillera dans l’horreur pourpre,
Il montera à la surface
Et y mourra.
Bien que le nom kraken n'apparaisse jamais dans les sagas scandinaves, cette créature vient de Norvège. Il existe des monstres marins, le Hafgufa et le Lyngbakr, décrits dans l’Örvar-Odds saga (la saga d'Örvar-Oddr(en)) et dans le Konungs skuggsjá, œuvre norvégienne de 1250.
Dans la première édition de son Systema Naturae (1735), Carl von Linné inclut, dans une classification taxonomique des organismes vivants, le kraken comme un céphalopode avec le nom scientifique de Microcosmus mais l'animal est exclu des éditions ultérieures. Le kraken a également été largement décrit par Erik Pontoppidan, évêque de Bergen, dans son Histoire Naturelle de Norvège (Copenhague, 1752-1753).
Les premiers contes, y compris celui de Pontoppidan, décrivent le kraken comme un animal « de la taille d'une île flottante » dont le vrai danger, pour les marins, n'était pas la créature elle-même, mais le tourbillon qu'elle engendrait après sa descente rapide dans l'océan. Toutefois, Pontoppidan décrit également le potentiel destructeur de l'immense bête : « Il est dit que, si elle attrape le plus gros navire de guerre, elle parviendra à le tirer vers le fond de l'océan » (Sjögren[Qui ?], 1980). Le Kraken a toujours été distingué des serpents de mer, également dans les traditions scandinaves (Jörmungand par exemple). L'une des premières descriptions est donnée par le Suédois, Jacob Wallenberg dans son livre Min son på galejan (« Mon fils sur la galère ») à partir de 1781 :
« … Le kraken est aussi appelé "crabe-poisson" et n'est pas, d'après des pilotes norvégiens, tellement énorme, tête et tentacules comprises. Il n'est pas plus grand que notre Öland (c'est-à-dire moins de 16 m)… Il reste à la mer, constamment entouré par d'innombrables petits poissons qui lui servent de nourriture et qui sont alimentés par celui-ci en retour : pour son repas, si je me souviens bien, écrit E. Pontoppidan, ne dure pas plus de trois mois, et trois autres sont ensuite nécessaires pour le digérer. Ses excréments nourrissent par la suite une armée de poissons, et pour cette raison, les pêcheurs sondent les fonds après son passage… Peu à peu, le kraken monte à la surface, et, quand il est à dix ou douze brasses de celle-ci, les bateaux ont mieux à sortir de son voisinage ou ils devront craindre leur destruction. Telle une île flottante, l'eau jaillissant de ses terribles narines forme des vagues spiralées autour de lui pouvant atteindre un grand nombre de miles. Peut-on douter qu'il s'agisse du Leviathan de Job ? »
— Jacob Wallenberg, Min son på galejan.
Selon Pontoppidan, les pêcheurs norvégiens ont souvent pris le risque d'essayer de pêcher près du kraken car la capture y est bonne. Si un pêcheur a une très bonne prise, ils ont l'habitude de transmettre cette information. Pontoppidan a également affirmé que le monstre est parfois confondu avec une île et que les cartes comportent des îles qui ne sont pas toujours présentes et qui étaient donc en fait le kraken. Pontoppidan a également raconté qu'une fois, un jeune spécimen du monstre est mort et s'est échoué à Alstahaug (Sjögren, Bengt, 1980).
Depuis la fin du XVIIIe siècle, le kraken a été décrit dans un certain nombre d'ouvrages, comme une grande créature ressemblant au poulpe, et il a souvent été affirmé que le kraken de Pontoppidan aurait pu être fondé sur des observations du calmar géant. Toutefois, dans les premières descriptions, la créature se rapproche plus du crabe que du poulpe et, en général, possède des traits qui sont associés aux grandes baleines plutôt qu'au calmar géant.
En 1802, le malacologiste français Pierre Denys de Montfort a reconnu l'existence de deux types de poulpes géants dans son Histoire Naturelle Générale et Particulière des Mollusques, une description encyclopédique des mollusques. Montfort a fait valoir que le premier type, le « kraken-pieuvre », a été décrit par les marins norvégiens et baleiniers américains ainsi que les anciens écrivains comme Pline l'Ancien. En effet, un passage de L'Histoire naturelle du Romain Pline l'Ancien (Ier siècle) narre également le cas d'un monstre marin à tentacules attaquant des réserves de poissons en saumure. La description correspond tout à fait à celle du kraken. Le deuxième type de bien plus grande taille, l'immense poulpe, aurait attaqué un bateau à voile de Saint-Malo, au large de la côte de l'Angola (voir illustration en haut de page).
