| Naissance | |
|---|---|
| Décès | |
| Sépulture |
Cimetière d'Ascension Parish (en) |
| Nationalités |
Autrichien (- Britannique ( - |
| Formation |
Université de Cambridge Bundesrealgymnasium Linz Fadingerstraße (en) (- Université technique de Berlin (Diplom) (- Université Victoria de Manchester (- Trinity College (- |
| Principaux intérêts | |
| Idées remarquables |
Sens/Non-sens/Vide de sens, Montrer/Dire, Jeu de langage |
| Œuvres principales | |
| Influencé par | |
| A influencé | |
| Adjectifs dérivés |
wittgensteinien, wittgensteinienne |
| Famille | |
| Père | |
| Mère |
Leopoldine 'Poldy' Kalmus (d) |
| Fratrie |
Margarethe Stonborough Rittmeister Konrad Wittgenstein (d) Dora Wittgenstein (d) Helene Gabriele Sophie Wittgenstein (d) Rudolf Wittgenstein (d) Paul Wittgenstein Johannes Wittgenstein (d) Hermine Maria Franciska Wittgenstein (d) |
| Parentèle |
Friedrich Hayek (cousin au second degré) Joseph Joachim (first cousin twice removed ascending) |
Ludwig Josef Johann Wittgenstein, né à Vienne en Autriche-Hongrie le et mort à Cambridge au Royaume-Uni le , est un philosophe et mathématicien autrichien, puis britannique, qui apporta des contributions décisives en logique, dans la théorie des fondements des mathématiques et en philosophie du langage[1].
Ludwig Wittgenstein ne publia de son vivant qu’une œuvre majeure[2] : le Tractatus logico-philosophicus, dont une première version parut en 1921 à Vienne. Dans cette œuvre influencée à la fois par la lecture de Schopenhauer et de Kierkegaard, et par Frege, Moore et Russell, Wittgenstein montre les limites du langage et de la faculté de connaître de l’être humain. Le Tractatus a donné lieu à de nombreuses interprétations[3], parfois difficilement conciliables[1]. Alors que la signification mystique[4] de ce texte est pour Wittgenstein éthique et esthétique[5], la plupart des lectures ont mis en avant son intérêt en logique et en philosophie du langage. C’est l’une des pièces majeures de la philosophie de Wittgenstein, il est inspiré par un logicisme anti-psychologiste[6], une position qu’il abandonna par la suite[7]. Récemment, des études qui lui sont consacrées ont commencé à considérer l’aspect mystique de l’œuvre comme central[8]. Wittgenstein pensa alors avoir apporté une solution à tous les problèmes philosophiques auxquels il était envisageable de répondre ; il quitta l'Angleterre et se détourna de la philosophie jusqu'en 1929. À cette date, il revint à Cambridge sur l’insistance de Bertrand Russell et George Moore, et critiqua les principes de son premier traité. Il développa alors une nouvelle méthode philosophique et proposa une nouvelle manière d’appréhender le langage, développée dans sa seconde grande œuvre, Investigations philosophiques, publiée, comme nombre de ses travaux, après sa mort. Cette autocritique sévère est rare dans l’histoire de la philosophie, voire quasi inexistante[9], faisant de Wittgenstein, au même titre que Platon[N 1], un exemple de remise en question de sa propre pensée.
Son œuvre a eu — et conserve — une influence majeure sur le courant de la philosophie analytique[1] et plus récemment en anthropologie et ethnométhodologie[10]. Dans un premier temps, le Tractatus a influencé son ancien professeur Bertrand Russell, mais surtout les néopositivistes du Cercle de Vienne, même si Wittgenstein considérait que ceux-ci commettaient de graves contresens sur la signification de sa pensée. Les deux « époques » de sa pensée ont profondément marqué nombre de ses élèves et d'autres philosophes. Parmi les « wittgensteiniens », on compte Friedrich Waismann, Gilbert Ryle, Rush Rhees, Norman Malcolm, Peter Geach et Elizabeth Anscombe. Plus récemment, son influence[11] est sensible chez Stanley Cavell, Jürgen Habermas, D.Z. Phillips, Ian Hacking, Saul Kripke, Alasdair MacIntyre, Hilary Putnam, ou encore James Conant, ainsi qu’en France[12] chez Gilles Gaston Granger, Jacques Bouveresse, Vincent Descombes, Jean-Pierre Cometti, Christiane Chauviré, Sandra Laugier, Jocelyn Benoist, Jean-Claude Passeron ou Bernard Aspe.
