I. L’Athénien Thucydide a écrit l’histoire de la guerre entre les
 Péloponnésiens et les Athéniens et suivi toutes les phases de cette
 lutte. Il a commencé son œuvre au début même des hostilités, prévoyant
 dès lors combien cette guerre serait importante, combien plus mémorable
 que celles qui avaient précédé : il en avait pour preuve les immenses
 ressources de tout genre avec lesquelles les deux peuples allaient
 s’entre-choquer, et les dispositions des autres États de la Grèce qu’il
 voyait ou prendre parti immédiatement, ou méditer dès lors de le faire.
 C’est là, en effet, le plus vaste mouvement qui jamais se soit produit
 chez les Grecs ; il embrassa une partie des barbares , et ébranla pour ainsi dire au
 loin l’univers. Les événements qui ont immédiatement précédé et ceux qui
 appartiennent à une époque plus reculée ne pou- vaient, dans l’éloignement,
 être exactement connus ; toutefois, à en croire des indices qui m’ont
 paru certains, et après avoir pousse mes investigations le plus loin
 possible dans le passé, je ne pense pas que ces événements aient offert
 rien de bien remarquable, ni sous le rapport militaire, ni sous aucun
 autre.

II. La contrée connue aujourd’hui sous le nom d’Hellade ne paraît pas
 avoir eu jadis d’habitants fixes et attachés au sol ; les migrations y
 étaient fréquentes, et chaque peuplade abandonnait facilement son pays,
 sous la pression de nouveaux occupants toujours de plus en plus
 nombreux. En effet, il n’y avait pas de commerce ; les relations
 réciproques n’offraient de sécurité ni par terre ni par mer ; chacun ne
 produisait que ce qui lui était indispensable pour vivre ; on n’avait ni
 provisions ni superflu ; on ne faisait point de plantations, parce que,
 faute de murailles pour abriter les récoltes, on ne savait pas si
 d’autres ne viendraient point les enlever . En un mot, chacun croyant trouver aisément
 partout la subsistance de chaque jour, on se décidait sans peine à
 émigrer, et dès lors il n’y avait nulle part ni cités puissantes, ni
 grandes ressources d’aucun genre. Les contrées les plus fertiles surtout
 changeaient fréquemment d’habitants, celles, entre autres, appelées
 aujourd’hui Thessalic et Béotie, la plus grande partie du Péloponnèse (l’Arcadie exceptée ), et les
 autres pays les plus favorisés. Quelques fortunes s’élevaient, grâce à
 la fécondité de la terre : de là des séditions dans lesquelles
 s’épuisait le pays ; de là aussi un appât plus vif pour la convoitise
 des étrangers. Aussi l’Attique, garantie dès longtemps des séditions par
 la stérilité de son territoire, conserva-t- -elle toujours les mêmes
 habitants. Ce qui prouve surtout l’influence de cette cause, c’est
 qu’aucun autre État ne s’accrut au même point par l’accession des
 étrangers. De tout le reste de la Grèce, on voyait ac- courir à Athènes,
 comme dans un asile sûr, les plus puissants de ceux que la guerre ou les
 séditions forçaient à l’exil ; ils y acquéraient le droit de cité, et
 contribuèrent ainsi, dès la plus haute antiquité, à accroître encore la
 population de la ville ; si bien que, l’Attique ne suffisant plus, on
 envoya plus tard des colonies jusqu’en Ionie.

III. Une preuve non moins convaincante pour moi de la faiblesse des
 anciens, c’est qu’avant la guerre de Troie on ne voit pas que les Grecs
 aient jamais rien entrepris en commun. Je crois même que le pays n’était
 pas alors, comme aujourd’hui, compris tout entier sous le nom commun
 d’Hellade, ou plutôt qu’avant Hellen, fils de Deucalion, cette
 dénomination était tout à fait inconnue. Jusque-là chaque peuplade, et
 tout particulièrement la race pélasgique, avait son nom propre. Lorsque
 Hellen et ses fils eurent assis leur puissance dans la
 Phthiotide et obtenu accès dans les autres villes, à titre
 d’auxiliaires, les relations habituelles firent prévaloir peu à peu le
 nom d’Hellènes. Cependant il se passa longtemps encore avant qu’il fùt
 universellement adopté. On en trouve surtout la preuve dans Homère :
 quoique postérieur de beaucoup à la guerre de Troie il ne
 désigne pas l’ensemble des peuples grecs sous le nom commun d’Hellènes,
 et réserve exclusivement cette appellation aux peuples de la Phthiotide,
 compagnons d’Achille, qui étaient en effet les véritables Hellènes ; il
 nomme et distingue, dans ses poëmes, les Danaëns, les Argiens, les
 Achéens, et n’emploie pas non plus l’expression de barbares ; par la raison, ce me semble, que les Grecs, de leur
 côté, n’étaient pas désignés sous un nom unique qu’on pût opposer à
 celui de barbares. Ainsi le nom d’Hellènes fut d’abord particulier à une
 peuplade ; il s’étendit à plusieurs cités par suite des relations
 réciproques ; plus tard il devint commun à tous les Grecs ; mais, avant
 la guerre de Troie, ces peuples, faibles et isolés, n’entreprirent rien
 d’un commun accord ; et même, s’ils purent se réunir pour cette
 expédition, c’est que déjà ils avaient acquis une plus grande habitude
 de la mer.

IV. Mmos est le premier, d’après la tradition, qui ait
 possédé une marine . Sa domination s’étendit sur
 presque toute la mer appelée maintenant hellénique : maître des
 Cyclades, il peupla la plupart d’entre elles, après en avoir chassé les
 Cariens , et les plaça sous le commandement de ses fils. Il
 est vraisemblable aussi qu’il purgea, autant qu’il le put, la mer des
 pirates, afin de mieux assurer la rentrée des tributs.

V. Dès longtemps les Grecs et ceux des barbares qui habitaient les côtes
 s’adonnèrent à la piraterie , lorsque les relations par mer commencèrent à
 devenir plus fréquentes. Des hommes puissants commandaient ces
 entreprises soit en vue d’un profit personnel, soit afin de pourvoir à
 la subsistance des faibles. Tombant à l’improviste sur des villes sans
 murailles et formées d’habitations éparses, ils les pillaient et
 vivaient en grande partie du produit de ces rapines. Ce métier,
 d’ailleurs, n’emportait aucune honte, ou plutôt il n’était pas sans
 quelque gloire . On en
 trouve la preuve dans les mœurs actuelles de certains
 peuples chez lesquels aujourd’hui encore on honore les pirates habiles.
 C’est ce que témoignent aussi les anciens poëtes :
 partout chez eux les navigateurs, en se rencontrant, se font cette même
 question : Êtes-vous pirate ? Preuve que ceux à qui elle s’adresse ne
 désavouent pas cette profession, et que, dans la bouche de ceux qui ont
 intérêt à s’éclairer sur ce point, elle n’emporte aucune idée de blâme.
 Même sur terre, on se pillait réciproquement, et ces mœurs d’autrefois
 se sont conservées jusqu’à nos jours sur plusieurs points de la Grèce,
 chez les Locriens Ozoles, les Étoliens ,
 les Acarnanes et dans toute cette partie du continent. L’habitude de
 vivre armés, commune à tous ces peuples, est un reste de cet antique
 brigandage.

VI. Tous les Grecs autrefois vivaient constamment armés. Habitant des
 maisons ouvertes, sans aucune sécurité dans leurs voyages, ils vaquaient
 en armes, comme les barbares , à toutes les fonctions de la vie
 ordinaire. La persistance de cet usage dans certaines parties de la
 Grèce montre assez que jadis il dut être universel. Les Athéniens, les
 premiers, déposèrent le fer pour adopter des mœurs plus
 douces et un genre de vie moins sévère. On trouve la trace de ce
 relâchement dans l’usage qui s’est conservé, presque jusqu’à ces
 derniers temps, chez les vieillards athéniens de la classe aisée, de
 porter des tuniques de lin , et de relever sur la
 tête avec des cigales d’or les nœuds de leur chevelure . 
 La même mode s’est perpétuée longtemps aussi chez les vieillards ioniens,
 ce qui s’explique par la communauté d’origine. Les Lacédémoniens
 adoptèrent les premiers les vètements simples dont l’usage a prévalu
 aujourd’hui ; et, non
 moins modestes dans toutes les autres habitudes de la vie,
 les plus riches d’entre eux n’eurent rien qui les distinguàt de la
 multitude ; ils furent aussi les premiers à se montrer nus en public et
 à dépouiller leurs vêtements pour se frotter de graisse dans les
 exercices . Anciennement les lutteurs dans les
 jeux, même à Olympie, se couvraient d’une ceinture les parties
 honteuses, et il n’y a pas un grand nombre d’années que cet usage a
 cessé. Aujourd’hui encore, chez quelques peuples barbares, et en
 particulier chez les Asiatiques, on dispute des prix à la lutte et au
 pugilat, et les combattants y paraissent couverts d’une ceinture. On
 pourrait montrer par beaucoup d’autres exemples que les anciennes mœurs
 de la Grèce avaient une grande analogie avec les mœurs actuelles des
 barbares.

VII. Les villes fondées le plus récemment, à une époque où la marine
 avait déjà pris de l’extension et où les richesses étaient plus
 considérables, furent bâties sur le bord de la mer et
 entourées de murailles ; elles occupèrent les isthmes, position plus
 favorable au commerce et plus facile à défendre contre les étrangers.
 Mais les villes anciennes, soit des îles, soit du continent, ayant à
 redouter la piraterie fort répandue alors, s’établirent loin de la mer ;
 car on se pillait mutuellement, et tous les habitants des côtes, même
 sans être marins, se livraient au brigandage. Aujourd’hui encore on
 trouve ces villes habitées dans l’intérieur des terres.

VIII. La piraterie n’était pas moins répandue chez les insulaires, la
 plupart Cariens et Phéniciens ; car ces peuples avaient occupé une
 grande partie des îles. Ce qui le prouve, c’est qu’à l’époque où les
 Athéniens purifièrent Délos , dans la guerre actuelle, et enlevèrent tous les
 tombeaux de ceux qui étaient morts dans l’ile, on reconnut que plus de
 la moitié étaient Cariens ; on les distinguait aisément à la forme de
 leurs armes ensevelies avec eux et au mode de
 sépulture usité encore chez eux aujourd’hui. 
 Quand Minos eut fondé une marine, les communications par mer devinrent
 plus faciles ; car, à l’é- poque où il peupla la plupart
 des iles, il en avait expulsé les pirates. Les habitants des côtes, plus
 riches et plus puissants, eurent des établissements moins précaires ;
 quelques-uns même, ayant vu leur opulence s’accroître, s’entourèrent de
 murailles. Les faibles, occupés à s’enrichir, acceptèrent la domination
 des forts, et les plus puissants profitèrent de leurs richesses pour
 soumettre les villes inférieures. Cet état de choses avait été se
 développant lorsque plus tard eut lieu l’expédition contre Troie.

IX. Agamemnon était, je crois, le plus puissant des Grecs de son temps ;
 et c’est là ce qui lui permit, bien plus que le consentement des amants
 d’Hélène, liés par le serment fait à Tyndare , de réunir et de commander
 l’expédition. Ceux qui ont recueilli les traditions les plus exactes sur
 l’histoire du Péloponnèse rapportent que Pélops, parti d’Asie avec
 d’immenses richesses, s’éta- blit au milieu d’hommes pauvres, exerça
 autour de lui un grand ascendant, et donna, quoique étranger, son nom au
 pays .
 La puissance de ses descendants ne fit que s’acroître : Eurystée, neveu
 d’Atrée par sa mère, fut tué en Attique par les Héraclides. En partant
 pour cette expédition il avait confié le commandement de Mycènes et
 toute son autorité à Atrée, son parent, réfugié auprès de lui pour
 échapper aux violences de son propre père qui avait déjà tué Chrysippe.
 Eurystée n’étant pas revenu, Atrée, dont la puissance 
 paraissait une garantie aux Mycéniens contre les tenta- tives des
 Héraclidcs, obtint les suffrages du peuple qu’il avait flatté, et se fit
 conférer la royauté de Mycènes et de toutes les contrées auparavant
 soumises à Eurystée. La puissance des Pélopides se trouva ainsi
 supérieure à celle des despendants de Persée. Agamemnon, héritier de
 cette puissance, et fort en même temps, je crois, de la supériorité de
 sa marine, parvint, moins par amour que par crainte, à rassembler
 l’expédition qu’il commanda. On sait d’ailleurs que c’est lui qui amena
 le plus grand nombre de vaisseaux, puisqu’il en fournit même aux
 Arcadiens ; c’est du moins ce que rapporte Homère, si toutefois son
 témoignage est valable. Homère dit aussi, à propos de la trans- mission
 du sceptre , qu’il régnait sur un grand
 nombre d’iles et sur tout le pays d’Argos. Habitant le continent, il
 n’aurait pu, sans une marine, régner sur un grand nombre d’iles, à moins
 qu’on n’entende par là les îles voisines de la terre ferme, et elles
 n’étaient pas en grand nombre. C’est d’après cette expédition que nous
 devons juger celles qui ont précédé.

X. Si Mycènes était peu étendue, si telle ville d’alors paraît peu
 considérable aujourd’hui, on ne saurait cependant trouver là un indice
 sûr pour révoquer en doute l’importance que la tradition, d’accord avec
 les récits des poëtes, attribue à cette expédition. Car si Lacédémone
 était détruite et qu’il ne restât de visibles que les temples et
 l’emplacement des monuments publics , la postérité, dans un avenir éloigné, aurait bien de la peine à croire, je suppose, que sa puissance ait
 répondu à sa renommée : et cependant elle possède deux des cinq parties
 du Péloponnèse , elle
 commande aux trois autres et à un grand nombre d’alliés du dehors. Mais,
 ne formant pas un ensemble continu , n’ayant ni temples, ni monuments
 somptueux, com- posée d’une agglomération de bourgades éparses, suivant
 l’antique usage de la Grèce, elle paraîtrait inférieure de beaucoup à ce
 qu’elle est. Athènes détruite, au contraire, on jugerait au simple
 aspect de la ville que la puissance athénienne était double de ce
 qu’elle est en effet. Le doute ici ne serait donc pas fondé, et c’est
 moins l’apparence des villes qu’il faut considérer que leur puissance
 réelle. 
 On doit admettre que cette expédition, plus considérable de beaucoup que
 celles qui ont précédé, le cède à celles d’aujourd’hui. Même en ajoutant
 foi aux récits d’Homère, qui, en sa qualité de poëte, a dû orner et
 amplifier, cette infériorité sera encore évidente. Il compte, en tout,
 douze cents vaisseaux, montés, ceux des Béotiens, par cent vingt hommes,
 et ceux de Philoctète par cinquante, indiquant par là, ce me semble, les
 plus grands et les plus petits ; car il n’a pas parlé de la dimension
 des autres dans l’énumération. D’un autre côté il indique clairement, à
 propos des vaisseaux de Philoctète, que ceux qui les mon- taient étaient
 tout à la fois rameurs et combattants, puisqu’il fait des
 archers de ceux qui manient la rame. Il n’est pas probable d’ailleurs
 qu’il y eût sur les vaisseaux beaucoup d’hommes étrangers à la manœuvre,
 si l’on excepte les rois et les hauts dignitaires, surtout lorsque la
 traversée devait se faire avec tous les équipages de guerre, sur des
 vaisseaux non pontés, construits suivant l’ancien usage et peu
 différents de ceux des pirates. Si donc on prend une moyenne entre les
 plus grands bâtiments et les plus petits, on reconnaîtra aisément que
 l’armée expéditionnaire était peu nombreuse pour une entreprise à
 laquelle avait concouru la Grèce entière.

XI. La cause en était moins dans la faiblesse de la population que dans
 l’exiguité des ressources. Faute de subsistances, on ne leva qu’une
 armée peu considérable, de telle sorte qu’on pùt espérer la faire vivre
 chez l’ennemi en combattant. En arrivant, les Grecs gagnèrent une
 bataille ; cela est évident, car autrement leur armée n’aurait pu se
 retrancher dans un camp fortifié ; mais, à partir de ce moment, il ne
 parait pas qu’ils aient fait usage de toutes leurs forces réunies. Faute
 de vivres, ils se mirent à cultiver la Chersonèse et à faire le
 brigandage ; et cette dispersion facilita aux Troyens, toujours égaux en
 forces à ceux qui restaient sous les armes, cette résistance de dix
 années. Si, au contraire, les Grecs étaient venus avec d’abondantes
 provisions ; si, au lieu de se livrer à la piraterie et à l’a-
 griculture, ils étaient restés constamment réunis et en armes, après
 leur première victoire ils auraient facilement emporté la ville,
 puisque, dispersés, ils purent cependant soutenir la lutte avec la seule
 fraction de leurs forces qui restait en face de l’ennemi. Tout entiers
 au siége de Troie, ils s’en seraient emparés en moins
 de temps et avec moins de peine. Ainsi, faute de ressources, les
 entreprises qui ont précédé n’ont eu qu’une médiocre importance, et
 celle-ci même, — les faits le prouvent, — a été de beaucoup au-dessous
 de sa renommée et des récits aujourd’hui accrédités par les chants des
 poëtes.

XII. Même après la guerre de Troie, la Grèce, au milieu des séditions et
 des émigrations continuelles, ne put prendre les accroissements que
 procure le repos. Le retour tardif des Grecs avait causé bien des agita-
 tions. De nombreuses séditions eurent lieu dans les villes, à la suite
 desquelles les vaincus allèrent fonder d’autres cités : les Béotiens
 d’aujourd’hui, chassés d’Arné par les Thessaliens, la soixantième année
 après la prise de Troie, s’établirent dans la contrée appelée maintenant
 Béotie, et autrefois Cadméïde. (Antérieurement déjà une fraction de ce
 peuple était établie dans le pays et avait envoyé des troupes devant
 Ilion .) Les Doriens, de leur côté,
 occupèrent le Péloponnèse avec les Héraclides, quatre-vingts ans après
 la prise de Troie . Lorsque après une longue
 période de troubles la Grèce fut péniblement arrivée au repos et à la
 stabilité, lorsque les séditions eurent cessé, elle envoya des co-
 lonies au dehors : les Athéniens en fondèrent dans l’Ionie et la plupart
 des îles ; les
 Péloponnésiens s’établirent dans une grande partie de
 l’ltalie et de la Sicile et sur quelques points du reste de la
 Grèce . Toutes ces
 colonies furent fondées après la guerre de Troie.

XIII. Quand la Grèce devint plus puissante, et qu’on y fut plus occupé
 encore à s’enrichir, des tyrannies s’établirent dans la plupart des
 villes, à mesure que les revenus s’accroissaient. (Il y avait bien eu
 auparavant des royautés héréditaires, mais avec des prérogatives
 déterminées .) On équipa des
 flottes et on s’adonna davantage à la navigation. On dit que les
 Corinthiens ont, les premiers, fait usage de bâtiments très peu
 différents de ceux d’aujourd’hui, et que les premières trirèmes grecques
 ont été construites à Corinthe. On sait que le constructeur corinthien
 Ami- noclès fit aussi quatre vaisseaux pour les Samiens. De l’arrivée
 d’Aminoclès à Samos à la fin de la guerre du Péloponnèse il y a juste
 trois cents ans . Le plus
 ancien combat naval connu eut lieu entre les Corinthiens et les
 Corcyréens, deux cent soixante ans avant la fin de la guerre
 actuelle . 
 Corinthe, gràce à sa situation sur l’isthme, fut de tout temps une place
 de commerce ; car autrefois les Grecs, communiquant entre
 eux beaucoup plus par terre que par mer, tant ceux de l’intérieur du
 Péloponnèse que ceux du dehors, devaient traverser le territoire des
 Corinthiens ; aussi Corinthe était-elle puissante et riche, comme on le
 voit par les récits des anciens poëtes qui lui donnent le surnom
 d’Opulente. Lorsque les Grecs s’adonnèrent davantage à la navigation,
 les Corinthiens eurent une flotte et détruisirent les pirates. En
 possession d’un double marché , ils virent leur puissance s’accroître rapidement par
 l’affluence des richesses. Plus tard les Ioniens aussi eurent nne flotte
 nombreuse, au temps de Cyrus, premier roi des Perses, et de Cambyse son
 fils. En guerre avec Cyrus, ils dominèrent quelque temps sur la mer
 d’Ionie. Sous le règne de Cambyse, Polycrate, tyran de Samos, cut une
 marine puissante ; il soumit plusieurs ìles, entre autres Rhénie qu’il
 consacra à Apollon de Délos. Les Phocéens, fondateurs de Marseille,
 vainquirent sur mer les Carthaginois.

XIV. Telles étaient les marines les plus puissantes : on voit assez
 qu’elles ne se formèrent que plusieurs générations après la guerre de
 Troie ; les trirèmes y étaient peu en usage. Alors encore, comme au
 siége de Troie, les flottes ne se composaient que de pentécontores et de vaisseaux longs. Peu
 de temps avant la guerre médique et la mort du roi des Perses Darius,
 successeur de Cambyse, les tyrans de Sicile et les Corcyréens eurent de nombreuses trirèmes. Ces flottes
 sont les dernières qui méritent d’être citées en Grèce, avant
 l’expédition deXerxès. Car, jusque-là, les Éginètes, les Athéniens et
 quelques autres peuples, n’avaient qu’une marine sans importance,
 composée surtout de pentécontores . Ce fut même assez tard que, sur les conseils de
 Thémistocle, les Athéniens, en guerre avec les Éginètes, et dans
 l’attente de l’invasion barbare, construisirent des vaisseaux sur
 lesquels ils combattirent ; et encore ces bâtiments n’étaient-ils pas
 complétement pontés.