Montfort a osé la plus sensationnelle des revendications. Il a proposé que dix navires de guerre britanniques qui avaient mystérieusement disparu, une nuit en 1782 devaient avoir été attaqués et coulés par une pieuvre géante. Malheureusement pour Montfort, les Britanniques savaient ce qui était arrivé aux navires (ils avaient été perdus dans un ouragan au large de Terre-Neuve en septembre 1782) et ont démenti la supposition de Montfort. La carrière de Montfort ne s'en est jamais remise et il est mort de faim, pauvre, à Paris vers 1820 (Sjögren, 1980). Pour la défense de Montfort, il convient de noter que beaucoup de sources décrivant le « poulpe-kraken » ont probablement décrit le véritable calmar géant, prouvant ainsi son existence en 1857.
En 1830, peut-être conscient du travail de Montfort, Alfred Tennyson a publié un célèbre poème intitulé The Kraken (essentiellement un sonnet irrégulier), qui diffuse l'histoire du Kraken en anglais. Le poème, dans ses trois dernières lignes, porte également des similitudes avec la légende du Leviathan, un monstre marin, qui doit remonter à la surface à la fin des jours.
« Et n'a-t-on pas été jusqu'à parler d'un kraken, long d'une demi-lieue, lequel entraînait les bâtiments dans les profonds abîmes de l'Océan! [...] Puis, dix à douze siècles plus tard, l'évêque norvégien Pontopiddan affirma l'existence d'un monstre marin dont les cornes ressemblaient à des mâts armés de vergues, et, lorsque les pêcheurs se croyaient sur de grands fonds, ils les trouvaient à quelques pieds seulement, parce que l'animal flottait sous la quille de leur chaloupe !... »
L'évolution ultérieure de l'image du Kraken remonte au Kraken de la culture populaire.
Illustration d'un Kraken attaquant un navire marchand (1810).
De nombreux écrivains ont évoqué ou se sont inspirés du monstre fabuleux dans leur œuvre.
Dans Les Travailleurs de la mer (1866) de Victor Hugo ; Gilliatt, pêcheur de Guernesey, après maintes péripéties, doit lutter contre les éléments et le kraken.
Dans Le Livre des êtres imaginaires (1957), Jorge Luis Borges écrit, à propos du Kraken : « En 1752, le Danois Éric Pontoppidan, évêque de Bergen, publia une célèbre Histoire naturelle de Norvège, œuvre très accueillante et crédule ; dans ses pages on lit que le dos du kraken a un mille et demi de longueur et que ses bras peuvent étreindre le plus grand navire. Le dos émerge comme une île ; Éric Pontoppidan en arrive à formuler cette règle : "Les îles flottantes sont toujours des Krakens". »
Dans The Kraken Wakes(en)[4] (1953) de John Wyndham (titre français : Le péril vient de la mer). Les Krakens du roman sont des envahisseurs extraterrestres qui coulent méthodiquement les navires de guerre et de commerce britanniques ou américains, puis entreprennent de faire fondre la calotte polaire, provoquant la montée des eaux et la ruine de la civilisation occidentale. Ils seront toutefois défaits par l'ingéniosité d'un savant japonais qui les extermine avec un colossal émetteur d'ultrasons. Le roman n'a pas été adapté au cinéma, mais a connu plusieurs adaptations radiophoniques à la BBC.
Dans Un monde d'azur (1966) de Jack Vance, des hommes naufragés sur une planète isolée sans métal entretiennent un culte au Roi Kragen, le plus gros des kraken, en le nourrissant, puis se révoltent pour lutter contre les krakens et leurs déprédations.
Dans le cycle du Trône de fer (1996) de George R. R. Martin, le kraken est l'emblème de la Maison Greyjoy. Dans la traduction française, le terme est traduit par « seiche ». On trouve aussi une allusion au kraken dans le livre A Storm of Swords issu du même cycle, où il est dit que certains dragons seraient assez grands pour attaquer des krakens.
Dans l'univers de Harry Potter (1998) de J. K. Rowling, l'auteur fait une référence au kraken en mentionnant la présence d'un calmar géant dans le lac Noir qui borde l'école Poudlard : loin d'être agressive, la créature repêche un élève tombé de sa barque.
Dans À la poursuite du Kraken (2008) d'Alexandre Moix, premier tome de la série Les Cryptides.
Dans Pirates (2009) de Michael Crichton, le navire commandé par le pirate Hunter se fait attaquer par un kraken lors de la traversée de la Boca del Dragon.
Dans La douane volante (2010) de François Place[5], le jeune Gwen est confronté à deux reprises au légendaire Kraken.
Dans Le Sorceleur, il est dit que les sirènes pourraient peut-être contrôler les krakens.