Ludwig Josef Johann Wittgenstein est né à Vienne le [13]. Ses grands-parents paternels, d'origine juive et venus de Saxe (Allemagne), s'étaient installés en Autriche-Hongrie, après s'être convertis au protestantisme. C'est là que le père de Ludwig, Karl Wittgenstein (élevé dans la religion luthérienne), fit fortune dans l'industrie sidérurgique : il est l'un des principaux « maîtres de forges » de l'Empire austro-hongrois[14]. Sa mère, Léopoldine Kalmus, était de confession catholique. Ludwig fut baptisé dans l'Église catholique et il voulut pour sa mort un enterrement catholique, bien qu'il fut plutôt agnostique et non pratiquant dans la seconde période de sa vie, après 1929.
« …Un jour, quelqu’un lui dit qu’il trouvait l’innocence enfantine de G.E. Moore tout à son honneur ; Wittgenstein protesta. « Je ne comprends pas ce que cela veut dire, dit-il, car il ne s’agit pas de l’innocence d’un enfant. L’innocence dont vous parlez n’est pas celle pour laquelle un homme lutte, mais celle qui naît de l’absence naturelle de tentation[15]. »
Ludwig, le plus jeune de huit enfants d’une des familles les plus riches de la Vienne habsbourgeoise, grandit dans un milieu d’une haute tenue intellectuelle, créatif et cultivé. Son père, comme sa mère, étaient musiciens. Ses trois sœurs, Margarethe (dite Gretl), Hermine et Hélène, ainsi que ses quatre frères possédaient tous de grands dons artistiques et intellectuels.
Le père, protecteur des arts, recevait nombre d'artistes remarquables, en particulier des musiciens, tels que Johannes Brahms ou Gustav Mahler. Paul Wittgenstein, l’un des frères de Ludwig, mena une carrière de pianiste virtuose, notamment après la perte de son bras droit pendant la Première Guerre mondiale[16]. C'est pour Paul Wittgenstein et à sa demande que Maurice Ravel composa le Concerto pour la main gauche. Sergueï Prokofiev, Paul Hindemith, Benjamin Britten et Richard Strauss, qu'il avait également sollicités, composèrent également pour lui.
Le futur philosophe lui-même, certainement doué, mais sans talent exceptionnel d’interprète (il était clarinettiste), avait une mémoire musicale étonnante, et la dévotion quasi mystique qu’il porta toute sa vie à la musique[17], notamment à celle de Franz Schubert, est l’un des éléments essentiels qui permettent de mieux saisir sa personnalité et sa pensée. Il aimait à se référer à des exemples musicaux[18], tant dans sa conversation que dans ses écrits.
Le dessin, la peinture, la sculpture l’intéressèrent[N 2]. Par ailleurs, la sévérité du regard sur les autres, l’exigence intellectuelle, de sincérité et d’éthique constante, dans la famille Wittgenstein, avaient pour pendant un regard sans pitié, ni concession sur soi, une horreur profonde de l’approximation et de la médiocrité[20]. Personnalité emplie de doutes, Wittgenstein se questionne très tôt dans son enfance sur le concept de vérité[21],[N 3]. La dépression et le suicide entourèrent fidèlement Ludwig ; trois de ses frères se suicidèrent. Seul, Paul, de deux ans l’aîné de Ludwig, mourut de mort naturelle, en , dans le village de Manhasset, près de New York.