XV. Telles étaient les forces maritimes des Grecs dans les temps anciens
 et à une époque plus rapprochée. Elles suffirent du reste pour procurer
 une notable prépondérance à ceux qui les possédaient ; car elles
 augmentaient leurs revenus et assuraient leur domination sur les autres
 peuples ; à l’aide de leurs vaisseaux ils allaient soumettre les îles,
 surtout lorsque leur propre territoire était insuffisant. 
 Sur terre, il n’y eut aucune expédition d’où pût résulter un grand
 accroissement de puissance : toutes les guerres qui curent lieu
 n’étaient que de voisins à voisins ; les Grecs n’envoyaient pas au
 dehors d’expéditions lointaines en vue des conquêtes ; on ne voyait
 point alors les villes d’un rang inférieur s’allier aux plus puissantes
 et accepter leur commandement ; il n’y avait pas davantage
 d’alliance sur le pied de l’égalité pour des entreprises en commun ;
 chacun restait isolé et ne faisait la guerre qu’à ses voisins. Dans une
 seule guerre, celle qui eut lieu autrefois entre les Chalcidéens et les
 Érétriens , le
 reste de la Grèce se divisa et prit parti pour l’un ou l’autre des deux
 peuples.

XVI. Plusieurs États rencontrèrent des obstacles au développement de leur
 puissance : les loniens, en particulier, étaient arrivés à un haut point
 de prospérité lorsque Cyrus, avec les forces du royaume de Perse,
 renversa Crésus, soumit toute la contrée en deçà du fleuve Halys , jusqu’à la mer, et réduisit en esclavage toutes
 les villes du continent. Darius, s’appuyant sur la marine des
 Phéniciens , subjugua plus tard les iles .

XVII. Tous les tyrans établis dans les villes de la Grèce, préoccupés
 uniquement de leurs intérêts, de la défense de leur personne et de
 l’accroissement de leur maison, se tenaient surtout dans les villes et
 s’y entouraient de tous les moyens de défense en leur pouvoir ; aussi, à
 part quelques entreprises contre leurs voisins, aucun d’eux ne fit il
 rien de mémorable. Il n’y eut que ceux de Sicile qui parvinrent à une
 haute puissance. Ainsi mille obstacles de tout genre s’opposèrent à ce que les Grecs fissent rien de remarquable en commun,
 et à ce que chaque État pût rien entreprendre isolément.

XVIII. Plus tard les tyrans d’Athènes et les derniers des nombreux tyrans
 qui longtemps avaient opprimé le reste de la Grèce furent chassés par
 les Lacédémoniens , à l’exception de ceux de
 Sicile .
 Quant à Lacédémone, des séditions presque continuelles l’agitèrent,
 aussi loin que nous puissions remonter, de son occupation par les Doriens ses habitants
 actuels ; mais néanmoins elle eut très anciennement de bonnes lois et se pré- serva toujours de
 la tyrannie. En effet, quatre cents ans et plus se sont écoulés de
 l’établissement de la législation qui régit encore aujourd’hui les
 Lacédémoniens à la fin de la guerre actuelle . C’est à cette stabilité qu’ils durent la puissance qui
 leur permit d’intervenir pour régler les intérêts des autres villes. Peu
 d’années après l’expulsion des tyrans de la Grèce se livra la bataille
 de Marathon, entre les Athéniens et les Mèdes . Ce fut dix ans plus tard que le Barbare revint à
 la tête de la grande expédition pour asservir la Grèce . Devant l’imminence et la
 grandeur du danger les Lacédémoniens, supérieurs en puissance, prirent
 le commandement des Grecs alliés pour la résistance ; les Athéniens, à
 l’approche des Mèdes, eurent la pensée d’abandonner leur ville ; ils
 transportèrent tout ce qu’ils purent à bord de leurs vaisseaux et
 prirent la mer pour demeure ; puis, lorsque les barbares eurent été
 repoussés d’un commun effort, ceux des Grecs qui secouèrent le joug du
 roi, tout aussi bien que ceux qui l’avaient combattu d’abord, ne
 tardèrent pas à se partager entre les Athéniens et les Lacédémoniens :
 c’étaient là évidemment les deux puissances prépondérantes, l’une sur
 terre, l’autre sur mer. Leur union fut de courte durée : bientôt après,
 les Lacédémoniens et les Athéniens en vinrent à une rupture et se firent
 la guerre avec l’assistance de leurs alliés. Dès lors ceux des autres
 Grecs entre lesquels s’élevait quelque différend eurent recours à l’une
 des deux nations rivales ; et de cette sorte tout le temps qui sépare la
 guerre médique de la guerre actuelle se passa pour les Athéniens et les
 Lacédémoniens en alternatives continuelles de traités et de combats,
 soit entre eux, soit avec leurs alliés révoltés ; ils arrivèrent donc à
 la lutte parfaitement préparés, et avec toute l’expérience que donne
 l’habitude d’agir au milieu des dangers.

XIX. Les Lacédémoniens n’exigeaient aucun tribut des alliés soumis à leur
 autorité ; ils s’attachaient seu- lement à leur faire
 adopter, dans l’intérêt de leur po- litique personnelle, le
 gouvernement oligarchique. Les Athéniens, au contraire, s’étaient
 emparés des vaisseaux de tous les autres États, excepté Chio et Lesbos,
 et avaient imposé partout un tribut en argent. Aussi, dans la guerre
 actuelle, purent-ils faire, réduits à leurs seules ressources, des
 armements plus considérables qu’à l’époque où, entourés de leurs alliés,
 ils étaient dans tout l’éclat de leur puissance .

XX. Telle m’est apparue l’antiquité. Il est difficile, du reste,
 d’admettre tous les témoignages qui se transmettent d’àge en âge ; car,
 en général, les hommes se communiquent sans aucun contrôle le récit des
 faits passés, même de ceux qui intéressent leur propre pays. C’est ainsi
 que la plupart des Athéniens croient qu’Hip- parque
 exerçait la tyrannie quand il fut tué par Har- modius et Aristogiton.
 Ils ne savent pas qu’Hippias commandait alors, comme aîné des fils de
 Pisistrate, et qu’Hipparquc et Thessalus étaient ses frères. Au jour
 fixé, et au moment même de l’exécution, Harmodius et Aristogiton
 soupçonnèrent que quelques-uns de leurs complices avaient fait des
 révélations à Hippias ; le croyant instruit, ils s’abstinrent à son
 égard ; mais ils voulurent du moins, avant d’être arrêtés, faire quelque
 action d’éclat et ne pas s’être exposés pour rien ; ayant rencontré près
 du temple nommé Léocorion Hipparque occupé à se
 préparer pour la fête des Panathénées ils le tuèrent. Il y a beaucoup d’autres
 faits, même contemporains et que le temps n’a pas effacés de la mémoire,
 dont on n’a cependant que de fausses idées dans le reste de la Grèce ;
 ainsi on croit que les rois de Lacédémone donnent chacun deux suffrages
 au lieu d’un, et qu’ils ont une cohorte appelée Pitanate, ce qui n’a
 jamais existé. Tant la plupart des hommes ont peu de souci de la
 recherche du vrai et s’attachent de préférence à ce qui est sous leur
 main !

XXI. Néanmoins on ne se trompera guère en admet- tant, sur
 les preuves que j’ai alléguées, que les événe- ments dont j’ai présenté
 l’esquisse sont tels que je l’ai dit ; à moins qu’on n’aime mieux
 accepter les récits pompeux des poëtes qui ont exagéré et embelli les
 faits, ou les discours arrangés des historiens, plus préoccupés de
 flatter l’oreille que de suivre la vérité en racontant des événements
 pour lesquels les preuves manquent, et qui, pour la plupart, effacés par
 le temps, sans valeur historique, ont pris rang parmi les faits
 mythologiques. On peut donc croire que les résultats de mes
 investigations, appuyées sur des témoignages aussi incontestables que
 possible lorsqu’il s’agit de faits anciens, ont une suffisante
 autorité. 
 Que l’on juge par les faits la guerre actuelle, et, malgré la tendance
 qu’ont les hommes à croire toujours que la guerre dans laquelle ils sont
 engagés est la plus importante de toutes, puis, quand elle est finie, à
 admirer davantage les exploits antérieurs, on verra clairement que
 celle-ci l’emporte sur celles qui ont précédé.

XXII. Quant aux discours prononcés aux approches de la guerre, ou pendant
 sa durée, il était difficile d’en conserver exactement les termes
 précis, soit que je les eusse personnellement entendus, soit qu’'ils
 m’eussent été rapportés d’ailleurs. Aussi ai-je prêté à chacun le
 langage qu’il me paraissait avoir dû nécessairement tenir
 dans la circonstance, me tenant, du reste, pour l’ensemble de la pensée,
 le plus près possible de ce qui avait été dit réellement . Pour ce qui est des événe- ments de la
 guerre, je ne m’en suis rapporté ni aux informations du premier venu, ni
 même à mon opinion personnelle ; j’ai cru ne devoir rien écrire sans
 avoir soumis à l’investigation la plus exacte chacun des faits, tout
 aussi bien ce que j’avais vu moi-même que ce que je connaissais par
 ouï-dire. Il était difficile, d’ailleurs, de découvrir la vérité ; car
 ceux qui avaient assisté aux événements ne s’accordaient pas dans leurs
 rapports, et les dires des deux partis variaient suivant les
 inclinations personnelles et la mémoire de chacun. Peut-être aussi ces
 récits, dépouillés de tout merveilleux, paraîtront- ils moins agréables
 à la lecture ; mais il me suffira qu’ils soient jugés utiles par ceux
 qui voudront connaître la vérité sur le passé et préjuger les événements
 ou identiques, ou analogues, qui naîtront dans l’avenir du fonds commun
 de la nature humaine. Cet ouvrage est plutôt un bien légué à tous les
 siècles à venir qu’un jeu d’esprit destiné à charmer un instant
 l’oreille.

XXIII. De tous les faits antérieurs, le plus considérable fut la guerre
 médique, et cependant deux batailles navales et deux combats sur
 terre eurent bientôt décidé la querelle. La
 guerre actuelle, au contraire, s’est longtemps prolongée ; et pendant sa
 durée la Grèce éprouva des désastres tels, qu’elle n’en vit jamais de
 pareils dans une même période de temps. Jamais, en effet, il n’y eut
 autant de villes prises et dévastées, soit par les barbares, soit par
 les Grecs eux-mêmes, dans leurs luttes réciproques (on en vit même qui,
 une fois prises, changèrent complètement d’habitants). Jamais les
 combats et les séditions n’amenèrent autant d’exils et de meurtres. Des
 événements qui n’étaient précédemment connus que par la tradition, et
 que les faits venaient bien rarement confirmer, trouvèrent alors créance
 : ce furent, par exemple, de violents tremblements qui s’étendirent à la
 plus grande partie de la terre ; des éclipses de soleil plus fréquentes
 qu’en aucun temps dont on ait gardé le souvenir ; dans quelques contrées
 de grandes sécheresses et par suite la disette ; enfin un mal redoutable
 entre tous et qui dépeupla une partie de la Grèce, la peste ; car les
 Grecs virent dans le cours de cette guerre tous ces fléaux réunis fondre
 sur eux. 
 La guerre commença entre les Athéniens et les Péloponnésiens par la
 rupture de la trêve de trente ans qu’ils avaient conclue après la prise
 de l’Eubée . J’ai exposé d’abord les motifs de
 cette rupture et l’origine du différend, afin qu’on ne se demande pas un
 jour quelle cause suscita entre les Grecs une guerre de cette
 importance. Le véritable motif, suivant moi, celui sur lequel cependant
 on gardait le plus profond silence, fut le développement de la puissance
 athénienne. C’est là ce qui, en inspirant des craintes aux
 Lacédémoniens, rendit la guerre inévitable. Voici
 d’ailleurs ]es raisons publiquement invoquées de part et d’autre pour
 rompre le traité et recourir aux armes.

XXIV. Épidamne est une ville qu’on trouve à
 droite en entrant dans le golfe d’Ionie. Dans le voisinage habitent les
 Taulantiens, barbares de race illyrique. C’est une colonie de Corcyre,
 fondée sous les auspices du Corinthien Phalius, fils d’Ératoclide et
 descendant d’Hercule : Phalius avait été appelé dans ce but de la
 métropole suivant l’antique usage , et quelques Corinthiens, ainsi que d’autre Grecs de
 race dorique, avaient concouru à la colonisation. Avec le temps,
 Épidamne devint une cité vaste et populeuse. Mais après des dissensions
 intestines prolongées pendant nombre d’années, elle fut écrasée dans nne
 grande guerre contre les barbares ses voisins, et vit sa puissance
 presque anéantie. En dernier lieu les riches, chassés par le peuple, peu
 de temps avant la guerre actuelle, se retirèrent chez les barbares et
 s’unirent à eux pour piller ceux de la ville par terre et par mer. Les
 Épidamniens restés dans la ville, ainsi harcelés, envoyèrent une dé-
 putation à Corcyre, comme à leur métropole : ils deman- 
 daient qu’on ne les abandonnât pas dans leur détresse ; qu’on
 réconciliât avec eux les exilés et qu’on mît fin à la guerre des
 barbares. Les ambassadeurs adressèrent ces demandes, assis en suppliants
 dans le temple de Junon ; mais leur prière fut repoussée, et les
 Corcyréens les renvoyèrent sans leur rien accorder.

XXV. Les Épidamniens, voyant qu’ils n’avaient aucun secours à attendre de
 Corcyre, et ne sachant comment sortir d’embarras, en voyèrent à Delphes
 demander à l’oracle s’ils ne devaient pas remettre le protectorat de la
 ville aux Corinthiens, comme à leurs fondateurs, et essayer d’en obtenir
 quelques secours. Le dieu leur ordonna de se donner aux Corinthiens et
 de les prendre pour chefs. Les ambassadeurs d’Épidamne se rendirent à
 Corinthe et, conformément aux ordres de l’oracle, offrirent la remise de
 la colonie ; ils
 représentaient que leur fondateur était Corinthien, et invoquaient la
 réponse du dieu, priant instamment qu’on ne les abandonnât pas dans leur
 détresse et qu’on leur prêtât assistance. Les Corinthiens firent droit à
 cette juste demande et les prirent sous leur protection ; car ils
 étaient persuadés qu’Épidamne relevait d’eux, comme colonie, tout autant
 que de Corcyre. Ils avaient un autre motif, leur haine contre les
 Corcyréens qui les négligeaient, quoique sortis de leur sein. Ceux-ci,
 au lieu de leur rendre les honneurs d’usage dans les solennités de la
 Grèce et de choisir, comme les autres colonies, un Corinthien pour
 présider à leurs sacrifices, dédaignaient la métropole. Ils étaient à
 cette époque riches et puissants à l’égal des États les plus opulents
 de la Grèce ; ils l’emportaient même par leurs
 armements, et ne manquaient pas, dans l’occasion, de vanter la grande
 supériorité de leur marine ; enfin ils avaient hérité, pour les
 constructions navales, de la réputation d’habileté des Phéaciens,
 anciens habitants de Corcyre. Aussi s’adonnaient-ils avec d’autant plus
 d’ardeur à la navigation ; leur puissance était considérable, puisqu’ils
 possédaient cent-vingt trirèmes quand ils commencèrent la guerre.

XXVI. Tous ces griefs firent que les Corinthiens envoyèrent avec joie à
 Épidamne le secours réclamé ; ils donnèrent à qui voulut l’autorisation
 de s’y établir, et y firent passer une garnison composée d’Ambra-
 ciotes, de Leucadiens et de Corinthiens. On se rendit par terre à
 Apollonie, colonie de Corinthe , de peur que la traversée par mer ne fùt
 inquiétée par les Corcyréens. Ceux-ci, en apprenant que de nouveaux
 habitants et une garnison se rendaient à Épidamne, et que la colonie
 s’était livrée aux Corinthiens, éprouvèrent un vif ressentiment :
 mettant aussitôt en mer vingtcinq vaisseaux, suivis plus tard d’une
 autre flotte, ils allèrent sommer avec hauteur les Épidamniens de
 recevoir les exilés. (Ceux-ci étaient venus à Corcyre et, montrant les
 tombeaux de leurs ancètres, invoquant la communauté d’origine, ils
 avaient demandé avec instance à être rétablis dans leur patrie.) Les
 Corcyréens exigeaient aussi qu’on renvoyàt la garnison venue de Corinthe
 et les nouveaux colons. Les Épidamniens ne voulurent rien entendre ;
 ceux de Corcyre allèrent alors les attaquer avec quarante
 vaisseaux : ils menaient avec eux les exilés, pour les rétablir, et un
 renfort d’Illyriens. En mettant le siége devant la ville ils
 commencèrent par déclarer qu’il ne serait fait aucun mal à ceux des
 Épidamniens et des étrangers qui voudraient se retirer, mais
 qu’autrement ils seraient traités en ennemis. N’ayant rien obtenu, ils
 assiégèrent la place qui était située sur un isthme .

XXVII. Les Corinthiens, informés du siége par des messagers venus
 d’Épidamne, préparèrent aussitôt une expédition. Ils publièrent l’envoi
 d’une nouvelle colonie à Épidamne avec jouissance entière de tous les
 priviléges des citoyens pour ceux qui voudraient s’y rendre ; si même
 quelqu’un voulait, sans partir immédiatement, partager ces avantages
 avec les autres colons, il était autorisé à rester, en déposant
 cinquante drachmes de Corinthe . Beaucoup partirent, beaucoup aussi déposèrent
 l’argent. Les Mégariens furent priés de fournir une escorte de
 vaisseaux, pour le cas où les Corcyréens voudraient mettre obstacle à la
 traversée ; ils se disposèrent à accompagner
 l’expédition avec huit navires ; les Paliens de Céphallénie avec
 quatre . On demanda aussi
 des vaisseaux aux Épidauriens ; ils en fournirent cinq ; les
 Hermioniens, un ; ceux de Trézène, deux ; les Leucadiens, dix, et les
 Ambraciotes huit . Aux Thébains on demanda de l’argent,
 ainsi qu’aux Phliasicns ; aux Éléens des vaisseaux vides et de
 l’argent. Les Corin- thiens, de leur côté, armèrent trente vaisseaux et
 trois mille hoplites.

XXVIII. A la nouvelle de ces préparatifs, les Corcyréens envoyèrent à
 Corinthe une ambassade qui s’adjoignit des députés de Lacédémone et de
 Sicyone. Ils ordonnèrent aux Corinthiens de rappeler la garnison et les
 colons d’Épidamne comme n’ayant aucun droit sur cette ville. Que si
 cependant les Corinthiens élevaient quelque prétention, ils s’en
 remettaient, pour leur part, disaient-ils, à l’arbitrage des villes du
 Péloponnèse désignées d’un commun accord ; consentant à ce que celui des
 deux peuples dont les droits sur la colonie seraient reconnus l’eût sous
 sa dépendance. Ils offraient aussi de s’en rapporter à l’oracle de
 Delphes. Ils ne voulaient pas la guerre ; mais, s’ils étaient forcés à
 la faire, ils se verraient dans la nécessité de chercher du secours là
 où ils n’auraient pas voulu en demander , et de se procurer des alliés autres que leurs
 amis actuels qu’ils auraient préféré conserver. Les Corinthiens leur
 répondirent : « Éloignez d’Épidamne vos vaisseaux et les barbares ; on
 pourra alors délibérer sur vos propositions ; mais jusque-là il n’est
 pus convenable que les Épidamniens soient assiégés, et nous
 mis en cause.» Les Corcyréens répliquèrent qu’ils feraient droit à cette
 demande si les Corinthiens rappelaient ceux qu’ils avaient envoyés à
 Épidamne. Ils consentaient même à ce que les deux armées restassent dans
 leurs positions et proposaient une trêve jusqu’à la solution du
 différend.

XXIX. Les Corinthiens repoussèrent toutes ces offres : leur flotte ayant
 parfait ses équipages et les alliés étant réunis, ils envoyèrent un
 héraut déclarer la guerre à Corcyre ; puis ils cinglèrent vers Épidamne,
 avec soixante-quinze navires et deux mille hoplites, pour y combattre
 les Corcyréens. Les vaisseaux étaient commandés par Aristée, fils de
 Pellichos, Callicrate, fils de Callias, et Timanor, fils de Timanthe.
 L’armée de terre était sous les ordres d’Archetimos, fils d’Eurytimos,
 et d’Isarchidas, fils d’Isarchos. Lorsqu’ils furent devant Actium , sur le territoire d’Anactorie, là où est le
 temple d’Apollon, à l’entrée du golfe d’Ambracie, les Corcyréens
 envoyèrent, sur une barque, un héraut leur défendre d’avancer contre
 eux. En même temps, ils équipèrent leurs vaisseaux, radoubèrent ceux qui
 étaient vieux, afin de les mettre en état de tenir la mer, et garnirent
 les autres de leurs agrès. Le héraut ne leur ayant rapporté de la part
 des Corinthiens aucune parole de paix et leurs vaisseaux étant équipés
 au nombre de quatre-vingts (ils en avaient quarante au siége
 d’Épidamne), ils allèrent à la rencontre de l’ennemi, mirent leur flotte
 en ligne et engagèrent le combat. La victoire fut complète de leur côté
 ; ils détruisirent quinze des vaisseaux corinthiens. Le même jour ils remportèrent un autre avantage ; ceux des leurs qui
 assiégeaient Épidamne la réduisirent par une capitulation, aux termes de
 laquelle les étrangers devaient être vendus et les Corinthiens mis dans
 les fers jusqu’à ce qu’il en fût autrement ordonné.