Dans Pirates des Caraïbes : Le Secret du coffre maudit (2006) de Gore Verbinski. Le Kraken poursuit Jack Sparrow après que Davy Jones ait posé la marque noire sur lui. C'est une créature libre, puisqu'on le voit s'attaquer à des navires qui n'ont jamais croisé le chemin du Hollandais Volant (le vaisseau de Davy Jones). Cette référence s'inspire d'un article du Times qui, en 1874, prétendit que la goélettePearl eût été coulée par ce monstre.
Dans La Grande Barrière des Frayeurs (2016), film d'animation tiré de la franchise de poupées Monster High.
Dans La Tour 2 contrôle infernale (2016) d'Éric Judor, le personnage d'Éric Judor porte le nom de Ernest Krakenkrick (qui se prononce avec un « krick » muet). Il devient donc le Kraken.
Dans Hôtel Transylvanie 3 (2018) de Genndy Tartakovsky, le professeur Van Helsing fait apparaître le Kraken afin d'anéantir les monstres qu'il tente de chasser.
Dans la série de bande dessinée Kraken(en) (1983) de Jordi Bernet et Antonio Segura, publiée dans un album (2012)[6], un monstre mystérieux hante les égouts de New York.
Dans la série de manga Saint Seiya (1986-1990), Hyoga, le chevalier de bronze du Cygne doit affronter Issac, l'un des sept Généraux des Mers de Poséidon. Ce dernier représente le Kraken.
Dans la série One Piece (1997), l'équipage au chapeau de paille rencontre le Kraken lorsqu'ils sont en direction pour l'ile des Hommes poisson.
Le kraken apparaît également dans de nombreux jeux vidéo.
Dans Les Sims 3 : Île de Rêve, le Kraken apparaît de temps à autre dans l'océan. Lorsque les Sims voyagent en bateau, ils courent le risque d'être attaqués par le Kraken. Le Kraken peut couler les bateaux (sauf les bateaux « habitables » qui, eux, ne peuvent pas couler).
Dans World of Warcraft, le kraken est un monstre à tuer en Norfendre au cours de quêtes journalières du Tournoi d'Argent.
Dans Minecraft, avec le mod Ore Spawn, c'est un boss qui a, paradoxalement, la capacité de voler.
Dans God of War II, Kratos doit tuer le Kraken, avant de se rendre dans la demeure des sœurs du destin.
Dans Final Fantasy, Kraken est un boss apparaissant dans le temple sous-marin (« The underwater temple »). Dans Final Fantasy XI, le Kraken est une famille entière de monstres comprenant différentes espèces et plusieurs boss.
Dans le Golden Sun, Kraken est le neuvième boss. Il apparaît sur le bateau menant à Tolbi.
Dans Gears of war 2, un genre de kraken ou Léviathan apparaît comme un boss à abattre lors de la deuxième descente de l'escouade delta dans les entrailles.
Dans Sea of Thieves, les joueurs peuvent se faire attaquer par les tentacules du Kraken qui, s'il n'est pas battu à temps, coule leur navire.
Dans Plunder Pirates(en), le Kraken est une créature mystique à attaquer sur la carte pour obtenir des récompenses.
Dans Forge of Empires, le Kraken est un grand monument qui donne des bonus d'attaque.
Dans Hand of Fate 2, le joueur affronte le Kraken, un des mini-boss du jeu.
Dans Call of Duty: Ghosts, Un cryptide géant appelé Kraken est combattu dans la mission "Mayday" du mode Extinction.
Dans Star Citizen, le Kraken est un vaisseau d'une longueur de 270 m de la marque Drake Interplanetary.
Dans MapleStory, le Kraken nommé, Capitaine Darkgoo, se trouve à Shady Beach (Plage Ombragée) aux confins de Gold Beach (Plage d'or). Quand Dargoo meurt, un joueur incarné un personnage peut, s'il souhaite, ramasser le (Kraken Tentacle) puis le vend pour 252 mesos (argent du jeu).
Dans The Witcher, le zeugle, une sorte de petit kraken des égouts est combattu dans l'épilogue en tant que boss.
Dans The Witcher 2: Assassins of Kings, une quête dans l'acte 1 consiste a chasser le keyran, un monstre dérivé du Kraken qui peut également se mouvoir sur terre.
Dans Divinity Originals sin's 2, un calamar géant attaque un port
Dans Kraken Attack ! (2020), un jeu de société dans lequel quatre joueurs s'unissent pour combattre le kraken ou c'est leur navire qui va être dévoré par lui[9].
↑(en) Peter Boyle et Paul Rodhouse, Cephalopods : Ecology and Fisheries, Oxford, Blackwell, , 2e éd., 464 p. (ISBN978-0-632-06048-1, LCCN2004005858), « The search for the giant squid Architeuthis », p. 196.