Jusqu'en 1903, Ludwig fut scolarisé à domicile, puis il étudia trois ans à la Realschule de Linz[22], une école orientée vers les disciplines techniques. Il y est scolarisé en même temps qu'Adolf Hitler, et une photographie de classe en témoigne, les deux élèves furent condisciples durant l'année scolaire 1904-1905. Cependant, Hitler ayant été renvoyé pour indiscipline, il ne put terminer son année[23].
En 1906, Ludwig entama des études d'ingénieur en mécanique à Berlin et en 1908 il partit faire ses études à l'université de Manchester[22]. C'est dans ce but qu'il s'inscrivit dans un laboratoire d'ingénierie où il fit des recherches sur le comportement des cerfs-volants en haute atmosphère. Il s'intéressa ensuite à la recherche aéronautique et notamment à une hélice mue par réaction au bout des pales qu'il conçut et testa.
Wittgenstein étudia les mathématiques pour ses recherches, il s'intéressa notamment aux fondements des mathématiques, particulièrement après avoir lu Les Principes des mathématiques de Bertrand Russell, son ouvrage précédant les Principia Mathematica, écrit en collaboration avec Whitehead.
Il étudia brièvement en Allemagne auprès du logicien Gottlob Frege[Quand ?][Information douteuse], qui avait au cours de la décennie précédente posé les fondations de la logique moderne et des mathématiques logiques. Frege lui conseilla vivement de lire les travaux de Bertrand Russell qui avait découvert quelques incohérences fondamentales dans son travail.
En 1911, Wittgenstein alla étudier à l'université de Cambridge[22] avec Bertrand Russell et appartint pendant une courte période comme lui aux Cambridge Apostles. Il lui fit, ainsi qu'à G. E. Moore, une grande impression. Il commença à travailler sur les fondements de la logique et la logique mathématique. Il avait alors trois grands centres d'intérêt : la philosophie, la musique et les voyages. Il entreprit deux voyages avec son ami platonique David Pinsent (de Trinity College): en Islande et en Norvège.
En 1913, Wittgenstein hérita d'une fabuleuse fortune après la mort de son père[22]. Il en fit partiellement don — au début de manière anonyme — à des artistes et auteurs autrichiens tels que Rainer Maria Rilke et Georg Trakl. En 1914, il manqua de rencontrer Trakl, celui-ci s'étant suicidé deux jours avant l'arrivée de Wittgenstein.
Bien que stimulé par ses études à Cambridge et ses conversations avec Russell, Wittgenstein parvint à la conclusion qu'il ne pourrait pas parvenir à faire le tour des questions fondamentales qui l'intéressaient dans un environnement universitaire. En 1913, il se retira dans le village norvégien de Skjolden. Il y demeurait chez l'habitant, puis s'y fit construire une maison qui dominait le Sognefjord. Cet exil volontaire lui permit de se consacrer entièrement à sa recherche et il dira plus tard de cet épisode qu'il fut l'une des périodes les plus passionnées et productives de son existence. Il rédigea un texte fondateur de la logique intitulé Logik[réf. nécessaire], où l'on entrevoit les préoccupations que reprendra le Tractatus logico-philosophicus, ouvrage majeur de Wittgenstein.
Vivant en ermite, Wittgenstein fut surpris par l'avènement de la Première Guerre mondiale. Il s'engagea dans l'armée austro-hongroise, espérant que le fait de côtoyer la mort lui permettrait de s'améliorer. Il servit d'abord sur un navire, puis dans une usine d'artillerie. En 1916, il fut envoyé sur le front russe dans un régiment d'artillerie où il gagna plusieurs médailles pour son courage. Les pages de son journal d'alors reflètent néanmoins son mépris pour la médiocrité de ses camarades soldats[24].