XXX. Après le combat naval, les Corcyréens élevèrent un trophée à
 Leucimne, promontoire de Corcyre ; puis ils tuèrent tous les
 prisonniers, à l’exception des Corinthiens, qu’ils retinrent dans les
 fers. Les Corinthiens et leurs alliés, après cette défaite, firent voile
 vers leur patrie, et les Corcyréens restèrent maîtres de la mer dans
 tous ces parages. Ils cinglèrent vers Leucade, colonie de Corinthe,
 ravagèrent le pays et allèrent ensuite brûler Cyllène, chantier maritime
 des Éléens, en représailles de ce qu’ils avaient fourni aux Corinthiens
 des vaisseaux et de l’argent. A la suite de cette victoire navale, ils
 tinrent la mer sans que l’empire leur en fût disputé pendant la plus
 grande partie de l’année ; leur flotte ne cessa de porter le ravage chez
 les alliés des Corinthiens. 
 Enfin ceux-ci, exaspérés par les désastres de leurs alliés, expédièrent,
 à l’approche de l’été, une flotte et une armée ; ils campèrent à Actium
 et à Chimérium, dans la Thesprotide , afin de garantie Leucade et les
 autres villes qui leur étaient dévouées. Les Corcyréens, de leur côté,
 leur opposèrent une flotte et une armée qui s’établirent à Leucimne.
 Mais de part et d’autre on évita de s’attaquer, et, après être restés en
 présence tout l’été, ils retournèrent chez eux, chacun de leur côté, à
 l’entrée de l’hiver.

XXXI. Pendant toute l’année après le combat na- val et
 pendant la suivante, les Corinthiens, indignés de la guerre qu’ils
 avaient à soutenir contre les Corcyréens, construisirent des vaisseaux,
 mirent tout en œuvre pour l’armement de leur flotte et firent venir soit
 du Péloponnèse, soit du reste de la Grèce, des rameurs engagés à prix
 d’argent. Les Corcyréens, informés de ces préparatifs, conçurent des
 craintes. Ils n’avaient d’alliance avec aucun État de la Grèce et ne
 s'étaient fait comprendre ni dans les traités des Athéniens, ni dans
 ceux des Lacédémoniens. Ils crurent donc devoir se rendre auprès des
 Athéniens afin d’entrer dans leur alliance et d’en obtenir quelque
 secours. Les Corinthiens, instruits de ce dessein , envoyèrent, de leur
 côté, une ambassade à Athènes, dans la crainte que la marine des
 Athéniens, jointe à celle de Corcyre, ne devînt pour eux un obstacle et
 ne les empêchât de mener la guerre comme ils l’entendraient. L’assemblée
 formée, un débat contradictoire s’engagea et les Corcyréens
 s’exprimèrent à peu près en ces termes ;

XXXII. « Il est juste, Athéniens, que ceux qui viennent, comme nous
 aujourd’hui, implorer le secours d’autrui, sans pouvoir invoquer ni
 aucun service rendu, ni les droits d’une alliance antérieure, démontrent
 avant tout que ce qu’ils demandent est avantageux, ou tout au moins ne
 présente aucun danger, et ensuite qu’on peut compter sûrement sur leur
 reconnaissance. Que s’ils ne peuvent rien établir de positif à cet
 égard, ils ne doivent pas s’irriter d’un refus. Si les Corcyréens nous
 ont députés vers vous, c’est qu’ils ont la conviction qu’en réclamant
 votre alliance ils peuvent vous donner pleine satisfaction sur tous ces
 points. 
 
 « Notre embarras est grand ; car notre altitude jusqu’à ce jour doit, au
 milieu de notre détresse actuelle, vous paraître déraisonnable, et
 compromet aujourd’hui nos intérêts. Nous qui, jusqu’ici, n’avons jamais
 voulu accorder notre alliance à personne, nous venons maintenant
 réclamer celle des autres, et cela au moment où, par suite de cette même
 politique, nous nous trouvons isolés dans notre lutte contre les
 Corinthiens. Ainsi, ce qui autrefois semblait chez nous sagesse, cette
 répugnance à contracter aucune alliance et à partager au gré d’autrui
 les dangers de la guerre, se trouve n’être plus aujourd’hui
 qu’imprévoyance manifeste et faiblesse. 
 « Dans le combat naval qui a eu lieu, nous avons, à nous seuls, repoussé
 les Corinthiens ; mais aujourd’hui qu’ils s’avancent contre nous avec
 des forces supérieures, tirées du Péloponnèse et du reste de la Grèce,
 l’impossibilité où nous nous voyons de vaincre avec nos seules
 ressources, et la grandeur du danger, si nous sommes vaincus, nous
 mettent dans la nécessité de solliciter des secours et auprès de vous et
 partout ailleurs. Nous avons donc droit à quelque indulgence, lorsque,
 après avoir failli plutôt par erreur que par mauvaise intention, nous
 osons adresser une demande qui contraste avec nos précédentes habitudes
 d’indifférence.

XXXIII. « Si vous cédez à nos prières, ce sera pour vous une chose
 heureuse, à bien des égards, que nous ayons eu besoin de votre appui ;
 d’abord vous viendrez en aide à un peuple victime d’une injustice et qui
 ne porte aucun préjudice aux autres ; ensuite, en nous accueillant au
 moment des plus grands périls, vous nous rendez un service signalé et à
 jamais mémorable ; enfin notre flotte est, après la vôtre,
 la plus nombreuse de la Grèce. Songez combien est rare et heureux pour
 vous, combien affligeant pour vos ennemis un pareil concours de
 circonstances : une puissance dont l’alliance ne vous eût point paru
 achetée trop cher au prix de riches trésors et d’une vive
 reconnaissance, est là, qui s’offre d’elle-même, qui se livre, sans
 danger ni dépense pour vous ! Vous obtenez du même coup réputation de
 justice, reconnaissance de ceux que vous secourez, et accroissement de
 puissance pour vous-mêmes ! avantages qui, dans la suite des siècles, ne
 se sont offerts que bien rarement réunis. Car il est bien rare qu'un
 peuple, sollicitant une alliance, apporte à ceux qu’il implore autant de
 sécurité et d’éclat qu’il doit en recevoir luimême. 
 « Que si quelqu’un de vous ne croit pas à l’éventualité d’une guerre dans
 laquelle nous puissions vous être utiles, il se trompe ; il ne voit pas
 que les Lacédémoniens désirent la guerre parce qu’ils vous redoutent ;
 que les Corinthiens, puissants par eux-mêmes et animés de sentiments
 hostiles à votre égard, commencent par nous attaquer aujourd’hui pour en
 venir ensuite à vous, de crainte que notre union contre eux, cimentée
 par une haine commune, ne leur fasse manquer le double but qu’ils se
 proposent, nous nuire, et affermir leur propre puissance. Notre intérêt
 réciproque est de prendre les devants, nous en vous offrant, vous en
 acceptant notre alliance ; mieux vaut prévenir leurs desseins que
 d'avoir à les déjouer.

XXXIV. « S’ils prétendent qu’il y a injustice de votre part à accueillir
 leurs colons, qu’ils sachent que toute colonie honore sa métropole quand
 elle en est bien traitée ; mais qu’autrement elle s’en
 détache. Car les colons, en quittant la mère patrie, restent les égaux
 et non les esclaves de ceux qui demeurent. Leur injustice à notre égard
 est évidente : invités à mettre en arbitrage nos différends au sujet
 d’Épidamne, ils ont, pour soutenir leurs prétentions, préféré les armes
 au droit. Apprenez de leur conduite envers nous, qui leur sommes unis
 par la communauté d’origine, à ne point vous laisser aller à leurs
 séductions, à ne pas céder trop précipitamment à leurs priers ; car
 c’est en se préservant par-dessus tout du regret d’avoir servi ses
 adversaires qu’on assure d’une manière durable sa propre
 tranquillité.

XXXV. « Du reste, en nous accueillant vous ne romprez même pas votre
 traité avec les Lacédémoniens, puisque nous n’avons d’alliance avec
 aucun des deux partis. Le traité porte que celles des cités grecques qui n’ont d’alliance
 avec personne sont libres d’en contracter avec qui bon leur semble. Il
 serait vraiment étrange que les Corinthiens pussent faire appel, pour
 l’équipement de leurs vaisseaux, à toutes les villes de même
 alliance , mieux encore, à tout le
 reste de la Grèce, même aux États qui vous sont soumis, et qu’en même
 temps ils prétendissent nous interdire à nous et l’alliance dont il
 s’agit, et tout autre secours, de quelque côté qu’il vienne, afin de
 vous faire ensuite un crime d’avoir accédé à nos prières. Nous aurions
 bien plus justement à nous plaindre de vous, si nous ne pouvions vous
 convaincre : nous sommes en danger ; nous ne sommes point
 vos ennemis ; et vous nous re- pousseriez ! Eux, au contraire, sont vos
 ennemis ; ils sont les agresseurs ; et, loin de leur opposer aucun
 obstacle, vous souffririez, contre toute justice, qu’ils augmentent
 leurs forces en venant recruter jusque chez vous ! Ou bien empêchez les
 levées de mercenaires qu’ils font sur votre territoire, ou bien
 envoyez-nous aussi tel secours que vous jugerez convenable : mais le
 mieux de beaucoup serait de nous admettre ouvertement dans votre
 alliance et de nous venir en aide. 
 « Cette alliance vous offre de grands avantages ; nous l’avons dit en
 commençant, et nous l’avons prouvé. Le point capital c’est que nos
 ennemis sont les mêmes, (il n’y a pas de plus sûre garantie que
 celle-là) ; et que, loin d’être faibles, ils sont en état de faire
 beaucoup de mal à ceux qui se sont séparés d’eux. D’ailleurs, il s’agit
 d’une alliance maritime : repousser les avances d’une puissance
 continentale n’aurait pas pour vous la même portée ; car votre intérêt
 est, avant tout, d’empêcher qu’aucun autre peuple n’ait une marine ; ou,
 si vous ne le pouvez pas, d’avoir pour ami celui qui possède la
 puissance maritime la plus redoutable.

XXXVI. « Si quelqu’un, sans méconnaître ce que nos offres ont
 d’avantageux, craint, en les acceptant, de rompre le traité, qu’il sache
 que ce qui cause sa crainte augmentera vos forces et inspirera plus de
 terreur à vos ennemis ·, tandis que la confiance qu’il puiserait dans un
 refus de concours, vous laissant faibles contre des adversaires
 puissants, ne ferait qu’accroître leur audace. Qu’il songe en outre que
 c’est sur Athènes non moins que sur Corcyre qu’il délibère
 en ce moment ; celui-là entend mal les intérêts de sa patrie et manque
 de prévoyance qui, lorsqu’il s’agit d’une guerre prochaine, imminente,
 n’envisage que le présent et hésite à se fortifier par l’adjonction
 d’une ville dont l’alliance ou l’hostilité est loin d’être indifférente.
 Elle est heureusement située, sur la route de l’Italie et de la Sicile,
 pour empêcher qu’une flotte ne se rende de là dans le Péloponnèse, ou de
 la Grèce dans ces contrées ; sans compter d’autres avantages
 considérables. 
 « Je résumerai en quelques mots, pour vous tous, pour chacun en
 particulier, les motifs qui doivent vous déterminer à ne pas nous
 abandonner : il y a dans la Grèce trois marines dignes d’être comptées :
 la vôtre, la nôtre et celle des Corinthiens ; si vous souffrez que deux
 d’entre elles se fondent ensemble, quand les Corinthiens nous auront
 accablés , vous aurez à combattre en même temps Corcyréens et
 Péloponnésiens ; si, au contraire, vous nous accueillez, l’adjonction de
 nos vaisseaux vous permettra de lutter contre eux avec des forces
 maritimes supérieures. » 
 Ainsi parlèrent les Corcyréens. Après eux les Corinthiens s’exprimèrent
 en ces termes :

XXXVII. « Puisque les Corcyréens, au lieu de se borner à solliciter votre
 alliance, ont accusé l’injustice de notre conduite et prétendu que nous
 leur faisions une guerre inique, nous sommes dans la nécessité de
 revenir d’abord sur ce double grief avant d’aborder le reste de la
 discussion : par là vous serez en état d’apprécier plus sûrement notre
 demande, et, si vous les repoussez dans leur détresse, ce ne sera pas
 sans réflexion. 
 
 « Ils prétendent que c’est par prudence qu’ils n’ont jamais contracté
 alliance avec personne : mais non ! c’est par scélératesse, et non par
 vertu, qu’ils ont tenu cette conduite : ils n’ont jamais voulu d’alliés,
 afin de n’avoir pas de témoins de leurs iniquités et de ne point appeler
 à eux des hommes devant lesquels il leur eût fallu rougir. D’un autre
 côté, la position avantageuse de leur ville leur assure à eux-mêmes
 l’arbitrage des injustices qu’ils commettent, bien mieux que ne le fe-
 raient les traités ; car il est fort rare qu’ils naviguent chez les
 autres, et les autres sont souvent forcés d’aborder chez eux. Voilà donc
 à quoi se réduisent ces beaux prétextes pour ne pas contracter
 d’alliance : ce n’est pas qu’ils craignent de s’associer aux injustices
 des autres ; ils veulent commettre seuls l’injustice, employer la
 violence quand ils sont les plus forts, profiter du secret pour
 s’enrichir encore, et, au milieu de tous leurs brigandages, n’avoir pas
 à rougir devant des témoins. S’ils avaient cette honnêteté dont ils se
 targuent, plus ils sont indépendants de leurs voisins, plus il leur
 était facile de faire éclater leur vertu en pratiquant la justice envers
 les autres et en s’y soumettant eux-mêmes.

XXXVIII. Mais telle n’a été leur conduite ni envers les autres ni à notre
 égard : colonie de Corinthe, ils se sont de tout temps montrés rebelles
 ; et maintenant ils nous font la guerre, sous prétexte qu’ils n’ont pas
 été envoyés pour être maltraités. Et nous aussi nous prétendons n’avoir
 pas fondé une colonie pour en recevoir des offenses, mais pour lui
 commander et obtenir d’elle les égards qui nous sont dus. Les autres
 colonies nous honorent ; les colons nous chérissent ; entourés de l’af-
 fection du plus grand nombre, nous déplaisons à eux
 seuls ; d’où il suit évidemment qu’il doit y avoir de leur faute, et que
 ce n’est pas sans raison, sans avoir à venger de graves outrages, que
 nous leur faisons la guerre. Eussions-nous tort, il eût été beau pour
 eux de céder à notre colère ; la honte serait à nous si, malgré leur
 modération, nous nous fussions abandonnés à la violence. Loin de là,
 insolents eux-mêmes et gonflés de leurs richesses, ils se sont portés
 envers nous à de nombreux outrages, particulièrement à propos d’Épi-
 damne : lorsque cette ville, qui nous appartient, était en proie aux
 horreurs de la guerre, ils n’intervinrent pas ; puis, quand nous sommes
 venus la secourir, ils s’en sont emparés et la retiennent de vive
 force.

XXXIX. « Ils prétendent qu’ils ont offert d’abord de s’en rapporter à des
 arbitres ; oui, sans doute, s’il n’y a pas dérision à provoquer
 l’arbitrage quand on a commencé par prendre les gages et assurer sa
 position, au lieu de se mettre sur le pied de l’égalité avec son
 adversaire aussi bien en actions qu’en paroles, et avant tout débat. Ce
 n’est pas avant d’assiéger la place, mais seulement lorsqu’ils ont
 compris que nous ne resterions pas indifférents, qu’ils ont invoqué le
 nom spécieux de la justice. Coupables seuls du mal qu’ils ont fait à
 Épidamne, ils viennent ici aujourd’hui vous demander non une alliance,
 mais une criminelle complicité·, ils vous prient de les accueillir quand
 ils sont nos ennemis. Il leur fallait venir à vous quand ils n’avaient
 rien à craindre, et non au moment où il y a pour eux danger présent,
 pour nous offense à venger ; au moment où vous-mêmes, placés jusqu’à ce
 jour en dehors des avantages de leur puissance, vous partageriez à nos
 yeux, si vous leur veniez maintenant en aide, la
 responsabilité d’injustices auxquelles vous êtes étrangers. Que ne vous
 ont-ils autrefois associés à leur puissance ; vous eussiez pu courir en
 commun les hasards des événements ! Mais vous ne vous associeriez
 maintenant qu’à leurs crimes, auxquels vous n’avez point participé, et
 dont vous ne devez pas dès lors subir les conséquences.

XL. « Ainsi nous venons à vous avec de légitimes griefs ; eux, au
 contraire, sont convaincus de violence et de brigandage. Cela démontré,
 sachez maintenant que vous ne sauriez les accueillir sans injustice. Le
 traité porte, il est vrai, que les villes qui n’y sont pas inscrites
 pourront, à leur gré, se rallier à l’une ou à l’autre des parties
 contractantes ; mais il ne peut être question là des États qui
 n’entreraient dans une alliance que pour nuire aux autres. Cette clause
 concerne ceux qui, sans se soustraire à d’autres liens, ont besoin de
 pourvoir à leur sûreté, mais non ceux qui apportent avec eux, si l’on
 n’a la prudence de les repousser, la guerre au lieu de la paix. C’est là
 le danger que vous encourez, si nous ne pouvons vous convaincre : il ne
 s’agit pas seulement pour vous de devenir leurs auxiliaires, mais d’être
 nos ennemis et de rompre le traité qui nous lie ; car du moment où vous
 marcherez avec eux, il vous faudra nécessairement concourir à leur
 défense. Ce qu’exige la justice, le voici : avant tout restez neutres
 entre les deux partis ; ou, si vous ne le pouvez pas, marchez contre eux
 avec nous : car un traité vous lie aux Corinthiens, tandis que vous
 n’avez jamais passé même la moindre convention avec ceux de Corcyre.
 N’établissez pas ce précédent, qu’on peut accueillir des rebelles. Car,
 lorsque les Samiens se révoltèrent contre vous, notre
 suffrage ne s’est pas ajouté à ceux qui vous étaient contraires . Alors
 que les autres Péloponnésiens étaient partagés sur la question de savoir
 si on devait les secourir, nous avons soutenu ouvertement que chacun a
 le droit de châtier ses propres alliés. Si vous accueillez, si vous
 défendez des coupables, on verra vos alliés, et en tout aussi grand
 nombre, s’adjoindre à nous ; vous aurez à subir, bien plus que nous
 encore, la règle que vous aurez établie.

XLI. « Tels sont les motifs légitimes que nous pouvons invoquer auprès de
 vous, d’après le droit public de la Grèce. Voici maintenant la grâce que
 nous vous demandons avec instance : Nous ne sommes ni vos ennemis, au
 point de vouloir vous nuire, ni assez vos amis pour exiger un service
 gratuit ; nous ne prétendons qu’à une seule chose, être payés par vous
 de retour : lorsque autrefois vous avez manqué de vaisseaux longs dans
 votre lutte contre les Eginètes, antérieurement à la guerre médique,
 vous en avez obtenu vingt des Corinthiens. Ce bon office et celui que
 nous vous avons rendu en empêchant les Péloponnésiens de secourir les
 Samiens, vous ont assuré la victoire sur Égine et la réduction de Samos.
 Nous vous avons rendu ces services dans un moment où les hommes, tout
 entiers à la poursuite de leurs ennemis, n’ont qu’une préoccupation, une
 seule pensée, celle de vaincre ; alors ils regardent comme ami quiconque
 les sert, fût-il auparavant leur ennemi ; comme ennemi quiconque les entrave, fût-ce même leur ami ; car ils vont jusqu’à
 sacrifier leurs propres intérêts à la passion du moment.

XLII. « Réfléchissez donc à ce que nous avons fait ; vous qui êtes
 jeunes, apprenez-le des anciens, et songez à nous payer de retour.
 Surtout n’allez pas, tout en reconnaissant la justesse de nos
 observations, vous imaginer que vos intérêts sont tout autres, en cas de
 guerre : celui-là assure le mieux ses intérêts qui commet le moins de
 fautes. Cette guerre à venir, dont les Corcyréens exploitent la crainte
 pour vous pousser à l’injustice, est encore chose obscure, incertaine ;
 et il ne convient pas que cette pensée vous trouble au point de vous
 faire encourir, de la part des Corinthiens, une haine non plus à venir,
 mais actuelle et inévitable. 
 « Il est plus sage de mettre de côté les défiances qui se sont
 précédemment élevées entre nous au sujet des Megariens . Car un dernier service, rendu à propos , fût-il même léger, peut effacer
 une offense beaucoup plus grave. Ne vous laissez pas non plus séduire
 par l’importance de leur marine ; car on assure mieux sa puissance en
 évitant toute injustice envers ses égaux, qu’en se faissant entraîner
 par l’apparence d’avantages actuels à poursuivre, au milieu des dangers,
 un accroissement de pouvoir.

