Les paroles de la version qui renvoie aux événements les plus anciens ont été fixées en 1944 par Vasco Scansani, un désherbeur de rizières originaire de Gualtieri[1]. Ces paroles célèbrent la victoire de la lutte sociale qui a abouti en 1908 à l'instauration d'une loi limitant le temps de travail journalier à huit heures[2]. « Ciao, Bella! » y est un salut à la mondina d'après la loi, ou un adieu à celle d'avant, cette ouvrière agricole qui était obligée de travailler sans limites dans les rizières de la plaine padane et a été choisie par l'auteur comme symbole de la condition du prolétariat politisé du Nord de l'Italie.
Cette version reprendrait une chanson folklorique de la région de Vercelli transcrite en 1906[3]. Alla mattina appena alzata dérive d'une ballade française du XVe siècle[4] dont différentes régions ont, à la fin du XIXe[5], élaboré chacune une version spécifique, La daré d'côla môntagna dans le Piémont, Il fiore di Teresina dans le Trentin, Stamattina mi sono alzata en Vénétie[4]. Le refrain « Bella ciao » (« Ma belle, salut ! ») est en italien d'une syntaxe inhabituelle mais peut aussi se lire avec une autre ponctuation : O Bella, ciao bella, ciao Bella, ciao ciao ciao. C'est un jeu de mots sur le double sens de Ciao, salut au sens de bonjour comme au sens d'au revoir, tiré d'une chanson de Lombardie, que recueillera tardivement l'ethnomusicologueRoberto Leydi, La me nona l'è vecchierella (Ma grand-mère est une vieille). Une fillette y dénonce la corvée d'eau : « La me fa ciau, La me dis ciau, La me fa ciau ciau ciau... »Elle me fait « Salut ! », Elle me dit « Salut ! », Elle me fait « Salut ! Salut ! Salut ! » Et m'envoie à la fontaine[5]
L'origine de la mélodie reste indéterminée. Il est possible qu'elle ait été proposée, que ce soit en 1908 ou ultérieurement, par un émigré revenu, par exemple à l'occasion de la Grande Guerre, des États-Unis[6] où une musique ressemblante aurait été diffusée antérieurement par des immigrants ashkénazes, un anonyme. En effet, c'est sur une mélodie partiellement très semblable, ce qui n'est peut-être qu'une coïncidence, qu'en Mishka Ziganoff(it), accordéoniste tsigane et chrétien originaire d'Odessa devenu restaurateur à New York, enregistre dans cette ville une chanson klezmer intitulée Koilen. C'est une version d'une chanson yiddish, Dus Zekele Koilen[6], « Le petit sac de charbon » (Das Säckele Kohlen). Celle-ci est enregistrée de nouveau, sous ce titre, en 1923 par Abraham Moskowitz et en 1922 par Morris Goldstein[6].
Avant la Seconde Guerre mondiale, une certaine version de la chanson des mondine est chantée lors des banquets, entre autres par Giovanna Daffini, fille d'un violoniste ambulant qui l'a apprise de sa grand-mère et la chantait quand elle travaillait, dès l'âge de 13 ans, en 1926, dans les rizières de Vercelli et de Pavie. Installée en 1932 à Gualtieri, en Émilie, elle chante alors tel un aède dans les mariages, accompagnée par sa guitare et le violon de son mari[7], un répertoire anarchiste. Durant la guerre, elle s'engage dans la Résistance.
La mélodie, qui n'a jamais été enregistrée en Italie, est connue de quelques résistants des unités gappistes de la région de Modène et de Bologne dans l'Apenninémilien, tels les combattants de la section russe du bataillon allié qu'encadrent les commissaires politiquesVladimir Piériéladoff(ru) et Anatol Makarovitch Tarasoff(ru) ou ceux des autres unités de la République des partisans(it) de Montefiorino, partis le 1er août 1944 se réfugier dans la montagne au sein de la brigade Justice et Liberté du Parti d'action. Des paroles sont posées dessus au plus tard vers la fin de l'année 1944 ou au début de l'année 1945[6] en s'inspirant du thème et du scénario d'une autre chanson populaire, Fior di tomba[5]. La « fleur de tombe » devient la « fleur du partisan ». Le partisan chante non pas le salut que la mondina libérée adresse à l'esclave qu'elle était mais celui qu'il adresse à sa bien-aimée. Toutefois, les révolutionnaires italiens chantent plus volontiers Fischia il vento[7], sur l'air de Katioucha.
À l'été 1948, dans les suites du premier Festival mondial de la jeunesse et des étudiants qui s'est tenu à Prague un an plus tôt, du au , un groupe d'étudiants italiens invité par le Kominform à Berlin chante leur hymne des partisans[7]. Le chant est traduit en plusieurs langues et très applaudi. Durant la guerre froide, Fischia il vento est relégué progressivement parce qu'il affiche un engagement pro-soviétique trop marqué et c'est Bella ciao!, aux paroles plus consensuelles, qui finira par s'imposer comme l'hymne de la résistance italienne[6].