Tout au long de la guerre, Wittgenstein tint un journal dans lequel il coucha des réflexions philosophiques et religieuses avec des remarques personnelles. Au moment de son engagement en 1914, Wittgenstein achète l’Abrégé de l’Évangile de Léon Tolstoï[25] et devient un chrétien convaincu, bien que troublé et plein de doutes. Son travail sur Logik commença à prendre un sens éthique et religieux. C’est en associant son nouvel intérêt pour l’éthique[26] avec la logique et les réflexions personnelles qu’il développa pendant la guerre que son travail effectué à Cambridge et en Norvège prit la forme du Tractatus[27]. Vers la fin de la guerre en 1918, Wittgenstein fut fait prisonnier dans le nord de l'Italie par l'armée italienne. Celle-ci trouva dans ses affaires un manuscrit rédigé en allemand nommé Logische-Philosophische Abhandlung. Grâce à l'intervention de ses amis de Cambridge, Wittgenstein put avoir accès à des livres et préparer son manuscrit du Tractatus. Il l'envoya en Angleterre à Russell qui le considéra comme un travail philosophique d'une grande importance. Après la libération de Wittgenstein en 1919, ils travaillèrent ensemble pour le faire publier.
La traduction anglaise fut assurée dans un premier temps par Frank Ramsey, puis par C. K. Ogden, avec l'aide de Wittgenstein. Il est d'abord paru en allemand en 1921[28] sous le titre Logisch-philosophische Abhandlung, puis sur les suggestions de George Edward Moore[29], en anglais, un an plus tard avec le titre latin actuel, une allusion au Traité théologico-politique de Spinoza. Russell rédigea une préface afin que le livre bénéficie de la réputation de l'un des plus grands philosophes du moment.
Les difficultés perdurèrent néanmoins. Wittgenstein se défiait de Russell, n’appréciant pas sa préface qui, selon lui, évinçait les problématiques fondamentales du Tractatus. Cet épisode obscurcit[29] l’amitié qui les liait depuis leur première rencontre (1912-1913). Wittgenstein s'opposa à ce que la préface soit publiée dans la version allemande. Dans une lettre à Russell du , il s'exprime ainsi :
« ton Introduction ne sera pas imprimée, et par conséquent il est vraisemblable que mon livre ne le sera pas non plus. Car lorsque j'ai eu devant les yeux la traduction allemande de l'Introduction, je n'ai pu me résoudre à la laisser imprimer avec mon livre. La finesse de ton style anglais s’était en effet, comme il est naturel, perdue dans la traduction, et ce qui restait n’était que superficialité et incompréhension. »
— Wittgenstein[30]
Wittgenstein connut la frustration devant ses difficultés à trouver un éditeur intéressé et plus encore en réalisant que les quelques personnes susceptibles d’éditer son livre étaient plus intéressées par la préface de Russell que par le contenu de l'ouvrage. Ce dernier fut finalement publié par le journal de Wilhelm Ostwald Annalen der Naturphilosophie, qui imprima une version en allemand en 1921, et par Routledge (éditeur), qui imprima une version bilingue avec la préface de Russell, le titre de Moore et la traduction de Ramsey et Ogden en 1922[31].
À la sortie de la guerre, Wittgenstein avait profondément changé. Il était devenu un chrétien convaincu et passionné, avait fait face à une guerre féroce et réussi à cristalliser l'ébullition de sa vie intellectuelle et émotionnelle dans la rédaction du Tractatus. Il s'agissait d'un travail qui transfigurait tout ce qu'il avait pu faire auparavant, concernant la logique, dans un cadre radicalement nouveau qui, pensait-il, offrait une solution définitive à tous les problèmes philosophiques.
Ces bouleversements dans la vie de Wittgenstein, à la fois à la fin de sa première période et au commencement de sa seconde, le menèrent à vivre une vie d'ascèse. Son geste le plus spectaculaire fut de laisser sa part d'héritage à des artistes d'avant-garde autrichiens et allemands dont Rainer Maria Rilke et surtout Georg Trakl (qu'il préférait au premier), ainsi qu'à ses frères et sœurs, en insistant pour qu'ils promettent de ne jamais le lui rendre. Il avait le sentiment que donner de l'argent aux pauvres ne pourrait que les corrompre, alors qu'il ne faisait pas de mal aux riches.