XLIII. « Puisque nous avons rappelé par hasard ce que nous avons dit
 autrefois nous-mêmes, à Lacédémone, à savoir que chacun
 doit punir ses propres alliés, nous vous demandons aujourd’hui la même
 chose : notre suffrage vous a été favorable ; que le vôtre ne nous soit
 pas contraire. Payez-nous de retour et songez que nous sommes dans cette
 situation où l’homme n’a pas de meilleur ami que celui qui l’aide, de
 plus grand ennemi que celui qui lui fait obstacle. Gardez-vous donc
 d’admettre, à notre détriment, ces Corcyréens dans votre alliance, et de
 les aider dans leurs injustices : en agissant ainsi vous ferez ce qui
 est juste et en même temps ce qui est le plus conforme à vos interest. »
 Ainsi parlèrent les Corinthiens.

XLIV. Les deux parties entendues, les Athéniens se réunirent deux fois en
 assemblée. Ils penchèrent d’abord en faveur des Corinthiens ; mais,
 changeant d’avis la seconde fois, ils résolurent de faire avec les
 Corcyréens non pas un traité d’alliance tel qu’ils eussent mêmes amis et
 mêmes ennemis (car, dans ce cas, si les Corcyréens leur eussent demandé
 de marcher contre Corinthe, leur traité avec les Péloponnésiens se
 serait trouvé rompu), mais bien une ligue défensive pour le cas où
 quelqu’un attaquerait soit Corcyre, soit Athènes, soit leurs alliés. Ils
 sentaient bien qu’en tout état de cause ils auraient la guerre avec les
 Péloponnésiens, et ils ne voulaient pas abandonner aux Corinthiens
 Corcyre pourvue d’une marine si florissante ; ils aimaient mieux mettre
 aux prises les deux peuples autant qu’ils le pourraient, afin que, le
 cas échéant et la guerre venant à s’engager, ils trouvassent Corinthe et
 les autres puissances maritimes déjà affaiblies. D’ailleurs, Corcyre
 leur paraissait avantageusement située sur la route de l’Italie et de la
 Sicile.

XLV. Tels furent les motifs qui déterminèrent les Athéniens à accueillir
 les Corcyréens : peu après le départ des Corinthiens, ils envoyèrent à
 Corcyre un secours de dix vaisseaux, commandés par Lacédémonius, fils de
 Cimon, par Diotime, fils de Strombichus et par Protéas, fils d’Épiclès.
 Ils leur donnèrent pour instructions de ne pas combattre les
 Corinthiens, à moins qu’ils ne fissent voile contre Corcyre, ou contre
 quelque place de son territoire, et n’y tentassent une descente : dans
 ce cas la flotte athénienne devait s’opposer de tout son pouvoir à leurs
 entreprises. En donnant ces ordres ils avaient en vue d'éviter la
 rupture du traité. Les vaisseaux abordèrent à Corcyre.

XLVI. « Les Corinthiens, de leur côté, après avoir terminé leurs
 préparatifs, firent voile vers Corcyre avec cent cinquante vaisseaux :
 il y en avait dix d’Élée, douze de Mégare, dix de Leucade, vingt-sept
 d’Ambracie, un d’Anactorium, et quatre-vingt-dix de Corinthe. Le
 contingent de chaque ville avait son commandant particulier ; celui des
 Corinthiens était Xénoclidès, fils d’Euthyclès, avec quatre collègues.
 La flotte, après avoir touché la côte qui regarde Corcyre, fit voile de
 Leucade et
 aborda à Chimérium dans la Thesprotide. C’est un
 port au-dessus duquel se trouve, à quelque distance de la mer, la ville
 d’Ephyre , dans la partie de
 la Thespro- tide appelé Éléatide. Le lac Achérusien se jette dans la mer
 près de cette ville ; le fleuve Achéron ,
 après avoir arrosé la Thesprotide, coule dans ce lac et lui
 a donné son nom. Près de là coule aussi le fleuve Thyamis , qui sépare la
 Thesprotide de la Cestrine, et c’est entre ces deux fleuves que s’élève
 le promontoire Chimérium. Les Corinthiens prirent terre en cet endroit
 et y établirent leur camp.

XLVII. Les Corcyréens, à la nouvelle que cette flotte approchait,
 équipèrent cent dix navires, commandés par Miciadès, Œsimidès et
 Eurybatos, et campèrent dans une des îles nommées Sybota .
 Les dix vaisseaux athéniens s’y trouvaient avec eux : sur le promontoire
 de Leucimne campait
 leur infanterie avec mille ho- plites auxiliaires de Zacynthe. Les
 Corinthiens avaient aussi sur le continent un grand nombre de barbares
 auxiliaires ; car les habitants de cette partie de la terre ferme ont de
 tout temps été leurs amis.

XLVIII. Les préparatifs terminés, les Corinthiens firent voile la nuit,
 de Chimérium, avec trois jours de vivres, pour aller offrir le combat.
 Ils naviguaient, au point du jour, lorsqu’ils distinguèrent en pleine
 mer la flotte corcyréenne qui venait à leur rencontre. Dès qu’on se fut
 aperçu de part et d’autre, on se mit en ordre de bataille. A l’ile
 droite des Corcyréens étaient les vaisseaux d’Athènes ; le reste de la
 ligne était occupé par les Corcyréens formés en trois divisions, cha-
 cune sous le commandement d’un des généraux. Telles étaient les
 dispositions des Corcyréens : les Corin- thiens placèrent à
 leur aile droite les vaisseaux de Mégare et d’Arabracie, au milieu les
 autres alliés, chacun à part ; eux-mêmes formaient, avec les navires
 d’une marche supérieure, l’aile gauche, opposée aux Athéniens et à la
 droite des Corcyréens.

XLIX. Les signaux levés de part et d’autre, on s’aborda et
 l’action commença. Des deux côtés les ponts des navires étaient couverts
 d’une foule d’hoplites, d’archers et de gens de trait : les
 dispositions, conformes à l’ancien usage, étaient d’ailleurs fort
 imparfaites ; la lutte était vive, mais l’art y faisait défaut ; c’était
 plutôt un combat de terre qu’une bataille navale : car une fois qu’on
 s’était abordé il était difficile de se séparer, à cause du nombre et de
 la confusion des vaisseaux. On comptait surtout, pour la victoire, sur
 les hoplites qui couvraient les ponts et combattaient de pied ferme,
 pendant que les bâtiments étaient au repos. Il n’y avait pas
 d’évolutions ; on se battait avec plus de force et de
 courage que de science ; aussi ce n’était partout que trouble et
 confusion. Au milieu de ce désordre les Athéniens se portaient au
 secours des Corcyréens là où ils fléchissaient, et con- tenaient leurs
 adversaires par la crainte ; mais les généraux n’osaient pas attaquer,
 retenus par les instructions des Athéniens. L’aile droite des
 Corinthiens souffrit extrêmement : les Corcyréens, avec
 vingt bâ- timents, les mirent en fuite, les dispersèrent, les poussèrent
 à la côte, et, les poursuivant jusqu’à leur camp, firent une descente,
 incendièrent les tentes abandonnées et pillèrent le trésor. Sur ce point
 les Corinthiens et leurs alliés eurent le dessous, et l’avantage resta
 aux Corcyréens. Mais à l’aile gauche où se trouvaient les Corinthiens en
 personne, ils remportèrent une victoire complète sur les Corcyréens
 moins nombreux déjà, et affaiblis encore par l’absence des vingt
 vaisseaux occupés à la poursuite. Les Athéniens, voyant les Corcyréens
 accablés, commencèrent à les seconder avec moins de réserve. Ils
 s’étaient jusque-là abstenus de toute attaque ; mais lorsqu’ils virent
 les Corcyréens ouvertement en déroute et les Corinthiens acharnés à la
 poursuite, chacun prit part à l’action, et, au milieu de la confusion
 générale, Corinthiens et Athéniens en furent réduits à la nécessité de
 se combattre.

L. Lorsque la déroute fut complète, les Corinthiens ne s’arrêtèrent pas à
 remorquer les coques des bâtiments qu’ils avaient
 submerges ; ils s’attachèrent aux hommes et manœuvrèrent en tout sens
 pour les massacrer, bien plus que pour faire des prisonniers. Ignorant
 la défaite de l’aile droite, ils tuaient, sans le savoir, leurs propres
 amis ; car les deux flottes étaient si nombreuses et occupaient une
 telle étendue sur la mer que, du moment où elles se furent
 mêlées, il devint difficile de distinguer les vainqueurs des vaincus ;
 c’était, pour le nombre des vaisseaux, le combat naval le plus important
 qui eût été livré jusque-là entre Grecs. 
 Après avoir poursuivi les Corcyréens jusqu’à terre, les Corinthiens se
 mirent à recueillir les débris des navires et leurs morts. Ils en
 recouvrèrent la plus grande partie et les transportèrent à Sybota , port désert de la Thesprotide, où campait le corps
 des barbares auxiliaires. Ce soin rempli, ils se rallièrent et firent
 voile de nouveau contre les Corcyréens. Ceux-ci, de leur côté, craignant
 une descente sur leurs côtes, rallièrent les navires en état de tenir la
 mer, y joignirent tout ce qui leur restait, et, secondés par les
 vaisseaux athéniens, allèrent à la rencontre des Corinthiens. Il était
 déjà tard et l’on avait chanté le péan signal de l’attaque, lorsque les
 Corinthiens reculèrent soudain en ramant sur la poupe : ils venaient de découvrir vingt vaisseaux
 athéniens qui cinglaient vers eux. C’était un secours que les Athéniens
 avaient envoyé après le départ des dix premiers bâtiments, dans la
 crainte que les Corcyréens ne fussent vaincus (ce qui arriva) et que ces
 dix vaisseaux ne fussent insuffisants à les défendre.

LI. Les Corinthiens les aperçurent les premiers et soupçonnèrent que
 c’étaient des vaisseaux athéniens, en plus grand nombre même qu’il ne
 paraissait ; c’est ce qui les fit reculer. Les Corcyréens, moins bien
 placés pour les découvrir, ne les virent pas tout d’abord et s’étonnèrent du movement rétrograde des Corinthiens ; mais ensuite
 quelques-uns des leurs les aperçurent et signalèrent l’approche d’une
 flotte ; alors ils reculèrent de leur côté ; car il était déjà tard, et
 les Corinthiens avaient viré de bord et s’éloignaient. Les deux partis
 se séparèrent ainsi et le combat finit à la nuit. 
 Les Corcyréens avaient leur camp à Leucimne : les vingt vaisseaux
 athéniens, commandés par Glaucon, fils de Leagros, et Andocide , fils de Leogoras, passant à travers
 les morts et les débris, y arrivèrent peu de temps après qu’on les eut
 aperçus. Comme il faisait nuit, les Corcyréens craignirent d’abord que
 ce ne fussent des ennemis ; mais ils furent ensuite reconnus et
 abordèrent.

LII. Le lendemain les trente vaisseaux athéniens et ceux de Corcyre qui
 pouvaient tenir la mer firent voile vers le port de Sybota, ancrage des
 Corinthiens, pour leur offrir le combat. Les Corinthiens prirent la mer
 et rangèrent leur flotte au large ; mais ils restèrent immobiles,
 décidés à ne pas engager l’action s’ils n’y étaient forcés. Outre les
 craintes que leur inspirait l’arrivée de la division athénienne qui
 n’avait pas encore donné, ils avaient par devers eux de nombreux
 embarras : la garde des prisonniers à bord, et l’absence de toute
 ressource pour réparer leurs vaisseaux sur une plage déserte. Aussi se
 préoccupaient-ils surtout des moyens de retourner chez eux ; car ils
 craignaient que les Athéniens, regardant le traité comme rompu à la
 suite de l’engagement précédent, ne leur fermassent la retraite.

LIII. I’ls prirent le parti de faire monter quelques hommes sur une
 barque, et de les envoyer, sans caducée , sonder les dispositions des Athéniens. Voici le
 discours que tinrent en leur nom ces envoyés : « Il y a injustice de
 votre part, Athéniens, à commencer la guerre et à rompre le traité ;
 nous voulons tirer vengeance de nos ennemis, et vous y mettez obstacle
 en prenant les armes contre nous. Si votre intention est de nous
 empêcher de faire voile vers Corinthe, ou vers tout autre point qui nous
 conviendra, si vous rompez le traité, prenez-nous d’abord et
 traitez-nous en ennemis. » Ainsi parlèrent les envoyés. 
 Tous ceux des Corcyréens qui les entendirent s’écrièrent qu’il fallait
 sur-le-champ les arrêter et les mettre à mort ; mais les Athéniens leur
 firent cette réponse : « Péloponnésiens, nous n’avons ni commencé la
 guerre, ni rompu le traité : nous sommes seulement venus au secours des
 Corcyréens, nos alliés. Si donc vous voulez aller partout ailleurs, nous
 n’y mettons pas obstacle ; mais si vous attaquez Corcyre ou quelque
 place de sa dépendance, nous ne le souffrirons pas, autant qu’il
 dépendra de nous. »

LIV. Sur cette réponse des Athéniens, les Corinthiens se disposèrent à
 faire voile pour leur pays et élevèrent un trophée à Sybota du
 continent. Les Corcyréens, de leur côté, recueillirent les débris des
 vaisseaux et leurs morts ; car le courant et le vent qui
 s’était élevé la nuit les avaient poussés vers eux et dispersés de
 toutes parts sur le rivage ; ils élevèrent aussi, comme vainqueurs, un
 trophée dans l’ile de Sybota. Voici, du reste, sur quels fondements les
 deux partis s’attribuaient la victoire : les Corinthiens, supérieurs
 dans le combat naval jusqu’à la nuit, avaient pu recueillir la plus
 grande partie des débris et enlever leurs morts ; ils avaient fait au
 moins mille prisonniers et coulé environ soixante-dix navires ; ils
 élevèrent donc un trophée. Les Corcyréens avaient détruit trente
 vaisseaux ; après l’arrivée des Athéniens ils avaient recueilli les
 débris des navires et les morts qui étaient de leur côté ; la veille,
 les Corinthiens avaient rétrogradé devant eux, à la vue des vaisseaux
 d’Athènes, et, après l’arrivée des Athéniens, ils n’avaient point osé
 quitter Sybota pour venir à leur rencontre : c’est pourquoi ils éle-
 vèrent aussi un trophée. Ainsi les deux partis s’attribuaient la
 victoire.

LV. Les Corinthiens, en retournant chez eux, s’emparèrent par surprise
 d’Anactorium, ville située à l’entrée du golfe d’Ambracie, et qui leur
 appartenait en commun avec les Corcyréens ; ils y établirent une co-
 lonie corinthienne et rentrèrent chez eux. Parmi les captifs corcyréens
 il se trouvait huit cents esclaves qu’ils vendirent. Il y avait aussi
 deux cent cinquante Corcyréens, appartenant pour la plupart aux plus
 riches familles. Ils les retinrent prisonniers et les traitèrent avec
 beaucoup d’égards, espérant que, rentrés dans leur patrie, ils la
 rallieraient à la métropole. Corcyre ayant ainsi échappé aux attaques
 des Corinthiens, les vaisseaux athéniens se retirèrent. Mais ce fut là
 pour les Corinthiens le premier motif de guerre contre
 Athènes ; ils ne lui pardonnèrent pas de s’être alliée à Corcyre pour
 les combattre, malgré la foi des traités.

LVI. Bientôt après survinrent entre les Athéniens et les Péloponnésiens
 les sujets de guerre suivants : les Corinthiens travaillaient à se
 venger ; les Athéniens, bien convaincus de leur ressentiment,
 ordonnèrent aux Potidéates, qui habitent l’isthme de Pallène et qui sont leurs alliés tributaires, quoique
 colons des Corinthiens de démolir la muraille qui regarde Pallène , de donner des otages, enfin de chasser
 les épidémiurges que leur envoyaient chaque année les
 Corinthiens, et de n’en plus recevoir désormais. Ils craignaient que les
 Potidéates ne fissent défection, à l’instigation de Perdiccas et des
 Corinthiens, et que leur défection n’entraînât celle des alliés de
 l’Épithrace .

LVII. Ce fut immédiatement après le combat naval de Corcyre que les
 Athéniens prirent à l’égard des Potidéates ces mesures de précaution ;
 car l’hostilité des Corinthiens était dès lors évidente ; et, d’un autre
 côté, Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, 
 auparavant allié et ami des Athéniens, s’était déclaré leur ennemi. Il y
 avait été déterminé par l’alliance que les Athéniens avaient contractée
 avec Philippe, son frère, et avec Derdras, qui lui faisaient la guerre
 de concert. Comme il n’était pas sans crainte, il envoya des députés à
 Lacédémone pour déterminer un conflit entre les Athéniens et les
 Péloponnésiens ; il se concilia les Corinthiens, en vue de la défection
 de Polidée ; en même temps il fit des propositions aux Chalcidéens et
 aux Botliéens, qui habitent les confins de la Thrace, pour les entraîner
 dans le soulèvement ; car il espérait avec l’alliance de ces peuples,
 qui confinaient à son royaume, lutter avec plus d’avantage contre les
 Athéniens. Ceuxci, informés de ces démarches, résolurent de prévenir la
 défection des villes ; comme ils se trouvaient alors envoyer contre
 Perdiccas trente vaisseaux et mille hoplites, sous les ordres
 d’Archestrate, fils de Lycomède, et de dix autres généraux, ils
 prescrivirent aux commandants des vaisseaux de prendre des otages à
 Potidée, de raser la muraille et de surveiller les villes voi- sines,
 pour empêcher leur défection.

LVIII. Les Potidéates envoyèrent une députation à Athènes pour obtenir
 qu’il ne fût rien innové à leur égard. Mais en même temps ils se
 rendirent à Lacédémone, assistés des Corinthiens, pour s’y ménager des
 secours en cas de besoin. Voyant qu’après de longues démarches ils
 n’avaient rencontré à Athènes aucune disposition favorable, et que la
 flotte dirigée contre les Macédoniens devait aussi agir contre eux,
 forts d’ailleurs des promesses que leur avaient faites les magis- trats
 lacédémoniens d’envahir l’Attique, si les Athéniens attaquaient Potidée,
 ils profitèrent de l’occasion et rompirent avec Athènes, de
 concert avec les Chalcidéens et les Bottiéens auxquels ils s’unirent par
 un traité. Perdiccas persuada aux Chalcidéens d’aban- donner les places
 maritimes et de les détruire ; puis de s’établir à Olynthe , et de se borner à cette seule ville en la
 fortifiant. A ceux qui quittaient ainsi leurs foyers il abandonna, pour
 tout le temps de la guerre contre les Athéniens, une partie de ses
 domaines en Mygdonie, aux environs du lac Bolbé. Ils rasèrent leurs
 villes, émigrèrent vers l’intérieur, et se préparèrent à la guerre.

LIX. Cependant les trente vaisseaux athéniens, en arrivant sur les côtes
 de l’Épithrace, trouvent Potidée et les autres villes en pleine révolte.
 Les généraux, ne se croyant pas en mesure, avec les forces sous leurs
 ordres, de combattre à la fois Perdiccas et les villes rebelles, se
 tournent vers la Macédoine, leur première destination, et là ils
 s’unissent pour faire la guerre à Philippe et aux frères de Derdras, qui
 de l’intérieur y avaient pénétré à la tête d’une armée.

LX. Sur ces entrefaites, les Corinthiens, instruits de la défection de
 Potidée et de la présence des vaisseaux athéniens sur les côtes de la
 Macédoine, conçurent des craintes pour cette ville. Préoccupés de ses
 dangers comme s’ils leur étaient personnels, ils y envoyèrent seize
 cents hoplites et quatre cents hommes de troupes légères,
 soit volontaires de Corinthe, soit mercenaires levés dans le reste du
 Péloponnèse. A leur tête était Aristée, fils d’Adimantos ; la plupart
 des volontaires corinthiens l’avaient suivi surtout par affection pour
 sa personne, et lui-même avait été choisi à cause de l’amitié toute
 particulière qu’il avait toujours eue pour les Potidéates. Ils
 arrivèrent dans le pays quarante jours après la défection de
 Potidée.

LXI. Les Athéniens ne tardèrent pas, de leur côté, à apprendre le
 soulèvement des villes. A la première nouvelle, et sur l’avis que les
 troupes commandées par Aristée étaient dans ces parages, ils envoyèrent
 contre les révoltés deux mille hoplites d’Athènes et quarante vaisseaux
 sous les ordres de Callias, fils de Calliadès, avec quatre collègues.
 Arrivés en Macédoine, ils trouvent le premier corps de mille hommes déjà
 mairie de Thermé et assiégeant Pydna. Ils placent eux-mêmes leur camp
 devant Pydna et continuent le siége. Mais ensuite, préoccupés de Potidée
 et de la présence d’Aristée, ils se voient forcés de conclure un accord
 avec Perdiccas et évacuent la Macédoine. Ils se dirigent alors vers
 Béræé ; mais, après avoir tenté inutilement une surprise
 contre cette ville, ils reviennent sur leurs pas et se rendent par terre
 à Potidée. Ils étaient trois mille hoplites athéniens, sans
 compter un grand nombre d’alliés et six cents cavaliers macédoniens sous
 la conduite de Philippe et de Pausanias. Soixante-dix vaisseaux
 longeaient en même temps la côte. Marchant à petites journées, ils
 arrivèrent le troisième jour à Gigone et y campèrent.