En 1964, initiative de Roberto Leydi et du producteurNanni Ricordi(it) soutenue par l'anthropologue Ernesto De Martino, par de nombreux musiciens amis[8] et par Giovanna Daffini elle-même, les deux versions, chantées par Sandra Montovani respectivement sur un ton pathétique et un ton révolutionnaire, sont le thème principal d'un récital que le Nouveau chansonnier italien(it) inaugure dans un théâtre de Spolète le 21 juin. Vilipendées par les conservateurs[8], ces deux versions sont reprises par différentes formations[8] qui les popularisent auprès du public, offrant à celui-ci une sorte d'« invention d'une tradition »[6].
Dans la seconde moitié des années 1960, elle devient le symbole d'une résistance italienne réunifiée et non partisane (selon Stefano Pivato) et, à partir des années 1970, elle est reprise dans les manifestations étudiantes, la thématique de l'anti-fascisme connaissant alors un regain[9], surtout dans les milieux d'extrême gauche.
En 2018, le succès de diffusion par Netflix de la série La casa de papel dont les héros ont choisi la chanson pour chant de ralliement fait découvrir Bella ciao à un large public qui désigne souvent le titre comme « la chanson de La Casa de Papel »[10]. Nous apprenons notamment que le grand-père du cerveau du braquage ( El Profesor ) était alors un partisan et résistant Italien face au fascisme de Mussolini qui fut au pouvoir du 31 octobre 1922 au 25 juillet 1943.
La même année, Naestro, Maître Gims, Slimane, Vitaa et Dadju sortent une reprise française de la chanson. Celle-ci est critiquée pour ses paroles évoquant une simple rupture sentimentale, sans rapport avec le texte original[11]. Cette adaptation prend la première place des ventes de single en France[12].
Néanmoins, cette version de Giovanna Daffini cohabite avec d'autres, comme celle de 1952 écrite par Vasco Sansani, plus populaire en Italie, qui a souvent été considérée à tort comme la version originale[13].
Version de 1952
Alla mattina appena alzata,
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao,
Alla mattina appena alzata,
Devo andare a lavorar!
A lavorare laggiù in risaia,
O bella ciao, bella ciao bella ciao ciao ciao!
A lavorare laggiù in risaia
Sotto il sol che picchia giù!
Lavoro infame, per pochi soldi,
O bella ciao bella ciao, bella ciao ciao ciao,
Lavoro infame per pochi soldi
E la tua vita a consumar!
E tra gli insetti e le zanzare,
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao,
E tra gli insetti e le zanzare,
Come duro lavorar
Il capo in piedi col suo bastone,
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao,
Il capo in piedi col suo bastone
E noi curve a lavorar!
Ma verrà il giorno che tutte quante
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao,
Ma verrà il giorno che tutte quante
Lavoreremo in libertà!
Traduction
Le matin, à peine levée
O bella ciao bella ciao bella ciao ciao ciao
Le matin, à peine levée
Je dois aller travailler
Un dur labeur, là dans la rizière
O bella ciao bella ciao bella ciao ciao ciao
Un dur labeur, là dans la rizière
Sous le soleil qui nous bat
Un travail infâme pour un salaire minable
O bella ciao bella ciao bella ciao ciao ciao
Un travail infâme pour un salaire minable
Pour lequel on se tue à la tâche
Et entre les insectes et les moustiques
O bella ciao bella ciao bella ciao ciao ciao
Et entre les insectes et les moustiques
Que c'est dur de travailler
Le patron debout avec son bâton
O bella ciao bella ciao bella ciao ciao ciao
Le patron debout avec son bâton
Et nous le dos courbé à travailler
Mais le jour viendra où toutes autant que nous sommes
O bella ciao bella ciao bella ciao ciao ciao
Mais le jour viendra où toutes autant que nous sommes
Cette section est vide, insuffisamment détaillée ou incomplète. Votre aide est la bienvenue ! Comment faire ?
Sauf indication contraire ou complémentaire, les informations mentionnées dans cette section peuvent être confirmées par la base de données IMDb.Sauf indication contraire ou complémentaire, les informations mentionnées dans cette section proviennent du générique de fin de l'œuvre audiovisuelle présentée ici.
↑D. Massa, R. Palazzi & S. Vittone, Riseri dal me cœur : canti in risaia : parole, musica e commento, p. 24-25, Edizioni musicali SM Publishing, Vercelli, 1981.
↑in Laurent Martin (dir.), Culture, médias, pouvoirs États-Unis et Europe occidentale 1945-1991, ed. Atlande, 2019, p. 413
↑Anna Breteau et Pierre Garrigues, « Non, "Bella Ciao" n'est pas "la chanson de La Casa de Papel" », Marianne, (lire en ligne, consulté le 12 juillet 2018)
↑« Maître Gims massacre « Bella Ciao », un chant de résistants italiens », La Libre Afrique, (lire en ligne, consulté le 12 juillet 2018)
↑Caroline Detrez, « Maître Gims, Slimane, Vitaa et Dadju: «Bella Ciao» numéro 1 des ventes de singles », NRJ.fr, (lire en ligne, consulté le 12 juillet 2018)
C. Bermani(it), Il Nuovo canzoniere italiano dal 1962 al 1968, Mazzotta, Milan, 1978, 553 p.
U. A. Grimaldi, Il coraggio del NO, Editrice Amministrazione Provinciale, Pavie, 1981, 414 p. Histoire de l'engagement dans le camp rebelle à partir de 1943 qu'évoque la chanson.