Considérant à l'époque que le Tractatus signait la fin de la philosophie, Wittgenstein retourna en Autriche et devint instituteur. Il fut façonné aux méthodes du mouvement de réforme scolaire autrichien qui reposent sur la stimulation de la curiosité naturelle des enfants et le développement de leur autonomie de jugement, plutôt que sur la sollicitation de leur seule mémoire. Ces principes d'éducation l'enthousiasmèrent, mais il dut affronter de nombreuses difficultés à leur mise en pratique dans sa classe des villages de Trattenbach, Puchberg am Schneeberg et Otterthal.
Durant ces années d'enseignement, Wittgenstein rédigea un dictionnaire de prononciation et d'orthographe pour faire travailler ses élèves qui sera publié et bien accueilli par la profession. Ce sera le seul livre qu'il publiera en dehors du Tractatus.
Les méthodes d'enseignement de Wittgenstein étaient intenses et rigoureuses, ses élèves bénéficièrent d'une éducation d'un niveau peu commun pour le contexte. Wittgenstein avait cependant très peu de patience avec ses élèves les plus lents. Sa sévérité, sa discipline de fer comprenaient des châtiments corporels et la méfiance des villageois qui le soupçonnaient d'être un fou provoquèrent un certain nombre de conflits avec certains parents d'élèves. Particulièrement déprimé tout au long de cette période, il démissionna en avril 1926 et retourna à Vienne avec un sentiment d'échec.
Il travailla ensuite comme assistant jardinier d'un monastère près de Vienne. Il envisageait de se faire moine et alla jusqu'à se renseigner sur la façon de se joindre à l'ordre. Au cours d'un entretien, on lui indiqua qu'il ne trouverait pas ce qu'il cherchait dans la vie monastique.
Deux événements contribuèrent à sortir Wittgenstein de sa dépression :
« …Le tractatus logico-philosophicus de M. Wittgenstein, qu’il se révèle ou non comme donnant la vérité définitive sur les sujets dont il traite, mérite certainement, par son ampleur et sa portée et sa profondeur, d’être considéré comme événement important dans le monde philosophique. »
— Bertrand Russell, introduction[32]
En 1929, Wittgenstein décida, sur les conseils de Frank Ramsey, ainsi que l'insistance de Russell et Moore[33], de retourner à Cambridge. Il fut accueilli à la gare par une foule composée de quelques-uns des plus grands intellectuels d'Angleterre et réalisa avec horreur qu'il était l'un des philosophes les plus célèbres au monde.
Faute de diplômes et malgré sa notoriété, il ne put travailler immédiatement à Cambridge et s'inscrivit d'abord comme simple étudiant. Russell reconnut rapidement son premier séjour comme suffisant et le pressa d'utiliser le Tractatus comme thèse de doctorat, ce qu'il fit dans l'année. Russell et Moore firent office de jury pour sa soutenance à l'issue de laquelle il leur tapa familièrement sur l'épaule en déclarant : « Ne vous inquiétez pas, je sais que vous ne le comprendrez jamais. » Moore écrivit dans son rapport de jury : « À mon avis, il s'agit du travail d'un génie ; c'est en tout cas suffisant pour satisfaire au standard d'un doctorat de Cambridge. » Wittgenstein fut embauché comme assistant et devint membre du Trinity College.
Les sympathies politiques de Wittgenstein étaient plutôt à gauche et lorsqu'on l'interrogeait sur la théorie marxiste, il se déclarait « communiste de cœur » et idéalisait la vie des travailleurs.[réf. nécessaire] Attiré par la description de la Russie soviétique, Short View of Russia de Keynes, il envisagea en 1934 d'émigrer en Union soviétique avec son meilleur ami et amant Francis Skinner. Ils prirent des leçons de russe et en 1935, Wittgenstein partit en voyage pour Léningrad et Moscou, voir s'il pouvait y trouver du travail. On lui proposa un poste d'enseignant, mais il préférait un travail manuel et rentra trois semaines plus tard.