LXII. Les Potidéates et les Péloponnesiens d’Aristée campaient, en
 attendant les Athéniens, sur l’isthme, en face d’Olynthe ; ils tinrent
 hors de la ville une assemblée où les alliés choisirent Aristée pour
 commander l’infanterie, et Perdiccas pour la cavalerie ; ce prince,
 détaché encore une fois des Athéniens, avait confié le gouvernement de
 son royanme à lolaüs et marchait avec les Potidéates. Le dessein
 d’Aristée était de rester campé sur l’isthme, afin d’observer les Athé-
 niens, s’ils avançaient, tandis que les Chalcidéens avec les alliés du
 continent et les deux cents chevaux de Perdiccas resteraient à
 Olynthe . Ces
 derniers devaient, au moment où les Athéniens attaqueraient Aristée,
 fondre sur eux par derrière et les prendre entre les deux armées. Le
 général athénien Callias et ses collègues envoyèrent, de leur côté,
 devant Olynthe les cavaliers macédoniens et quelques-uns des alliés, pour
 empêcher qu’aucun secours ne pût venir de là à l’autre corps. Puis ils
 levèrent le camp et s’avancèrent vers Polidée. Arrivés à l’isthme et
 voyant les ennemis se préparer au combat, ils se mirent aussi en
 bataille ; peu après l’engagement commença. L’aile que com- 
 mandait Aristée, composée de troupes d’élite, corin- thiennes et autres,
 mit en déroute ce qui se trouvait devant elle et poussa fort loin la
 poursuite. Mais le reste de l’armée des Polidéates et des Péloponnésiens
 fut vaincu par les Athéniens et se réfugia dans la place.

LXIII. Aristée, à son retour de la poursuite, voyant le reste de l’armée
 en déroute, hésita d’abord s’il tenterait une retraite sur Olynthe, ou
 sur Potidée ; il se décida cependant à masser autant que possible ses
 soldats, pour pénétrer de force et à la course dans Potide ; il y entra
 avec peine et sous une grêle de traits en suivant le bord de la mer le
 long des jetées ; cependant il ne perdit que quelques hommes, et sauva
 le plus grand nombre. 
 Les auxiliaires que les Potidéates attendaient d’Olynthe (place éloignée
 seulement de soixante stades et parfaitement en vue) firent au commencement du
 combat, lors de la levée des signaux, un léger mouvement en avant pour
 leur prêter secours. Mais les cavaliers macédoniens rangés en bataille
 leur avaient barré le passage ; comme d’ailleurs la victoire s’était
 promptement décidée pour les Athéniens, et que les signaux avaient été
 baissés, ils rentrèrent dans la place. Les Macédoniens rejoignirent
 également les Athéniens et la cavalerie ne donna ni d’un côté ni de
 l’autre . 
 Après le combat les Athéniens élevèrent un trophée et par convention
 rendirent aux Polidéates leurs morts. Les Potidéates et leurs alliés
 avaient perdu un peu moins de trois cents hommes, les
 Athéniens cent cinquante et Callias leur général.

LXIV. Aussitôt les Athéniens entourèrent d'une contre-enceinte la
 muraille qui regarde l’isthme ; mais celle
 du côté de Pallène resta libre et sans contre-mur ; car ils ne se
 croyaient pas en mesure de garder l’isthme et de passer en même temps du
 côté de Pallène pour y établir leurs lignes ; ils craignaient, une fois
 partagés, d’être attaqués par les Potidéates et leurs alliés. Lors-
 qu’on apprit à Athènes que du côté de Pallène il n’y avait pas de
 circonvallation, on envoya plus tard seize cents hoplites sous les
 ordres de Phormion, fils d’Asopius. Phormion arriva à Pallène, et,
 partant d’Aphytis , il s’avança lentement vers Potidée tout en
 ravageant le pays. Personne n’étant sorti pour le combattre, il éleva la
 contre-enceinte du côté de Pallène, et, de cette façon, Potidée se
 trouva investie et serrée des deux côtés, en même temps que les
 vaisseaux la bloquaient par mer.

LXV. La place complétement investie, Aristée, ne conservant plus aucun
 espoir, à moins de secours de la part du Péloponnèse ou de quelque autre
 événement inattendu, ouvrit l’avis qu’à l’exception de cinq cents
 hommes, tous les habitants quittassent la ville par le premier vent
 favorable, afin de ménager les vivres. Quant à lui, il demandait à être
 de ceux qui resteraient. N’ayant pu faire prévaloir son avis et voulant
 prendre d’ailleurs toutes les dispositions nécessaires
 afin de mettre les affaires du dehors dans le meilleur état possible, il
 trompa la surveillance des Athéniens et mit à la voile. Il s’arrêta chez
 les Chalcidéens, avec lesquels il fit diverses expéditions ; entre
 autres il dressa une embuscade près de la ville des Sermiliens, et en
 tua un grand nombre. Il agissait en même temps auprès des Péloponnésiens
 pour en obtenir des secours. Phormion, de son côté, après
 l’investissement de Potidée, prit avec lui les seize cents hoplites,
 ravagea la Chalcidique et la Bottique , et prit quelques petites places .

LXVI. Tels étaient les griefs réciproques des Athéniens et des
 Péloponnésiens : les Corinthiens reprochaient aux Athéniens de tenir
 Potidée, leur colonie, assiégée avec les Corinthiens et les
 Péloponnésiens qui y étaient enfermés. Les Athéniens accusaient les
 Péloponnésiens d’avoir fait révolter une ville leur alliée et leur
 tributaire, et d’être venus ouvertement se joindre aux Potidéates pour
 les combattre. Cependant la guerre n’était pas encore déclarée et le
 traité sub- sistait toujours ; car en tout cela les
 Corinthiens avaient agi seuls.

LXVII. «Mais quand ils virent Potidée assiégée, ils ne se donnèrent aucun
 repos ; car il y avait des Corinthiens dans la ville, et ils craignaient
 qu’elle ne succombât. Ils mandèrent à Lacédémone leurs alliés, s’y
 rendirent de leur côté, et là se plaignirent hautement de la rupture du
 traité et de l’injure faite au Péloponnèse par les Athéniens. Les
 Éginètes n’envoyèrent pas ostensiblement d’ambassade, par crainte des
 Athéniens ; mais secrètement ils n’en poussaient pas moins à la guerre,
 sous prétexte qu’ils ne jouissaient pas de l’indépendance que leur
 avaient garantie les traités . 
 Les Lacédémoniens convoquèrent, avec leurs alliés, tous ceux qui se
 prétendaient lésés par les Athéniens ; et, réunis dans leur assemblée
 ordinaire , ils les engagèrent à s’expliquer. Chacun vint tour à
 tour énoncer ses griefs ; les Mégariens en particulier, parmi beaucoup
 d’autres chefs d’accusation, exposèrent qu’ils étaient exclus,
 contrairement au traité, des ports de domination athénienne et du marché
 de l’Attique . Les Corinthiens
 s'avancèrent les derniers, et, après avoir laissé les autres aigrir
 d’abord les Lacédémoniens, ils parlèrent ainsi :

LXVIII. « La bonne foi qui règne chez vous, Lacédémoniens, dans les
 affaires publiques et les relations privées, vous fait accueillir nos
 plaintes avec trop de défiance, lorsque nous mettons les autres en
 cause. Celle disposition vous rend prudents, il est vrai ; mais il en
 résulte aussi que vous êtes par trop mal informés de ce qui se passe au
 dehors. Souvent nous vous avons prédit le mal qu’allaient nous faire les
 Athéniens, et, chaque fois, vous n’avez rien vu, malgré nos avis ; vous
 aimiez mieux supposer nos plaintes dictées par un intérêt personnel.
 Aussi, loin de prévenir nos désastres, avez-vous attendu l’événement
 pour convoquer les alliés ici présents. C’est à nous surtout qu’il
 appartient d’élever la voix au milieu d’eux ; outragés par les
 Athéniens, négligés par vous, personne n’a de plus légitimes motifs de
 plainte. 
 « Si les violences des Athéniens contre la Grèce avaient été accomplies
 dans l’ombre, si vous les ignoriez, une démonstration serait nécessaire.
 Mais, maintenant, qu’est-il besoin de longs discourse ? Déjà les uns
 sont asservis, vous le voyez ; ils menacent les autres, nos alliés en
 particulier ; et, de longue main, ils font leurs préparatifs en vue de
 la guerre qu’ils auront à soutenir : sans cela ils n’auraient pas mis la
 main sur Corcyre, qu’ils retiennent à notre détriment·, ils
 n’assiégeraient pas Potidée, deux places importantes, l’une par sa
 position qui assure le concours de l'Épithrace, l’autre par la puissante
 marine qu’elle eût fournie aux Péloponnésiens.

LΧΙΧ. « Et tout cela est votre ouvrage : c’est vous qui leur avez permis
 et de fortifier leur ville après la guerre médique et ensuite de
 construire les longs murs. C’est vous qui êtes responsables de la
 liberté perdue, envers tous ceux qui jusqu’à ce jour ont été asservis
 par eux ; envers vos propres alliés qui ont maintenant leur tour : car
 l’auteur de l’esclavage ce n’est pas celui qui l’impose, mais bien
 plutôt celui qui, pouvant l’empêcher, ne le fait pas, surtout lorsqu’il
 porte le glorieux renom de libérateur de la Grèce. A grand’peine nous
 voici enfin rassemblés. Mais dans quel but ? cela n’est même pas évident
 encore ! Ce qu’il faudrait pourtant, ce n’est pas examiner si nous som-
 mes offensés, mais comment nous nous vengerons. Car eux, ils agissent,
 ils n’en sont plus à délibérer ; ils ne doivent pas marcher plus tard,
 ils marchent réellement contre vous, et vous n’avez rien résolu ! Nous
 connaissons leur marche habituelle, et comment, à pas lents, ils em-
 piètent sur leurs voisins. Tant qu’ils ne se croient pas découverts,
 grâce à votre peu de perspicacité, ils ont moins d’audace ; mais une
 fois persuadés que vous voyez et laissez faire, ils garderont moins de
 ménagements. Seuls des Grecs, en effet, vous vous plaisez dans
 l’inaction, opposant aux attaques moins la force que la temporisation ;
 seuls vous attendez que la puissance de vos ennemis soit doublée pour la
 briser, au lieu d’arrêter au début ses développements. Et pourtant on
 vante, mais bien à tort, votre esprit de conduite ! car cette réputation
 est démentie par les faits. Ne savons-nous pas que, des extrémités de la
 terre, le Mède a pu s’avancer jusqu’au Péloponnèse sans que vous l’ayez
 prévenu par une résistance digne de vous. Aujourd’hui même les Athéniens
 ne sont pas loin, comme les Mèdes ; ils sont à vos
 portes, et vous n’en avez nul souci ! Au lieu de marcher contre eux,
 vous aimez mieux attendre, pour les repousser, qu’ils vous attaquent, et
 courir les hasards de la lutte contre un ennemi devenu beaucoup plus
 redoutable. Vous savez cependant que le Barbare n’a dû qu’à luimême la
 plupart de ses revers, et que d’ordinaire, dans nos démêlés avec les
 Athéniens, leurs propres fautes, bien plus que vos secours, ont assuré
 nos succès. Car bien des fois déjà les espérances que l’on fonde sur
 vous ont causé la perte de ceux qui, trop confiants, se sont laissé
 prendre au dépourvu. 
 « Que personne de vous ne se trompe sur nos paroles et n’attribue à un
 sentiment hostile ce qui n’est qu’un simple blâme : on blâme un ami
 égaré ; on accuse un injuste agresseur.

LXX. « D’ailleurs,nous croyons avoir, autant que personne, le droit
 d’adresser des reproches à nos voisins, surtout lorsqu’il s’agit de
 puissants intérêts dont vous ne nous paraissez pas sentir l’importance ;
 cela tient à ce que vous n’avez jamais réfléchi à ce que sont les Athé-
 niens, à la différence, en quelque sorte absolue, qui vous sépare des
 ennemis que vous aurez à combattre. 
 « Les Athéniens sont novateurs, prompts à concevoir, prompts à exécuter
 ce qu’ils ont conçu. Vous, au contraire, vous aimez à conserver ce qui
 est, sans rien imaginer au delà, sans agir, même dans les limites du
 nécessaire. Ils sont entreprenants au delà de leurs forces, audacieux
 jusqu’à l’irréflexion, pleins de confiance dans les périls ; chez vous,
 l’action reste toujours en deçà de la puissance ; ce que la réflexion
 confirme le mieux vous laisse sans confiance ; toute difficulté vous semble insurmontable. Ils sont remuants, vous ête ;
 temporisateurs ; leur amour des pérégrinations égale votre attachement
 au foyer. A leurs yeux les voyages sont un moyen de s’enrichir ; vous
 craignez par une absence de compromettre même ce que vous possédez.
 Vainqueurs de leurs ennemis, ils poussent aussi loin que possible leurs
 avantages ; dans la défaite personne ne se laisse moins abattre. Ils
 dévouent leur corps à la patrie comme s’il leur était étranger ; leurs
 pensées ne leur appartiennent en propre que pour les consacrer à son
 service. Ne pas atteindre l’objet de leur poursuite, c’est, pour eux,
 être dépouillés d’un bien qui leur appartenait ; l’obtenir, c’est
 n’avoir rien fait, en comparaison de ce qui reste à faire. Une de leurs
 espérances a-t-elle échoué, ils la remplacent par une autre, et la
 mesure n’en est pas moins comblée. Pour eux seuls il n’y a point de
 différence entre espérer et obtenir ce qu’ils ont conçu, tant est rapide
 l’exécution de leurs desseins. Et c’est à cela qu’ils consacrent leur
 vie entière, au milieu des labeurs, des fatigues et des dangers. A peine
 jouissent-ils de ce qu’ils possèdent, occupés sans cesse d’acquérir. Ils
 ne connaissent d’autre fête que l’accom- plissement du devoir et font
 consister le malheur bien plutôt dans une molle oisiveté que dans
 l’activité laborieuse. On les peindrait bien d’un seul trait en disant
 qu’ils sont nés pour ne connaître aucun repos et n’en point laisser aux
 autres.

LXXI. « Et c’est quand vous avez en face de vous un tel peuple, ô
 Lacédémoniens, que vous temporisez ! Vous ne songez pas que le meilleur
 moyen d’assurer la paix, c’est d’être toujours prêt à agir ; de
 s’interdire l’injustice, sans doute, mais aussi de se proclamer
 hautement résolu à ne la point souffrir. Pour vous, tout se
 ramène à ne point nuire aux autres et à vous préserver personnellement
 de tout ce qui pourrait vous nuire, en un mot à vivre avec vos voisins
 sur le pied d’une juste égalité. C’est à grand’peine si vous pourriez
 atteindre ce but avec des voisins semblables à vous. Loin de là, vos
 mœurs, comparées aux leurs, sont surannées, nous venons de le démontrer
 ; et, en politique comme dans les arts, l’avantage est toujours à ce qui
 est nouveau . Dans un
 état paisible, des institutions immuables sont ce qu’il y a de mieux ;
 mais lorsqu’on doit faire face à de nombreuses difficultés, il faut
 aussi s’ingénier sans cesse à trouver de nouvelles ressources. C’est
 pour cela que les Athéniens, avec leur esprit d’entreprise, ont innové
 beaucoup plus que vous. 
 « C’est assez temporiser ; que votre apathie ait un terme. Venez en aide
 aujourd’hui, conformément à vos promesses, à vos autres alliés et aux
 Potidéates, en faisant une prompte invasion dans l’Attique. Autrement
 vous abandonnez à des ennemis implacables vos propres amis, des hommes
 qu’unit à vous une même origine ; et nous, vous nous réduisez par
 le découragement à nous tourner vers quelque autre alliance. En cela
 nous ne ferions rien que de juste et envers les dieux garants des
 serments et aux yeux des hommes sensés. Car les vio- 
 lateurs des traités ne sont pas ceux qui, dans la détresse, vont
 ailleurs demander appui, mais ceux qui, oubliant leurs serments,
 laissent leurs amis sans défense. Si vous voulez nous témoigner des
 dispositions favorables nous resterons avec vous ; car il y aurait alors
 impiété à changer, et nous ne trouverions pas d’alliés mieux selon nos
 désirs. 
 « Que la sagesse préside donc à vos délibérations, et tâchez que, sous
 votre domination, le Péloponnèse n’ait pas à déchoir de la puissance que
 vous ont laissée vos ancêtres. »

LXXII. Ainsi parlèrent les Corinthiens. Il se trouvait alors à Lacédémone
 des ambassadeurs athéniens, venus précédemment pour d’autres objets.
 Instruits de ce qui se passait dans l’assemblée, ils crurent devoir s’y
 présenter, non point pour réfuter les accusations des villes alliées,
 mais pour démontrer, d’une manière générale, qu’au lieu de rien décider
 à la hâte on devait examiner plus mûrement. Ils voulaient aussi faire
 connaître la puissance de leur patrie, rappeler aux vieil- lards ce
 qu’ils en savaient, instruire les jeunes gens de ce que leur
 inexpérience leur laissait ignorer. En un mot, ils espéraient, par leurs
 discours, faire incliner les Lacédémoniens vers la paix. Ils se
 présentèrent donc et dirent qu’ils désiraient, eux aussi, se faire
 entendre dans l’assemblée, si l’on n’y voyait aucun obstacle. Invités à
 s’y rendre, ils s’avancèrent et parlèrent ainsi :

LXXIII. « Il n’entre pas dans notre mission de répondre aux attaques de
 vos allies ; nos concitoyens nous ont députés pour un tout autre objet.
 Cependant, informés que de nombreuses clameurs s’élèvent contre nous,
 nous venons ici, non pour repousser les accusa- tions des
 villes (car nous ne pouvons vous considérer comme juges entre eux et
 nous), mais pour empêcher que, dans une affaire importante, vous ne vous
 laissiez trop facilement entraîner par vos alliés à une résolution
 regrettable. Nous voulons aussi montrer, en réponse à tous ces discours
 tenus sur notre compte, que nous avons des droits légitimes sur ce dont
 nous sommes détenteurs, et que notre ville mérite quelques respects. 
 « A quoi bon rappeler des faits trop anciens et admis sur ouï-dire,
 lorsqu’on peut invoquer le témoignage de ceux-là mêmes qui vous écoutent
 ? Quant à la guerre médique et aux autres événements que vous connaissez
 comme nous, il nous est indispensable d’en parler, quoique nous courions
 risque de fatiguer en les rappelant sans cesse. En nous exposant alors,
 nous agissions dans l’intérêt commun ; vous avez eu votre part des
 avantages ; qu’il ne nous soit donc pas interdit absolument de rappeler
 ce que nous avons fait, si nous y trouvons quelque utilité. Ce que nous
 en dirons d’ailleurs est bien moins pour nous justifier que pour vous
 prouver, par cet exemple, quel est le peuple que vous aurez à combattre,
 si vous prenez d’imprudentes résolutions. Oui, nous le déclarons, à
 Marathon nous nous sommes les premiers, et seuls, hasardés contre le
 Barbare ; lorsqu’il revint ensuite, trop faibles pour le combattre sur
 terre, nous sommes montés sur nos vaisseaux, et, réunis en corps de
 nation, nous l’avons attaqué sur mer à Salamine. C’est grâce à notre
 victoire qu’il n’a pas pu faire voile vers le Péloponnèse et ravager,
 une à une, des villes incapables de se défendre mutuellement contre une
 flotte nombreuse. Le Barbare lui-même nous rendit le plus éclatant
 témoignage : car, après sa défaite sur mer, il montra qu’il
 ne se sentait plus la même puissance en faisant une prompte retraite
 avec la plus grande partie de son armée.