De 1936 à 1937, Wittgenstein vécut à nouveau en Norvège, laissant Skinner derrière lui. Il travailla sur les Investigations philosophiques. Au cours de l'hiver 1936-1937, il écrivit une série de « confessions » à des amis proches, pour la plupart concernant de petites incartades sans gravité, afin de nettoyer sa conscience.
En 1939, G. E. Moore démissionna et Wittgenstein, alors considéré comme un génie de la philosophie, obtint la chaire de philosophie de Cambridge et acquit la nationalité britannique dans la foulée.
Pendant qu'il était en Irlande, l'Allemagne procéda à l'annexion de l'Autriche (l'Anschluss) ; le citoyen viennois Wittgenstein devint alors citoyen allemand et un Mischling du 2e degré, statut bâtard d'Aryen/Juif (du fait des origines juives de sa famille paternelle), dont le traitement était moins brutal que ceux réservés aux Juifs. Il fut « aryennisé » au terme d´une procédure spéciale. Cette reclassification de « Befreiung » a nécessité l'accord d'Hitler ; en 1939, il n'y eut que douze reclassifications pour 2 100 candidatures[34].
Après ses cours ou lors de périodes d'intenses réflexions philosophiques, Wittgenstein aimait aller voir des westerns ou lire des romans policiers. Il les considérait comme des douches de l'esprit. Ce goût pour les récits populaires contrastait avec ses préférences musicales, domaine où il considérait toute musique postérieure à Brahms comme un symptôme de la décadence de la société.
À ce moment de sa vie, son point de vue sur les fondements des mathématiques avait considérablement évolué. Plus tôt, il aurait considéré que la logique offrait un fondement solide. Il avait même envisagé de mettre à jour l'ouvrage de Russell et Whitehead, les Principia Mathematica. Désormais, il niait qu'il pût y avoir un quelconque fait mathématique à découvrir ou que les énoncés mathématiques fussent vrais dans un sens réel. Les mathématiques exprimaient simplement le sens conventionnel de certains symboles. Il niait également que la contradiction pût être fatale à un système mathématique. Il donna une série de conférences auxquelles Alan Turing assista et qui furent le théâtre de débats vigoureux sur le sujet.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il quitta Cambridge et se porta volontaire pour servir dans un hôpital de Londres, ainsi qu’en tant qu’assistant au laboratoire de l’infirmerie royale Victoria. Il enseigna par intermittence à Cambridge jusqu’en 1949[35], puis démissionna, avec un soulagement manifeste[N 4], pour se concentrer sur l'écriture. N'aimant pas la vie intellectuelle de Cambridge, il encouragea plusieurs de ses étudiants à poursuivre des carrières non académiques. Wittgenstein resta néanmoins en contact avec le philosophe finlandais Georg Henrik von Wright, qui lui succéda au poste de professeur à l'Université de Cambridge.
Bien que Wittgenstein fut impliqué dans une relation avec Marguerite Respinger (1904-2000), jeune femme suisse amie de la famille, leurs projets de mariage échouèrent en 1931, et il ne se maria finalement jamais. La plupart de ses histoires sentimentales concernaient de jeunes hommes. Il existe un débat considérable sur l'intensité de la vie homosexuelle de Wittgenstein, inspiré par William Warren Bartley qui affirme avoir trouvé des preuves de plusieurs liaisons passagères quand il habitait Vienne. Quoi qu'il en soit, il reste clair que Wittgenstein eut plusieurs relations homosexuelles durables, comprenant une passion platonique intense avec son ami de jeunesse David Pinsent et à l'âge mûr des relations stables avec Francis Skinner et Ben Richardson, beaucoup plus jeunes, ainsi que quelques coups de foudre non partagés.
La majeure partie des travaux tardifs de Wittgenstein a été écrite dans l'isolement de la campagne, et notamment sur la côte ouest de l'Irlande. Il avait écrit l'essentiel de ce qui sera publié après sa mort sous le titre Philosophische Untersuchungen, les Recherches philosophiques, quand en 1949 on lui diagnostiqua un cancer de la prostate. Cet ouvrage demeure la part la plus importante de son œuvre. Il passa les deux dernières années de sa vie entre Vienne, Oxford et Cambridge tout en effectuant des voyages aux États-Unis, et en Norvège. Son travail de l'époque était inspiré de ses conversations avec son ami et ancien étudiant Norman Malcolm pendant leurs longues vacances dans la maison de Malcolm aux États-Unis. Ils parlèrent du travail de Malcolm qui étudiait la réponse de G. E. Moore au scepticisme sur la question des objets de l'expérience sensible (objects of sense-experience). Ce travail fut publié après la mort de Wittgenstein dans De la certitude. Wittgenstein mourut à Cambridge en 1951, quelques jours avant que ses amis ne vinssent lui rendre un dernier hommage.
« …Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse[36]. »
Wittgenstein se distingue d’un philosophe « classique » dans le sens où il ne cherche pas à philosopher. Il conçoit la philosophie de telle sorte qu’elle est une « activité de clarification logique des pensées » (Tractatus, 4.112). Pour lui la philosophie n’est pas une discipline théorique qui consisterait à élaborer des thèses philosophiques[37].
Les travaux de Wittgenstein sont couramment scindés en deux parties par ses commentateurs : le « premier Wittgenstein », qui correspond au Tractatus et le « second Wittgenstein », pour ses écrits philosophiques postérieurs à 1929[38]. Toutefois, cette analyse chronologique duale est fortement contestée dans les courants les plus récents, qui plaident pour une lecture « continuiste » de l'œuvre de Wittgenstein[39].
Selon lui, le langage de la logique n’est pas supérieur, ni aucun autre d’ailleurs. La vérité ne se manifeste que dans une seule version : le langage de l’image. C’est tout ce dont on a besoin pour décrire le monde, c’est-à-dire qu’il décrit tous les faits[40]. Ainsi, la logique n’est que la forme de ce langage, elle est prise en lui comme la structure de fer qui soutient un bâtiment[réf. nécessaire].
Wittgenstein reprend Kürnberger pour ouvrir son ouvrage, en lui empruntant une devise qui illustre le propos du philosophe quant à l’indicibilité des choses importantes[N 5] :
« et tout ce que l’on sait, que l’on n’a pas seulement entendu comme un bruissement ou un grondement, se laisse dire en trois mots. »
— Kürnberger, Devise du Tractatus logico-philosophicus[42].
« Incessu, comme dit le poète, incessu patuit dea. « À sa démarche on reconnut la déesse. » »
— G.G. Granger, Préambule du traducteur[43]
« Quand [Wittgenstein] oppose bonne et mauvaise philosophies, et qu'il fait de la première un outil pour démasquer le philosophe qui est en chacun de nous, [il] vise le fait que toute philosophie se réalise moins comme un système plus ou moins logique de propositions – c'est précisément l'illusion du Tractatus – qu'elle ne s'incarne, en fait, dans un langage qui est d'abord le langage commun[45]. »
Voir article détaillé : Tractatus logico-philosophicus
Wittgenstein écrivit beaucoup après son retour à Cambridge et ordonna une grande partie de ses écrits en manuscrits incomplets. À sa mort, il existait environ 30 000 pages manuscrites. Beaucoup furent publiées en plusieurs volumes.
Pendant cette période, années 1920 et 1930, ses travaux comprenaient des attaques variées contre la philosophie perfectionniste du Tractatus. Il publia d'ailleurs un article sur ce sujet, Remarks on Logical Form.
Voir article détaillé : Investigations philosophiques
C'est par cette œuvre publiée à titre posthume en 1953 que Wittgenstein a aujourd'hui le plus d'influence. Elle est composée de deux parties : la première contient 693 paragraphes prêts pour l'impression en 1946, mais dont la publication fut annulée ; la seconde fut ajoutée par les éditeurs.