LXXIV. « Dans ce grand événement, qui montra clairement que le salut des
 Grecs reposait sur leurs vaisseaux, nous avons mis au service de la
 Grèce les trois principaux éléments du succès, la flotte la plus nom-
 breuse, un général d’une rare habileté, un zèle infatigable. Sur les
 trois cents vaisseaux nous en avons fourni presque les
 deux tiers ; le commandant était Thémistocle, à qui l’on doit surtout
 d’avoir combattu dans un détroit, circonstance qui évidemment sauva la
 Grèce : aussi lui avez-vous fait l’accueil le plus magnifique que jamais
 ait reçu étranger venu parmi vous . Quant au zèle et à l’audace, nous en avons donné
 la preuve la plus éclatante : nous ne recevions aucun se- cours par
 terre ; nous voyions les autres peuples déjà asservis jusqu’à nos
 frontiers ; et c’est alors que, fidèles jusqu’au bout aux intérêts des
 alliés qui restaient, nous nous sommes décidés à laisser notre ville et
 à sacrifier tout ce qui nous appartenait ! Au lieu de nous disperser, ce
 qui nous eût rendus inutiles aux antres, nous sommes montés sur nos
 vaisseaux pour aller au devant du péril, sans nous irriter de ce que vos
 secours nous avaient précédemment fait défaut. Aussi pouvonsnous dire
 qu’en fait de services nous ne vous avons pas donné moins que nous
 n’avons reçu : vous, en effet, vous ne laissiez point vos
 villes désertes ; quand vous avez envoyé des secours, c’était dans le
 but de garantir vos foyers pour l’avenir, alors que vous craigniez tout
 autant pour vous-mêmes que pour nous ; car quand notre ville était
 encore debout, vous notes pas accourus. Nous, au contraire, nous
 laissions derrière nous une patrie qui déjà n’était plus ; l’espoir de
 la patrie à venir était peu de chose alors ; et cependant, affrontant le
 danger, nous avons contribué à vous sauver en nous sauvant nous-mêmes.
 Si, au contraire, craignant comme tant d'autres pour notre pays, nous
 avions commencé par nous soumettre au Mède ; si, plus tard, nous croyant
 perdus, nous n’avions eu l’audace de monter sur nos vaisseaux, vous
 n’auriez pu utilement combattre sur mer, faute d’une flotte suffisante,
 et l’ennemi eût pai- siblement atteint le but qu’il se proposait.

LXXV. « Nous avons mérité, ô Lacédémoniens, par notre dévouement à cette
 époque, par la sagesse de nos vues, de ne pas rencontrer chez les Grecs
 cette violente jalousie contre notre domination actuelle. Car ce n'est
 point la violence qui nous l’a donnée ; quand vous avez refusé de
 demeurer avec les alliés pour combattre les restes de l’armée barbare,
 eux-mêmes sont venus à nous, en nous priant de nous mettre à leur tête.
 La nature même des choses nous a forcés à porter notre domination au
 point où elle est parvenue ; nous y étions engagés d’abord par la
 crainte, ensuite par la gloire, enfin par l’intérêt. Nous ne voyions
 plus de sécurité, nous voyions un danger réel à nous en départir, alors
 que la plupart des alliés nous haïssaient, quand plusieurs déjà
 s’étaient soulevés et avaient du être réduits, quand chez vous-mêmes
 l’amitié avait fait place au soupçon et à l'hostilité. Car
 c’est dans vos bras que se seraient jetés les rebelles ; et on ne peut
 blâmer personne de bien assurer ses intérêts en prévision des plus
 graves périls.

LXXVI. « Vous-mêmes, ô Lacédémoniens, vous commandez aux villes du
 Péloponnèse, et vous y avez établi l’ordre qui convient à vos
 intérêts . Et si, lors de la guerre, vous aviez
 persisté jusqu’au bout ; si vous aviez, comme nous, encouru les haines
 qui s’attachent au commandement, nous sommes bien sûrs que vous ne
 seriez pas devenus moins odieux que nous aux alliés, et que force vous
 eût été ou de maintenir énergiquement votre domination ou de
 compromettre votre sécurité. Nous n’avons donc rien fait dont on doive
 s’étonner, rien qui ne soit dans l’ordre des choses humaines, en
 acceptant l’empire qu’on nous offrait, et en ne le laissant point
 échapper ensuite, dominés que nous étions par les mobiles les plus
 puissants, la crainte, l’honneur, l’intérêt. C’est une loi que nous
 n’avons pas établie les premiers, car elle est de tous les temps, que le
 plus faible soit soumis au plus fort. Nous nous croyons d’ailleurs
 dignes de l’empire, et telle était aussi votre opinion jusqu’à ce jour ;
 mais maintenant, obéissant à un calcul d’intérêt, vous mettez en avant
 des principes de justice qui jamais n’ont détourné personne de s’agran-
 dir par la force, quand l’occasion s'en est présentée. On doit même des
 éloges à ceux qui, tout en cédant au penchant de domination naturel à
 l’homme, ont montre un respect de la justice dont les dispensait leur
 puissance. Aussi sommes-nous persuadés que si d’antres prenaient notre
 place, leur conduite prouverait com- bien nous sommes
 modérés. Et pourtant, par une étrange injustice, cette modération nous a
 plutôt valu le dénigrement que l’éloge .

LXXVII. «En effet, quoique, même chez nous, nos contestations judiciaires
 avec nos alliés soient souvent jugées contre nous ; quoique nous nous soumettions
 aux mêmes lois qui les régissent, on nous accuse d’aimer les procès : personne ne se demande pourquoi ceux
 qui ont ailleurs l’empire, tout en se montrant moins modérés que nous
 envers les peuples soumis, n’encourent pas le même reproche : la raison
 en est que, quand on a la force à son service, on n’a pas besoin de
 recourir à la justice. Nos alliés, au contraire, sont habitués à vivre
 avec nous dans des rapports d’égalité ; dès lors, s’ils échouent en
 quelque façon dans leurs prétentions, s’il leur faut se soumettre soit à
 nos décisions, soit à l’autorité que nous donne le commandement, ils ne
 savent aucun gré de ce qu’on ne leur ôte rien de plus ;
 loin de là, aigris par la déception qu’ils éprouvent, ils s’irritent
 bien plus que si, mettanttoute loi de côté dès le principe, nous
 eussions ouvertement abusé du pouvoir : car alors eux-mêmes n’eussent
 point osé prétendre qu’il ne faut pas que le plus faible cède au plus
 fort. Mais il paraît que les hommes supportent plus impatiemment
 l’injustice que la violence ; l’une paraît un attentat à nos droits de
 la part d’un égal, l’autre une nécessité qu’il faut subir avec la loi du
 plus fort. Ainsi ils ont souffert de la part du Mède des maux bien
 autres, et ils se résignaient ; tandis que notre domination leur semble
 dure : cela doit être ; le présent pèse toujours à qui est sous le
 joug. 
 « Quant à vous, si vous arriviez à l’empire, après nous en avoir
 précipités, vous ne tarderiez pas à perdre la faveur que vous a value la
 crainte que nous inspirons ; vos principes aujourd’hui seraient encore
 ceux qui ont dirigé votre conduite pendant la courte durée de votre
 commandement contre les Mèdes ; car vos institutions sont
 incompatibles avec celles des autres peuples , sans compter qu’une
 fois hors de chez vous aucun de vous ne se conforme ni aux lois de sa
 patrie ni à celles du reste de la Grèce.

LXXVIII. « Consultez-vous donc avec lenteur dans une affaire qui doit
 avoir de longues suites ; prenez garde que votre adhésion à une pensée,
 à des récrimi- nations qui vous sont étrangères, n’entraîne
 pour vous des maux tout personnels. Songez aussi, avant de vous engager
 dans la guerre, à tout ce qu’elle a d’imprévu ; combien, en se
 prolongeant, elle a coutume d’amener de vicissitudes. Placés de part et
 d’autre à égale distance des événements, nous courons la chance en
 aveugles et sans savoir de quel côté elle penchera. En général, quand on
 entreprend une guerre, on commence par où il faudrait finir ; on agit
 d’abord ; puis, les maux venus, on se met à réfléchir. Nous ne sommes
 jamais tombés dans une pareille faute, et nous savons que vous vous en
 êtes également préservés-, nous vous exhortons donc, tandis que de part
 et d’autre nous sommes encore à temps pour prendre une sage
 détermination, à ne pas rompre le traité, à ne point violer vos
 serments, et à remettre à la justice la solution de notre différend,
 conformément aux conventions. Sinon, prenant à témoin les dieux vengeurs
 du parjure, nous tâcherons de punir les agresseurs en suivant la voie
 que vous nous aurez montrée. »

LXXIX. Ainsi parlèrent les Athéniens. Les Lacédémoniens, après avoir
 entendu les accusations des alliés et la réponse, les firent tous
 retirer et mirent l’affaire en délibération. La plupart étaient d’avis
 qu’il y avait injustice déjà consommée de la part des Athéniens, et
 qu’il fallait, en toute hâte, leur déclarer la guerre. Alors, leur roi
 Archidamus , homme renommé pour son habileté et sa
 prudence, prit la parole en ces termes :

LXXX. « J’ai moi-même l’expérience de bien des guerres, ô
 Lacédémoniens, et je vois parmi vous des hommes de mon âge qui l’ont
 également. Aussi ne vous laisserez-vous point entraîner aveuglément,
 comme tant d’autres, à désirer la guerre, ni à la croire utile et sans
 danger. Celle sur laquelle vous délibérez en ce moment ne paraîtra pas,
 tant s’en faut, de médiocre importance, si l’on y réfléchit mûrement.
 Contre les Péloponnésiens et les peuples limitrophes nous combattons
 dans les mêmes conditions, et nous pouvons nous porter rapidement sur
 chaque point. Mais quand il s’agit d’hommes qui habitent une contrée
 éloignée, qui ont, de plus, une grande expérience de la mer, qui sont
 abondamment pourvus de tout, richesses particulières et publiques,
 flotte, chevaux, armes, population plus nombreuse qu’aucun autre État de
 la Grèce, nombreux alliés tributaires, peut-on s’engager légèrement dans
 une guerre contre eux ? Sur quoi donc comptons-nous pour nous précipiter
 ainsi en avant sans préparatifs ? Sur nos vaisseaux ? Mais à cet égard
 nous leur sommes inférieurs ; et, pour nous exercer, pour leur opposer
 une flotte, il faudra du temps. Sur nos finances ? Sur ce point notre
 infériorité est bien plus grande encore ; nous n’avons ni trésor public
 ni ressources disponibles dans les fortunes privées.

LXXXI. « Peut-être a-t-on un autre motif de confiance : supérieurs par
 les armes et le nombre, nous pourrons faire des incursions sur leur
 territoire et le ravager ? Mais ils ont bien d’autres contrées soumises
 à leur domination et se procureront par mer tout ce dont 
 ils ont besoin. Essaierons-nous de soulever leurs alliés ? mais alors il
 nous faut une flotte pour les soutenir, puisque la plupart sont
 insulaires. Quelle espèce de guerre allons-nous donc faire ? Si nous
 n’avons pas une marine supérieure, si nous ne tarissons la source des
 revenus qui entretiennent leurs flottes, c’est nous qui aurons le plus à
 souffrir ; et avec cela nous ne pourrons plus honorablement proposer la
 paix, surtout si les premières hostilités paraissent de notre fait. Il
 ne faut donc pas nous laisser aller à l’espoir qu’il suffira de ravager
 leur pays pour en avoir bientôt fini avec cette guerre ; je crains bien
 plutôt que nous ne la laissions à nos enfants ; car il est vraisemblable
 que les Athéniens auront trop d’orgueil pour se rendre esclaves de leur
 sol et pour s’effrayer de la guerre, comme s’ils n’en avaient pas
 l’expérience.

LXXXII. « Je ne prétends pas cependant que nous laissions, sans nous
 émouvoir, les Athéniens maltraiter nos alliés, et que nous fermions les
 yeux sur leurs manœuvres. Mais j’entends qu’avant de prendre les armes
 nous leur envoyions porter nos griefs, sans manifester ni impatience de
 la lutte, ni faiblesse. Pendant ce temps nous ferons nos dispositions ;
 nous engagerons dans notre cause des alliés, grecs ou barbares ; nous
 verrons à nous procurer, n’importe de quel côté, un renfort de vaisseaux
 et d’argent ; car, en butte comme nous le sommes aux machinations des
 Athéniens, on ne saurait nous blâmer de recourir, pour notre salut,
 non-seulement aux Grecs, mais encore aux barbares. En même temps
 déployons nous-mêmes toutes nos ressources. Si les Athéniens écoutent
 nos réclamations, ce sera pour le mieux ; sinon, laissons écouler deux
 et trois ans, et alors, parfaitement préparés, marchons
 contre eux s’il nous convient. Peut-être, lorsqu’ils verront nos
 préparatifs répondre à nos discours, céderont-ils plus faci- lement ;
 d’autant mieux que leur territoire ne sera pas entamé et qu’ils auront à
 délibérer non sur des ruines, mais sur des biens présents et encore
 intacts. Vous devez, en effet, regarder leur territoire comme un gage
 pour vous et rien de plus, gage d’autant plus sûr que le pays est mieux
 cultivé. Il vous faut donc épargner leurs campagnes le plus longtemps
 possible, au lieu de les rendre plus difficles à vaincre en les
 réduisant au désespoir. Mais si, avant même d’avoir fait aucun
 préparatif, nous nous laissons entraîner par les plaintes de nos al-
 liés à ravager l’Attique, prenez garde qu’il n’en résulte tout au
 contraire honte et embarras pour le Péloponnèse. On peut arranger les
 différends soit des villes entre elles, soit des particuliers ; mais
 quand, pour une querelle particulière , nous nous serons engagés
 tous ensemble dans une guerre dont on ne saurait prévoir l’issue, il ne
 sera pas facile d’en sortir avec honneur.

LXXXIII. « Et qu’on ne croie pas qu’étant si nombreux contre un seul
 peuple, il y a lâcheté à ne pas l’attaquer sur-le-champ : les Athéniens
 n’ont pas moins d’alliés que nous ; ils en tirent des tributs ; et la
 guerre dépend moins encore des armes que de l’argent qui les utilise,
 surtout quand c’est un État continental qui lutte contre une nation
 maritime. Procuronsnous donc d’abord de l’argent ; mais, jusque-là, ne
 nous laissons pas entraîner par les discours de nos alliés ; c’est nous
 qui aurons la plus grande part dans la responsabilité,
 quelle que soit l’issue des événements ; c’est donc à nous aussi d’y
 réfléchir à loisir.

LXXXIV. « Cette lenteur et cette temporisation Qu’on nous reproche tant,
 n'en rougissez pas ; car la précipitation ne ferait que retarder le
 moment du repos, si vous commenciez la guerre sans être préparés. Après
 tout, nous habitons une ville qui n’a jamais cessé d’être libre et
 heureuse entre toutes ; et ce qu’on blâme en nous n’est peut-être que
 prudence et sagesse. C’est grâce à cette disposition que seuls nous ne
 sommes ni insolents dans la prospérité, ni abattus comme d’autres par le
 malheur. Quand, par la louange, on veut nous précipiter dans des périls
 que nous ne croyons pas devoir affronter, nous ne nous laissons point
 exalter par la flatterie ; veut-on nous piquer par des reproches, ils ne
 nous touchent pas davantage, et nous savons résister sans colère. Cette
 sage modération fait notre force à la guerre et dans les conseils : à la
 guerre, parce que le sentiment de l’honneur tient beaucoup de la
 sagesse, et que le courage doit beaucoup aussi à la crainte du
 déshonneur ; dans les conseils, parce que, élevés dans une profonde
 ignorance du mépris des lois, nous sommes formés à une mâle et austère
 discipline qui ne nous permet pas de les violer. Assez peu versés,
 d’ailleurs, dans les vaines subtilités nous ne savons pas
 critiquer dans de beaux discours les préparatifs de nos ennemis pour
 démentir ensuite nos paroles par les faits ; nous croyons que
 l’intelligence de nos voisins ressemble à la nôtre, et que les hasards
 de l’avenir échappent au raisonnement . Nous supposons
 toujours que nos ennemis prendront de sages mesures, et
 nous faisons nos préparatifs en conséquence. Ce n’est point sur les
 fautes qu’ils pourront commettre que nous devons fonder nos espérances,
 mais bien sur les garanties que nous donnent nos propres mesures : car,
 en réalité, il n’y a pas, qu’on se garde de le croire, une grande
 différence d’un homme à un autre ; celui-là vaut le mieux qui a reçu
 l’éducation la plus forte et la plus austère.

LXXXV. « Ces principes nous ont été légués par nos pères, et nous les
 avons constamment suivis nousmêmes , à notre grand avantage ; ne les
 abandonnons pas ; ne nous hâtons pas follement de prononcer en un jour,
 en un instant, sur tant d’hommes, de richesses et de villes, même sur
 notre propre gloire. Réfléchissons à loisir ; nous le pouvons mieux que
 personne, grâce à notre puissance. Envoyez à Athènes au sujet de Poti-
 dée ; envoyez-y également au sujet des injustices dont les alliés
 prétendent avoir à se plaindre. Les Athéniens eux-mêmes offrent
 l’arbitrage ; et on ne peut légitimement poursuivre tout d’abord comme
 agresseurs ceux qui se soumettent à la justice. En même temps pré-
 parez-vous à la guerre : vous ne pouvez prendre une détermination
 meilleure pour vous, plus redoutable à vos adversaires. » 
 Ainsi parla Archidamus. Sthénélaïdas, alors éphore, s’avança le dernier
 et s’exprima ainsi :

LXXXVI. « Je n’entends rien aux longs discours des Athéniens : ils se
 sont beaucoup loués eux-mêmes, sans répondre aucunement à l'accusation
 d’injustice contre nos alliés et le Péloponnèse. Au reste,
 si, après s’être bien conduits autrefois contre les Mèdes, ils agissent
 mal envers nous aujourd’hui, ils sont doublement punissables, puisqu’ils
 sont devenus pervers, de bons qu’ils étaient. Pour nous, ce que nous
 étions alors, nous le sommes encore ; et, si nous sommes sages, nous ne
 tolérerons point l’offense faite à nos alliés ; nous ne remettrons pas à
 l’avenir pour les venger, puisque leurs souffrances ne sont pas à venir.
 D’autres ont des richesses en abondance, des vaisseaux, des chevaux ;
 nous avons, nous, de bons alliés, qu’il ne faut pas livrer aux
 Athéniens. Ce n’est point en justice et par des paroles que doit être
 vidée la querelle ; car ce n’est point en paroles qu’ils ont souffert ;
 il faut poursuivre leur vengeance au plus vite et de toutes nos forces.
 Et qu’on ne vienne pas nous dire que nous devons délibérer quand on nous
 fait injure ; c’est bien plutôt à ceux qui méditent l’injustice qu’il
 appartient de délibérer longtemps. Décrétons donc la guerre, ô
 Lacédémoniens, comme il convient à Sparte ; ne laissons pas les
 Athéniens s’agrandir encore ; ne trahissons pas nos alliés ; mais, avec
 l’aide des dieux, marchons contre les agresseurs. »

LXXXVII. Après ces paroles, il mit lui-même la question aux voix en sa
 qualité d’éphore : mais, comme à Lacédémone on vote par acclamation au
 lieu de déposer un suffrage, il déclara ne pas reconnaître dans quel
 sens était l’acclamation la plus forte ; il voulait que l’assemblée, en
 manifestant explicitement son opinion pour la guerre, fût par cela même
 plus irrévocablement engagée. « Que ceux d’entre vous, ditil, qui
 pensent que le traité est rompu et que les Athéniens nous
 ont manqué, passent de ce côté (et il indiquait la place) ; que ceux qui
 sont d’une opinion contraire passent du côté opposé. » On se leva, et,
 après partage, ceux qui jugeaient le traité rompu furent, de beaucoup,
 les plus nombreux. Les Lacédémoniens rappelèrent alors les alliés et leur dirent qu’ils
 jugeaient les Athéniens coupables ; mais qu’ils voulaient convoquer tous
 les alliés à donner leur suffrage, afin de n’entreprendre la guerre que
 si elle était décidée dans une délibération générale. Cette affaire
 réglée, les alliés se retirèrent : les députés d’Athènes partirent après
 eux, lorsqu’ils eurent réglé l’affaire pour laquelle ils étaient venus.
 Ce vote, par lequel l’assemblée déclarait le traité rompu, eut lieu la
 qua- torzième année de la trêve de trente ans , conclue après les affaires d’Eubée.

LXXXVIII. En déclarant le traité rompu et en votant pour la guerre, les
 Lacédémoniens cédèrent bien moins aux suggestions des alliés qu’à la
 crainte des Athéniens ; car ils les voyaient déjà en possession de la
 plus grande partie de la Grèce, et craignaient qu’ils ne s’agrandissent
 encore.

LXXXIX. Voici, du reste, comment les Athéniens parvinrent à la direction
 des affaires, source première de leur puissance. Lorsque les Mèdes,
 vaincus sur terre et sur mer par les Grecs, eurent quitté l’Europe, et
 que ceux d’entre eux qui s’étaient retirés sur leurs vais-
 seaux à Mycale eurent été détruits ,
 Léotychidas, roi des Lacédémoniens, qui commandait à Mycale, retourna
 dans sa patrie avec les alliés du Péloponnèse. Les Athéniens, au
 contraire, avec les alliés de l’Ionie et de l’Hellespont qui déjà
 s’étaient détachés du roi, continuèrent la guerre et assiégèrent
 Sestos ,
 occupée par les Mèdes. Ils passèrent l’hiver devant cette place, dont
 les rendit maîtres le départ des barbares ; ensuite ils quittèrent
 l’Hellespont pour rentrer chacun dans leur pays. Dès que les barbares
 eurent évacué l’Attique, les Athéniens ramenèrent leurs enfants, leurs
 femmes et leurs effets des lieux où ils les avaient mis en sûreté , et se disposèrent à
 relever leur ville et leurs murailles. L’enceinte était détruite à peu
 de chose près ; la plupart des maisons étaient tom- bées 
 ; il ne restait debout que celles, on petit nombre, qu’avaient occupées
 les plus considérables des Perses.