La « seconde philosophie de Wittgenstein », celle des Investigations philosophiques, a aussi inspiré des chercheurs en sciences sociales. Mais déplacées du « jeu de langage » de la philosophie dans ceux des sciences sociales, les ressources wittgensteiniennes ont été prises dans d’autres usages, revêtant ainsi des significations diverses, parfois contradictoires comme le Tractatus[3].
La « seconde philosophie de Wittgenstein » a ainsi alimenté l'ethnométhodologie, courant de la sociologie américaine incarné notamment par Harold Garfinkel et Aaron Cicourel, puis dans son sillage des sociologies de l'action et de la cognition[50]. Sa philosophie des formes de vie et des usages ordinaires a également constitué un référent dans la constitution de sa sociologie de la pratique par Pierre Bourdieu[51]. Sa critique du substantialisme dans Le Cahier bleu (caractérisé comme la recherche « d'une substance qui réponde à un substantif ») a par ailleurs marqué la sociologie constructiviste des groupes sociaux, telle qu'elle a notamment été initiée en France par Luc Boltanski[52]. Plus largement, elle a instruit une vigilance envers les tentations de substantialisation des objets sociaux dans les sciences sociales[53].
Le sociologue des sciences David Bloor s'est référé, de manière appuyée et controversée, sur le commentaire de Wittgenstein sur ce qu'est « suivre une règle » pour légitimer ses positions relativistes[54].
En anthropologie[10], dont Clifford Geertz a fait de Wittgenstein l’un des piliers philosophiques de sa réflexion qui a conduit au « tournant linguistique » dans la discipline aux États-Unis. Jean Bazin, en France, et Rodney Needham, en Grande-Bretagne, ont utilisé le philosophe pour appuyer leurs critiques du savoir anthropologique[55]. L'anthropologue indienne Veena Das a, pour sa part, tenté de développer dans les quinze dernières années une anthropologie d'inspiration wittgensteinienne en s'appuyant sur la lecture, plus existentialiste, qu'en propose Stanley Cavell[56].
Dans son ouvrage Le raisonnement sociologique, le sociologue Jean-Claude Passeron mobilise la terminologie wittgensteinienne pour montrer que « La mise à l'épreuve empirique d'une proposition théorique ne peut jamais revêtir en sociologie la forme logique de la réfutation (« falsification ») au sens poppérien »[57]. Il reprend notamment à Wittgenstein ses définitions de « monde » et d'« espace logique ». Passeron propose de parler d'un monde empirique, i.e. « Ensemble des co-occurrences observables ; tout ce qui est observable, rien qui ne le soit »[58], et d'un monde historique, i.e. « Ensemble des occurrences observables lorsqu'elles ne peuvent être désassorties de leurs coordonnées spatio-temporelles sauf à perdre le sens que l'on vise en assertant sur elles[58]. » Il veut distinguer l'espace logique des sciences naturelles ou « espace nomologique » et l'espace non poppérien dans lequel se construisent les raisonnements des sciences sociales.
Les œuvres principales sont publiées chez Gallimard :
On trouvera chez Trans Europ Repress un certain nombre de publications précieuses (bilingues) de notes et de cours de Wittgenstein[59].
Chez divers éditeurs :
Wittgenstein, film britannique de Derek Jarman sorti en 1993, est une comédie dramatique qui retrace la pensée et la vie de Ludwig Wittgenstein au travers de différentes saynètes.
Sorti en 2008, le thriller franco-britannico-espagnol Crimes à Oxford de Álex de la Iglesia, comporte comme personnage principal un professeur spécialiste de l’œuvre de Ludwig Wittgenstein. Wittgenstein y est lui-même brièvement incarné dans une scène au début du film.
Le film de science-fiction britannique sorti en 2015 Ex Machina d'Alex Garland fait référence au "Cahier bleu" de Wittgenstein. Certains de ses passages sont cités.
Un opéra, composé et crée à Genève en 2003 par Julien Pinol, lui a été consacré.