XC. Les Lacédémoniens, informés de ce qui se préparait, envoyèrent une
 députation à Athènes. Personnellement ils auraient mieux aimé que ni
 Athènes ni aucune autre ville ne fût fortifiée ; mais ils étaient
 surtout poussés par leurs alliés qu’inquiétaient et la marine des
 Athéniens, bien plus nombreuse qu’au- trefois, et l’audace
 dont ils avaient fait preuve dans la guerre médique. Ils les invitaient
 donc à ne pas se fortifier, et même à détruire, de concert avec eux,
 toutes les fortifications en dehors du Péloponnèse. Toutefois ils ne
 laissaient percer ni leur but, ni leurs sentiments de défiance ; ils
 donnaient pour prétexte qu’il ne fallait pas que les barbares, s’ils
 revenaient, trouvassent, comme dernièrement à Thèbes, un point fortifié
 qui servît de base à leurs attaques. Le Péloponnèse, disaient-ils,
 offrirait à tous les Grecs une retraite et un point d’appui
 suffisants. 
 Les Athéniens, sur l’avis de Thémistocle, répondirent à cette ouverture
 qu’ils allaient de leur côté envoyer aux Lacédémoniens des députés pour
 en conférer, et ils congédièrent sur-le-champ les ambassadeurs.
 Thémistocle demanda à être envoyé immédiatement à Lacédémone ; on devait
 ensuite lui choisir des collègues ; mais, au lieu de les faire partir
 sur-lechamp, on les retiendrait jusqu’à ce que la muraille eût atteint
 la hauteur strictement nécessaire pour la défense. Tout ce qu’il y avait
 d’habitants dans la ville, hommes, femmes, enfants, devait se mettre au
 travail, sans épargner ni édifices publics, ni maisons parti- culières ;
 tout ce qui pouvait offrir quelque utilité pour la construction du mur
 devait être démoli. Ces instructions données, il laissa entendre qu’il
 ferait le reste à Lacédémone, et partit. Une fois arrivé, au lieu de se
 présenter devant les magistrats, il temporisa sous divers prétextes ;
 quand quelqu’un des magistrats lui demandait pourquoi il ne se rendait
 pas à l’assemblée, il répondait qu’il attendait ses collègues, restés en
 arrière pour quelque affaire ; qu’il comptait sur leur 
 prompte arrivée et s’étonnait même de ne pas les voir paraître.

XCI. Quand on entendait Thémistocle, l’affection qu’on avait pour lui
 faisait accepter ses raisons. Mais, d’un autre côté, des personnes
 arrivant d’Athènes dénonçaient hautement que les fortifications se
 poursuivaient et que déjà la muraille gagnait en hauteur ; on n’avait
 aucun motif pour se refuser à les croire. Thémistocle, instruit de ces
 rapports, invita les Lacédémoniens à ne pas se laisser abuser par de
 vaines paroles, mais à députer plutôt quelques-uns des leurs, des hommes
 probes et véridiques, qui rapporteraient fidèlement ce qu’ils auraient
 vu. On les expédia. De son côté, il informa les Athéniens de cette
 députation par un avis secret, et leur recommanda de retenir les envoyés
 le moins ostensiblement possible, mais de ne pas les laisser aller avant
 qu’ils fussent eux-mêmes de retour ; car ses collègues, Abronichus, fils
 de Lysiclès, et Aristide, fils de Lysimaque, étaient enfin arrivés, lui
 annonçant que la muraille avait une hauteur suffisante. Il craignait que
 les Lacédémoniens, une fois instruits de la vérité, ne voulussent plus
 les laisser partir. Les Athéniens retinrent les envoyés, conformé- ment
 à ses prescriptions. Alors Thémistocle se présenta devant les
 Lacédémoniens ; il déclara qu’Athènes était entourée de murs et pouvait
 désormais pourvoir à la sûreté de ses habitants ; que si les
 Lacédémoniens ou leurs alliés voulaient y envoyer quelque ambassade, ils
 auraient à traiter maintenant avec des hommes connaissant et leurs
 propres intérêts et ceux de la Grèce ; que, quand ils avaient cru
 nécessaire d’abandonner leur ville et de monter sur leurs vaisseaux, ils
 avaient su prendre, sans les Lacédémoniens, cette au-
 dacieuse résolution ; qu’enfin, dans toutes les affaires où ils
 s’étaient consultés avec les Lacédémoniens, ils ne s’étaient montrés
 inférieurs à personne pour la sagesse des résolutions ; qu’il leur
 semblait utile actuellement de fortifier leur ville, et que l’intérêt
 des habitants était, en cela, d’accord avec celui de tous les alliés ;
 qu’en effet il était impossible, s’il n’y avait entre les parties
 contractantes parité de situation et de forces, qu’on prît de concert et
 sur le pied de l’égalité des mesures analogues dans l’intérêt commun. Il
 fallait donc, disait-il, ou qu’aucun des confédérés n’eût de
 fortifications, ou qu’on approuvât ce qu’avaient fait les Athéniens.

XCII. Les Lacédémoniens, à ce discours, ne témoignèrent ouvertement aucun
 ressentiment contre les Athéniens, car ils n’avaient pas prétendu
 intimer une défense ; c’était seulement pour donner un conseil, dans
 l’intérêt commun, qu’ils avaient envoyé une députation ; d’ailleurs, ils
 témoignaient alors beaucoup de bienveillance aux Athéniens, surtout en
 raison de leur dévouement contre les Mèdes. Ils n’en éprouvèrent pas
 moins un secret dépit d’avoir manqué leur but. Quant aux députés, ils se
 retirèrent de part et d’autre sans récriminer.

XCIII. C’est ainsi que les Athéniens fortifièrent leur ville en peu de
 temps ; aussi reconnaît-on, aujourd’hui encore, que les constructions
 furent élevées à la hâte : les fondements sont formés de pierres non ap-
 pareillées, souvent tout à fait brutes, et jetées là au hasard, comme on
 les apportait ; on trouve même des cippes funéraires et des sculptures
 mêlés à la maçonne- rie. Cela tient à ce que l’enceinte de
 la ville fut agrandie dans tous les sens et que, dans la précipitation
 du moment, on mettait tout en œuvre indistinctement. 
 Thémistocle persuada aussi de compléter les constructions du Pirée ,
 commencées précédemment, l’année de son archontat . Le
 Pirée, avec ses trois ports naturels, lui paraissait d’une grande
 importance ; car il pensait que les Athéniens trouveraient dans la
 marine, s’ils s’y adonnaient, de grandes res- sources pour
 l’accroissement de leur puissance. Il osa le premier dire qu’ils
 devaient s’adonner à la mer, et tout d’abord il leur en prépara
 l’empire. C’est d’après ses conseils qu’on donna aux murs qui entourent
 le Pirée la largeur qu’on leur voit encore aujourd’hui. Deux chariots de
 pierres y passaient aisément en se croisant. A l’intérieur, il n’y avait
 ni moellon ni mortier ; il n’entrait dans les constructions que
 d’énormes blocs de pierre, taillés à angles droits et reliés entre eux
 extérieurement avec du fer et du plomb. Ils ne furent élevés qu’à la
 moitié de la hauteur qu’il avait projetée ; car il voulait que leur
 élévation et leur épaisseur pussent décourager toutes les tentatives des
 ennemis, et, dans sa pensée, un petit nombre d’hommes, même des moins
 valides, devaient suffire à les garder, pendant que les autres
 monteraient sur les vaisseaux. S’il se préoccupait surtout de la marine,
 c’était dans cette pensée, ce me semble, qu’il serait plus facile à
 l’armée du roi d’envahir l’Attique par mer que par terre. Le Pirée lui
 semblait d’ailleurs plus important que la ville haute ; et,
 bien des fois, il conseilla aux Athéniens, si jamais ils étaient forcés
 par terre, de descendre au Pirée et d’y lutter sur leurs vaisseaux
 contre tous leurs ennemis. 
 C’est ainsi que les Athéniens fortifièrent leur ville et firent toutes
 leurs dispositions, immédiatement après la retraite des Mèdes.

XCIV. Cependant Pausanias, fils de Cléombrote, avait été envoyé de
 Lacédémone, pour commander les Grecs, à la tête de vingt vaisseaux du
 Péloponnèse. Les Athéniens naviguèrent de conserve avec trente vais-
 seaux ; un grand nombre d’alliés les suivaient. Ils se portèrent contre
 Cypre, qu’ils soumirent en grande partie ; puis ils allèrent, toujours
 sous le même commandement, assiéger Byzance occupée par les Mèdes, et
 s’en emparèrent .

XCV. Mais déjà la dureté de Pausanias commençait à peser aux Grecs particulièrement aux Ioniens et à tous
 ceux qui s’étaient récemment soustraits à la domination du roi . Ils allèrent trouver les
 Athéniens, et les prièrent, au nom de leur commune origine , de se
 mettre à leur tête, et de les protéger au besoin contre les violences de
 Pausanias. Les Athéniens accueillirent cette demande et leur
 témoignèrent les meilleures dispositions, s’engageant à leur donner
 l’appui qu’ils récla- maient, et à prendre sur tout le
 reste les mesures qu'ils jugeraient les meilleures. Sur ces entrefaites
 les Lacédémoniens rappelèrent Pausanias pour le juger sur les faits
 venus à leur connaissance . Les Grecs qui venaient à Lacédemone se plaignaient
 vivement de ses injustices ; dans son commandement il agissait plutôt en
 tyran qu’en général. Il fut donc rappelé au moment même où, en haine de
 lui, tous les alliés, à l’exception des soldats du Péloponnèse, se
 rangeaient sous les ordres des Athéniens . Arrivé à Lacédémone, il fut condamné pour
 violences envers des particuliers, mais absous sur les faits capitaux.
 Et pourtant on l’accusait surtout de médisme et le reproche paraissait
 fondé. Le com- mandement ne lui fut pas rendu ; on envoya à sa place
 Dorcis et quelques collègues, à la tête d’une armée peu nombreuse. Mais
 les alliés refusèrent de se placer sous leurs ordres ; ils se retirèrent
 alors et ne furent pas remplacés. Les Lacédémoniens craignaient qu’au
 dehors leurs généraux ne se corrompissent, comme il était arrivé pour
 Pausanias .
 D’ailleurs, ils voulaient se débarrasser de la guerre médique ; ils
 croyaient les Athéniens en état de la conduire et étaient à cette époque
 en bons rapports avec eux.

XCVI. Les Athéniens, investis ainsi du commandement que les alliés leur
 avaient déféré en haine de Pausanias, fixèrent l’apport de chaque
 ville dans la lutte contre le Barbare ; aux uns ils
 demandèrent de l’argent, aux autres des vaisseaux. Le prétexte était de
 ravager les terres du Roi, en représailles de ce qu’on avait souffert.
 C’est alors que fut instituée chez les Athéniens la magistrature des
 Hellénotames, chargés de percevoir le Phoros 
 . On désignait sous ce
 nom la contribution en argent. Le premier Phoros fut fixé à quatre cent
 soixante talents. Le trésor était déposé à Délos, et les assemblées se
 tenaient dans le temple.

XCVII. Commandant à des alliés d’abord indépendants et admis à délibérer
 dans les assemblées communes, les Athéniens accrurent leur puissance et
 par les armes et par le maniement des affaires, dans l’in- tervalle qui
 sépare la guerre rnédique de celle-ci. Voici le précis de ces
 accroissements successifs, au milieu de leurs démêlés soit avec les
 barbares et avec leurs alliés révoltés, soit avec les peuples du
 Péloponnèse, toujours mêlés, l’un ou l’autre, à ces querelles. Je me
 suis permis une digression à ce sujet, parce que tous ceux
 qui m’ont précédé ont négligé cette partie, pour se borner à l’histoire
 de la Grèce avant la guerre médique, ou à la guerre médique elle-même.
 Le seul qui ait touché ce point, Hellanicus , dans
 son histoire de l’Attique, l’a traité brièvement et laisse
 à désirer pour l’exactitudé chronologique. C’est d’ailleurs par ces
 faits qu’on peut voir comment s’est établie la domination
 athénienne.

XCVIII. D’abord, sous le commandement de Cimon, fils de Miltiade, ils
 assiégèrent Eion, place occupée par les Mèdes, sur le Strymon , la prirent et réduisirent les habitants
 en esclavage. Scyros, île de la mer Égée, habitée par les Dolopes , éprouva ensuite le même sort et reçut une
 colonie athénienne. Ils firent aussi la guerre aux Carystiens ; le reste de l’Eubéen’y prit aucune
 part, et, au bout quelque temps, les hostilités finirent par une
 convention. Vint ensuite la défection des Craniens, qu’ils attaquèrent
 et réduisirent à la suite d’un siége. Ce fut le premier peuple qui,
 contrairement au droit commun, passa de la condition d’allié à celle de
 sujet. Plus tard beaucoup d’autres eurent successivement le même
 sort.

XCIX. Les motifs de défection ne manquaient pas ; au premier rang étaient
 le défaut de paiement des redevances en argent et en vaisseaux et le
 refus de service ; car les Athéniens agissaient avec rigueur et
 excitaient des mécontentements par l’imposition forcée de charges qu’on
 n’avait ni l’habitude ni la volonté de supporter. Sous bien d’autres
 rapports leur domination s’était appesantie 
 : dans les expédi- tions communes, ils ne traitaient plus
 les alliés sur le pied de l’égalité ; et d’ailleurs, il leur était
 devenu facile de réduire ceux qui les abandonnaient. La faute en était
 aux alliés eux-mêmes ; car, par suite de leur répugnance pour le service
 militaire, la plupart d’entre eux, pour ne pas quitter leurs foyers,
 stipulaient une redevance en argent, équivalente au contingent de
 vaisseaux auquel ils étaient tenus. La marine athénienne s’accroissait
 de leur contribution, et ensuite, lorsqu’euxmêmes tentaient quelque
 défection, ils s’engageaient dans la guerre sans préparatifs et sans
 expérience.

C. Les Athéniens, assistés de leurs alliés, combattirent ensuite les
 Mèdes sur terre et sur mer, près du fleuve Eurymédon , en Pamphilie. Vainqueurs
 le même jour dans les deux affaires, sous le commandement de Cimon, fils
 de Miltiade, ils prirent aux Phéniciens ou détruisirent deux cents
 galères. 
 Quelque temps après, les Thasiens se
 détachèrent de leur alliance, à propos de démêlés relatifs aux comptoirs
 et aux mines qu’ils exploitaient sur la côte de Thrace, en face de
 Thasos. Les Athéniens envoyèrent une flotte contre Thasos, remportèrent
 une victoire navale et firent une descente dans l’île. Vers le même
 temps ils envoyèrent dix mille colons, tant des leurs que des alliés,
 occuper, sur les bords du Strymon, le lieu appelé alors les Neuf-Voies,
 et maintenant Amphipolis. Après s’être emparés des Neuf-Voies sur les
 Édoniens, ils s’avançaient vers l'intérieur , lorsque tous les 
 Thraces , également inquiets de la fortification
 des Neuf-Voies, se réunirent et les anéantirent à Dra- bisque, en
 Édonie .

CI. Les Thasiens, vaincus et assiégés, se tournèrent vers les
 Lacédémoniens et les prièrent de leur venir en aide par une diversion
 sur l’Attique. Les Lacédémoniens s’y engagèrent, à l’insu des Athéniens
 ; ils allaient agir, lorsqu’ils en furent détournés par le tremblement
 de terre qui eut lieu à
 cette époque. Les Hilotes profitèrent de cette occasion, ainsi que les
 Thuriates et les Éthéens, voisins des Lacédémoniens, pour se
 soulever et s’enfermer à Ithome. La plupart des Hilolcs descendaient des
 anciens Messéniens réduits jadis en servitude, ce qui leur faisait
 donner à tous le nom de Messéniens .
 Les Lacédémoniens eurent donc une guerre à soutenir contre les révoltés
 d’Ithome. 
 Quant aux Thasiens, après trois ans de siége, ils ca- 
 pitulèrent, rasèrent leurs fortifications, livrèrent aux Athéniens leurs
 vaisseaux, se soumirent à payer la somme à laquelle ils furent taxés et
 pour le présent et pour l’avenir, et enfin renoncèrent à toute
 prétention sur le continent et les mines.

CII. Les Lacédémoniens, voyant se prolonger la guerre contre les révoltés
 d’Ithome, eurent recours à leurs alliés et aux Athéniens. Ces derniers
 vinrent en grand nombre, sous les ordres de Cimon. On les avait appelés
 surtout à cause de leur réputation d’habileté dans l’art des siéges ;
 mais, les opérations ayant continué à traîner en longueur, cette
 habileté parut en défaut ; car ils auraient dû emporter la place. C’est
 à propos de cette expédition que se manifesta pour la première fois la
 mésintelligence entre les Lacédémoniens et les Athéniens. Les
 Lacédémoniens, voyant que la ville n'était pas enlevée de vive force,
 s’inquiétèrent de l’audace et de l’esprit remuant des Athéniens ; ils les regardaient comme d’une autre race
 qu’eux et craignaient, si leur séjour devant Ithome se prolongeait, que
 leur fidélité ne fût pas à l’abri des suggestions des assiégés. Aussi,
 de tous leurs alliés, ils congédièrent les Athéniens seuls, sous
 prétexte qu’ils n’avaient plus besoin d’eux ; mais sans leur témoigner
 cependant aucun soupçon. Néanmoins, les Athéniens comprirent que le
 prétexte assigné à leur renvoi n’était pas sérieux et qu’il était
 survenu quelque défiance. Ils s’indignèrent et résolurent de ne point
 tolérer une pareille offense de la part des Lacédémoniens. Dès qu’ils se
 furent retirés, ils renoncèrent à l’alliance contractée
 avec eux contre les Mèdes, et en formèrent une nouvelle avec les
 Argiens, ennemis de Lacédémone . Les Thessaliens entrèrent aussi dans la
 même ligue et se lièrent à chacun des deux peuples par les mêmes
 serments.

CIII. Après dix ans de siége, ceux d’Ithome, à bout de ressources,
 capitulèrent avec les Lacédémoniens . Les conditions étaient qu’ils sortiraient du
 Péloponnèse sous la foi des traités et n’y rentreraient jamais ; que si
 quelqu’un d’eux y était surpris, il serait esclave de celui qui l’aurait
 arrêté. Un oracle de la pythie avait précédemment ordonné aux
 Lacédémoniens de laisser aller le suppliant de Jupiter Ithoméen. Ils
 sortirent donc avec leurs enfants et leurs femmes ; les Athéniens, en
 haine des Lacédémoniens, les accueillirent et les établirent à
 Naupacte qu’ils venaient de prendre
 récemment sur les Locriens Ozoles. 
 Les Mégariens vinrent aussi se joindre aux Athéniens ; ils s’étaient
 séparés des Lacédémoniens, parce que les Corinthiens leur faisaient la
 guerre pour une question de limites. Les Athéniens occupèrent Mégare et
 Pèges ; ils construisirent chez les Mégariens les longs murs ; qui
 s’étendent de la ville à Nisée , et en prirent eux-mêmes la garde. C’est surtout de là
 que date la haine violente des Corinthiens contre les Athéniens.

CIV. Cependant, Inarus de Libye, fils de Psammé- tique, roi
 des Libyens qui continent à LÉgypte, partit de Marée , ville au-dessus de Pharos, et fit soulever la
 plus grande partie de l’Égypte contre le roi Artaxer- xès . Investi lui-même
 du commandement, il appela les Athéniens. Ceux-ci faisaient alors une
 expédition contre Cypre, avec deux cents vaisseaux tant d’Athènes que
 des alliés. Ils quittèrent Cypre à cet appel, remontèrent le Nil, et,
 maîtres du cours du fleuve, ainsi que des deux tiers de Memphis, ils
 assiégèrent la partie restée libre et qu’on appelait le Mur-Blanc. Là
 s’étaient réfugiés des Perses, des Mèdes et ceux des Égyptiens qui
 n’avaient pas pris part à la révolte.

CV. Les Athéniens, ayant fait une descente à Halies ,
 attaquèrent les Corinthiens et les Épidauriens. Les Corinthiens furent
 vainqueurs. Plus tard les Athéniens livrèrent un combat naval aux
 Péloponnésiens, à la hauteur de Cécryphalie et vainquirent à leur
 tour. Survint ensuite une guerre entre les Eginètes et les Athéniens.
 Une grande bataille navale se livra entre eux près d’Égine ; les uns et
 les autres étaient assistés de leurs alliés. Les Athéniens, commandés
 par Léocrate, fils de Strœbus, furent vainqueurs ; ils prirent
 soixante-dix vaisseaux, descendirent à terre et assiégèrent la ville.
 Les Lacédémoniens, voulant secourir les Éginètes, leur firent passer
 trois cents hoplites qui avaient précédemment servi comme auxiliaires
 avec les Corinthiens et les Épidauriens. En même temps ils
 occupèrent les hauteurs de Géranie , pendant que les Corinthiens et les alliés
 descendaient dans la Mégaride·, ils espéraient que les Athéniens, ayant
 une grande partie de leur armée occupée ailleurs, à Égine et en Égypte,
 seraient dans l’impossibilité de secourir les Mégariens, ou que, s’ils
 le faisaient, il leur faudrait abandonner Égine. Mais le corps
 expéditionnaire d’Égine ne fit aucun mouvement ; les Athéniens
 envoyèrent à Mégare, sous la conduite de Myronidès, les plus âgés et les
 plus jeunes des citoyens restés à Athènes·, une bataille qu’ils
 livrèrent aux Corinthiens resta indécise, et les deux partis se
 séparèrent, prétendant, chacun de leur côté, n’avoir pas eu le dessous.
 Cependant les Corinthiens se retirèrent, et les Athéniens, qui avaient
 plutôt eu l’avantage, élevèrent un trophée. Mais les Corinthiens,
 traités de lâches à leur retour par les vieillards qui étaient restés à
 la ville, se préparèrent pendant douze jours entiers et revinrent élever
 un trophée de victoire en face de celui des Athéniens. Les Athéniens
 accoururent alors de Mégare, tuèrent ceux qui érigeaient le trophée,
 attaquèrent ensuite les autres et les mirent en déroute.

CVI. Les Corinthiens vaincus battirent en retraite. Un corps assez
 considérable d’entre eux, vivement poussé, se trompa de route et tomba
 dans une propriété particulière, entourée d’un large fossé, et sans
 issue. Les Athéniens s’en aperçurent, firent face à l’entrée avec des
 hoplites, entourèrent l’enceinte de troupes légères et lapidèrent tous
 ceux qui s’y étaient engagés. Ce fut un grand désastre pour les
 Corinthiens. Le gros de leur armée regagna le pays.

CVII. Vers cette époque 
 les Athéniens commencèrent la construction des longs murs, qui
 s’étendent jusqu’à la mer, dans la direction de Phalère et du Pirée. 
 Les Phocéens firent une expédition contre la Doride , métropole
 des Lacédémoniens ; ils attaquèrent Bœon, Cytinion, Erinéos, et prirent
 une de ces petites places. Les Lacédémoniens, sous la conduite de
 Nicomède, fils de Cléombrote, qui commandait à la place du roi
 Plistoanax, fils de Pausanias, trop jeune encore, se portèrent au
 secours des Doriens, avec quinze cents de leurs hoplites et dix mille
 des alliés. Ils forcèrent les Phocéens à rendre la ville par
 capitulation, et se retirèrent. Mais la difficulté était de rentrer chez
 eux ; s'ils voulaient prendre la mer et traverser le golfe de Crisa, ils
 devaient trouver en croisière la flotte athénienne qui leur barrait le
 passage. Par Géranie, la route ne leur paraissait pas sûre, les
 Athéniens étant maîtres de Mégare et de Pèges. D’ailleurs,
 indépendamment des difficultés de cette route, les issues étaient
 constamment gardées par les Athéniens ; les Lacédémoniens sentaient bien
 qu’en cette circonstance le passage de ce côté leur serait aussi
 disputé. Ils crurent donc devoir s’arrêter en Béotie, pour considérer à
 loisir quel serait le moyen le plus sûr d’opérer leur retraite. En
 prenant ce parti, ils avaient aussi cédé un peu aux instigations
 secrètes de quelques Athéniens qui espéraient détruire la démocratie et
 empêcher la construction des longs murs3. Les Athéniens en masse se
 portèrent contre 
 eux, assistés de mille Argiens et des divers contingents
 des alliés, en tout quatorze mille hommes ; ce qui les détermina à cette
 expédition fut l’embarras dans lequel ils supposaient les Lacédémoniens
 pour opérer leur retraite, et aussi quelque soupçon de ce qui se tramait
 contre la démocratie. Un corps de cavalerie thessalienne marchait avec
 eux, conformément au traité ; mais,
 pendant l’action, il passa aux Lacédémoniens.

CVIII. Le combat se livra à Tanagre , en Béotie. La victoire resta aux Lacédémoniens et à
 leurs alliés ; mais il y eut de part et d’autre un grand carnage. Les
 Lacédémoniens pénétrèrent dans la Mégaride, coupèrent les arbres, et
 rentrèrent chez eux par Géranie et l'isthme. Soixante-deux jours après
 ce combat, les Athéniens, sous la conduite de Myronidès, allèrent
 attaquer les Béotiens, les battirent à Œnophytis , et soumirent la
 Béotie, ainsi que la Phocide. Ils rasèrent les fortifications de
 Tanagre, et prirent chez les Locriens d’Oponte cent otages, choisis
 parmi les plus riches citoyens. Enfin ils terminèrent chez eux la
 construction des longs murs. 
 Vint ensuite la capitulation des Éginètes. Ils se rendirent aux
 Athéniens , rasèrent leurs
 murailles, livrèrent leurs vaisseaux, et se soumirent pour l'avenir à un
 tribut déterminé. 
 
 Les Athéniens firent avec leur flotte le tour du Péloponnèse, sous le
 commandement de Tolmidès, fils de Tolmæus ; ils brûlèrent le chantier
 maritime des Lacédémoniens , prirent Chalcis, ville
 dépendante de Corinthe, descendirent à terre et battirent les
 Sicyoniens.

CIX. Les Athéniens et les alliés qui se trouvaient en Égypte s’y étaient
 maintenus ; mais la guerre avait eu pour eux bien des alternatives ;
 d’abord ils s’étaient emparés de l’Égypte. Le roi 
 avait envoyé alors à Lacédémone le Perse Mégabaze, avec de l’argent,
 pour déterminer les Péloponnésiens à envahir l’Attique, et forcer ainsi
 les Athéniens à évacuer l’Égypte ; mais l’affaire échoua : Mégabaze,
 voyant que l’argent était dépensé en pure perte, retourna en Asie avec
 le reste de ses trésors. Le Perse Mégabyse, fils de Zopyre , fut alors envoyé en
 Égypte à la tête d’une nombreuse armée ; il arriva par terre, vainquit
 dans un combat les Égyptiens et leurs alliés, chassa les Grecs de
 Memphis et finit par les enfermer dans l’île de Prosopitès . Après les y avoir assiégés
 dix-huit mois, il dessécha le lit du fleuve en détournant les eaux, mit
 les vaisseaux à sec et joignit la plus grande partie de l’île au
 continent ; il y passa alors à pied et s’en empara.

CX. Ainsi furent ruinées les affaires des Grecs, après six ans de guerre.
 De cette nombreuse année, bien peu d’hommes purent se sauver à Cyrène,
 en traversant la Libye. La plupart périrent. L’Égypte
 rentra sous la do- mination du roi, à l’exception du marais où régnait Amyrtée. Il échappa à
 toutes les poursuites, grâce à l’étendue du marais et au courage des
 habitants, les plus belliqueux des Egyptiens. Quant à Inarus, roi des
 Libyens, cause de tout ce trouble en Égypte, il fut pris par trahison et
 mis en croix. Cinquante trirèmes d’Athènes et des alliés, envoyées en
 Égypte pour relever les premières, abordèrent à l’embouchure du Nil
 nommée Mendésienne, sans rien savoir de ce qui s’était passé. Un corps
 d’infanterie les attaqua par terre, et la flotte phénicienne par la mer
 ; la plupart des vaisseaux furent détruits ; très peu parvinrent à
 s’échapper. Ainsi se termina cette grande expédition des Athéniens et de
 leurs alliés en Égypte .

CXI. Oreste, fils d’Échécratidès, roi des Thessaliens, chassé du trône,
 persuada aux Athéniens de l’y rétablir. Ils prirent avec eux les
 Béotiens et les Phocéens, leurs alliés, et marchèrent contre Pharsale,
 en Thessalie ; mais, contenus par la cavalerie thessalienne, ils ne
 furent jamais maîtres que du terrain qu’ils occupaient, sans pouvoir
 s’éloigner de leur camp. N’ayant pu ni prendre la ville, ni réaliser en
 rien l’objet de leur expédition, ils s'en retournèrent
 sans avoir rien fait et ramenèrent Oreste avec eux . 
 Peu de temps après, mille Athéniens s’embarquèrent à Pèges, place en leur
 pouvoir, et longèrent la côte jusqu’à Sicyone, sous le commandement de
 Périclès, fils de Xanthippe. Ils firent une descente et battirent ceux
 des Sicyoniens qui en vinrent aux mains avec eux ; aussitôt après ils s’adjoignirent les Achéens et
 traversèrent le golfe pour aller, sur la côte opposée, attaquer
 Œniades , en
 Acarnanie. Mais, après un siége inutile, ils renoncèrent à cette
 entreprise et retournèrent chez eux.

CXII. Trois ans après ces événements , une trêve de cinq ans fut conclue entre les
 Péloponnésiens et les Athéniens. Ceux-ci, en paix dès lors avec la
 Grèce, envoyèrent contre Cyprc deux cents vaisseaux, tant d’Athènes que
 des alliés, sous le commandement de Cimon. Soixante vaisseaux furent
 détachés de cette flotte vers l’Égypte, à la demande d’Amyrtée, ce roi
 du marais dont j’ai parlé. Les autres assiégèrent Cilium. Mais Cimon
 mourut ; la famine survint ; ils levèrent le siége de Citium et
 repartirent . En passant au-dessus de Salamine, en Cypre,
 ils rencontrèrent les Phéniciens et les Ciliciens, les
 combattirent en même temps sur terre et sur mer et remportèrent une
 double victoire. Après ce succès, ils rentrèrent au port. Les autres
 vaisseaux partis en même temps et détachés vers l’Égypte rentrèrent
 également. 
 Les Lacédémoniens firent ensuite l’expédition qui a reçu le nom de Guerre sacrée ; ils
 s’emparèrent du temple, de Delphes et le remirent aux Delphiens ; mais,
 après leur départ, les Athéniens l’attaquèrent à leur tour, s’en
 rendirent maîtres, et le confièrent aux Phocéens.

CXIII. Quelque temps après eut lieu l’expédition des Athéniens en Béotie.
 Les exilés béotiens occupaient Orchomène, Chéronée et quelques autres
 places de la Béotie. Les Athéniens, fatigués de l'hostilité de ces
 villes, envoyèrent contre elles mille de leurs hoplites et les
 contingents de chacun des alliés, sous le commandement de Tolmidès, fils
 de Tolmæus. Ils prirent Chéronée, réduisirent les habitants en
 servitude, et se retirèrent après y avoir mis garnison. Mais en traver-
 sant le territoire de Coronée ils furent assaillis par les exilés
 béotiens d’Orchomène assistés
 des Locriens, des fugitifs de l’Eubée et de tous ceux qui avaient contre
 eux les mêmes griefs. Ceux-ci furent vainqueurs, tuèrent une partie des
 Athéniens et firent les autres prisonniers. Les Athéniens durent
 abandonner par un traité la Béotie tout entière, à la condition qu’on
 leur rendrait leurs prisonniers. Les exilés béotiens et tous les autres
 rentrèrent et recouvrèrent leur indépendance.

CXIV. Peu après, l’Eubée se détacha des Athéniens . Déjà
 Périclès y était passé avec une armée athénienne, lorsqu'on lui annonça
 que Mégare venait de faire défection , que les Péloponnésiens allaient
 envahir l’Attique, et que les Mégariens avaient massacré la garnison
 athénienne, à part ce qui avait pu se réfugier à Nisée. En même temps
 les Mégariens avaient appelé à leur secours les Corinthiens, les
 Sicyoniens et les Épidauriens. Périclès ramena en toute hâte son armée
 de l’Eubée. Néanmoins les Péloponnésiens envahirent l’Attique, sous le
 commandement de Plistoanax, fils de Pausanias, roi des Lacédémoniens, et
 s’avancèrent jusqu’à Éleusis et à la plaine de Thria , qu’ils ravagèrent. Ils
 s’arrê- tèrent là et rentrèrent chez eux . Les
 Athéniens alors repassèrent en Eubée , sous la conduite de Périclès, et
 la soumirent tout entière. Ils admirent tous les habitants à
 composition, excepté ceux d’Hestiée, qu’ils chassèrent, et dont ils
 occupèrent eux-mêmes le pays.

CXV. Peu après leur retour d’Eubée ils firent avec les Lacédémoniens et
 leurs alliés une trêve de trente ans et
 rendirent Nisée, Pèges, Trézène et l’Achaïe ; c’était tout ce qu’ils
 avaient conquis sur les Péloponnésiens. 
 Six ans plus tard la guerre éclata entre les Samiens et les
 Milésiens, au sujet de Priène . Les Milésiens, ayant eu le dessous, vinrent à
 Athènes récriminer contre les Samiens. Ils avaient pris avec eux
 quelques particuliers de Samos qui aspiraient à changer la forme du
 gouvernement. Les Athéniens mirent à la voile pour Samos, avec quarante
 vaisseaux, et y établirent la démocratie ; ils prirent en otages
 cinquante enfants samiens et autant d’hommes faits, qu’ils déposèrent à
 Lemnos ; puis ils mirent garnison dans l’ile et se retirèrent. 
 Cependant quelques-uns des Samiens qui avaient quitté l’ile pour se
 réfugier sur le continent se liguèrent avec les plus puissants de ceux
 qui étaient restés dans la ville, et avec Pissythnès, fils d’Hystaspe,
 alors gouverneur de Sardes. Ils réunirent sept cents hommes de troupes
 auxiliaires et passèrent de nuit à Samos. D’abord ils se portèrent
 contre les chefs du parti populaire, qu’ils saisirent pour la plupart.
 Ils allèrent ensuite enlever furtivement leurs otages de Lemnos,
 rompirent avec Athènes, livrèrent à Pissythnès la garnison athénienne ,
 ainsi que les chefs qui étaient entre leurs mains, et se disposèrent
 aussitôt à attaquer Milet. Les Byzantins entrèrent aussi dans leur
 défection.

CXVI. A cette nouvelle, les Athéniens firent voile pour Samos avec
 soixante vaisseaux. Seize de ces bâtiments ne prirent point part aux
 opérations, ayant été détachés les uns sur les côtes de Carie pour
 observer la flotte phénicienne, les autres à Chio et à Lesbos pour
 demander des secours. Ce fut donc avec quarante- quatre
 vaisseaux que les Athéniens, commandés par Périclès et neuf autres
 généraux attaquèrent, près de l’ile de Tragie soixante-dix
 vaisseaux samiens, dont vingt portaient des soldats. Cette flotte
 revenait alors de Milet. Les Athéniens furent victorieux ; plus tard,
 renforcés par quarante vaisseaux d’Athènes et par vingt-cinq de Chio et
 de Lesbos, ils descendirent à terre, furent encore vainqueurs et
 investirent la ville sur trois côtés au moyen d’une contre-enceinte ; le
 quatrième était fermé par leur flotte. Périclès prit alors soixante
 vaisseaux qui faisaient le siége, et, sur l’avis que la flotte
 phénicienne s’avançait, il se porta rapidement vers Cannes et la Carie. Car déjà Stésagoras et d’autres Samiens
 étaient parvenus à sor- tir, avec cinq vaisseaux, pour aller à la
 rencontre des Phéniciens .

CXVII. Pendant ce temps les Samiens, étant sortis du port à l’improviste,
 tombèrent sur le mouillage ennemi, que rien ne protégeait, détruisirent
 les bàtiments d’avant-garde, battirent les vaisseaux qui vinrent à leur
 rencontre et restèrent, quatorze jours durant, maîtres de la mer qui
 baigne Samos .
 Ils en pro- fitèrent pour faire entrer et sortir tout ce qu’ils
 voulurent. Mais, au retour de Périclès, ils se virent de nouveau bloqués
 par la flotte. Il arriva ensuite d’Athènes quarante
 vaisseaux de renfort sous le commandement de Thucydide d’Agnon et de Phormion
 ; vingt aux ordres de Tleptolème et d’Anticlès ; enfin trente de Chio et
 de Lesbos. Les Samiens tentèrent un combat de mer, mais ils ne tinrent
 pas longtemps ; réduits bientôt à l'impossibilité de résister, ils
 capitulèrent après neuf mois de siége et se soumirent aux conditions
 suivantes : ils rasèrent leurs murailles, livrèrent des otages et leurs
 vaisseaux, et s’engagèrent à payer, à des échéances déterminées, les
 frais de la guerre . Les Byzantins se
 soumirent également et redevinrent, comme auparavant, sujets
 d’Athènes.

CXVIII. Après ces événements , et à quelques
 années d’intervalle, nous arrivons aux faits dont j’ai parlé plus haut,
 l’affaire de Corcyre, celle de Potidée, et tout ce qui servit de
 prétexte à la guerre actuelle. Toutes ces entreprises des Grecs contre
 les Grecs ou contre les barbares, remplissent un intervalle de cinquante
 ans, de la retraite de Xerxès à la guerre du Péloponnèse. Pendant cette
 période, les Athéniens affermirent leur domination et parvinrent à un
 haut degré de puissance. Les Lacédémoniens le sentaient, mais n’y
 apportaient aucune entrave ; à part quelques courts intervalles de
 résistance, ils restèrent généralement inactifs. Même avant cette époque
 ils répugnaient à faire la guerre, à moins de nécessité 
 absolue, et ils avaient d’ailleurs été quelque peu rete- nus par des
 luttes intestines. Mais, lorsque la puissance athénienne se fut élevée
 visiblement, lorsque déjà elle en vint à entamer leurs alliés, perdant
 alors patience, ils crurent nécessaire d’attaquer avec la plus grande
 vigueur et de briser, s’ils le pouvaient, cette domination : tel fut le
 but de la guerre actuelle. 
 Les Lacédémoniens décidèrent donc que la trêve était rompue et qu’il y
 avait eu injuste agression de la part des Athéniens. Ils envoyèrent à
 Delphes demander au dieu s’il leur serait avantageux de faire la guerre
 ; le dieu, dit-on, répondit qu’en combattant avec énergie on 
 aurait la victoire, et que, invoqué ou non,
 il prêterait lui-même son appui .

CXIX. Ils rassemblèrent de nouveau les alliés pour mettre aux voix la
 question de guerre. Les députés des villes alliées arrivèrent, et,
 l’assemblée s’étant formée, chacun émit son opinion. La plupart
 accusèrent les Athéniens et se déclarèrent pour la guerre. Les Corin-
 thiens, inquiets pour Potidée, avaient agi à l’avance auprès de chaque
 état isolément, pour faire décréter la guerre ; ils étaient présents,
 s’avancèrent les derniers, et parlèrent en ces termes :

CXX. « Généreux alliés, nous ne pouvons plus adresser de reproches aux
 Lacédémoniens ; car ce n’est qu’après avoir eux-mêmes décrété la guerre,
 qu’ils nous appellent aujourd’hui à nous prononcer. C’est
 ainsi que doivent agir ceux à qui est dévolu le commandement : partisans
 de l’égalité chez eux ; mais, dès qu’il s’agit des intérêts communs,
 jaloux d’y pourvoir les premiers, comme ils sont aussi, en toute
 occasion, l’objet des premiers honneurs. 
 « Ceux d’entre nous qui ont eu des rapports avec les Athéniens n’ont pas
 besoin d’apprendre à se tenir en garde contre eux ; mais ceux qui
 habitent l’intérieur, loin des places de commerce, doivent songer que,
 s’ils ne viennent au secours des habitants de la côte, ils auront
 eux-mêmes plus de difficulté à exporter leurs denrées et à recevoir en
 échange ce que la mer apporte au continent. Ils jugeraient mal les
 intérêts actuels s’ils croyaient y être étrangers ; ils doivent songer
 au contraire qu’en délaissant les villes maritimes, le danger viendra
 jusqu’à eux, et que c’est sur eux-mêmes, non moins que sur nous, qu’ils
 délibèrent en ce moment. Qu’ils ne craignent donc pas d’échanger la paix
 pour la guerre : sans doute il est de la prudence de rester en repos
 quand on n’a pas été lésé ; mais aussi, en présence d’une injustice,
 l’homme de cœur n’hésite pas à renoncer à la paix pour courir aux armes,
 sauf à traiter ensuite, une fois le succès obtenu. S’il n’est pas enivré
 par la victoire, il n’est point non plus énervé par le repos et la paix,
 au point de se résigner à l’injustice ; car celui que les jouissances
 rendent timide sera bientôt, s’il reste oisif, dépouillé de ce placide
 bien-être pour lequel il craint tant ; et celui qui, à la guerre, se
 laisse enfler par le succès, ne songe pas qu’il obéit aux entraînements
 d’une audace perfide. Bien des entreprises inconsidérées ont réussi
 contre des adversaires plus inconsidérés encore ; mais
 beaucoup d’autres, et même en plus grand nombre, paraissaient
 parfaitement conçues, qui n’ont au contraire abouti qu’à la honte. C’est
 que personne n’apporte dans l’exécution la même confiance que dans la
 conception d’un projet : on délibère en toute sécurité, et on faiblit,
 par crainte, quand il faut agir.

CXXI. « Quant à nous, c’est pour repousser une injustice et venger de
 justes griefs que nous réveillons aujourd’hui la guerre. Les Athéniens
 châtiés, nous déposerons à temps les armes. 
 « Nous avons bien des chances de vaincre : d’abord nous avons pour nous
 le nombre et l’expérience des combats ; ensuite nous avons tous
 également l’habitude de l’obéissance. Quant à la marine, qui fait leur
 force, nous en formerons une avec les ressources particulières de chaque
 ville et les trésors déposés à Delphes et à Olympie . Au moyen d’un emprunt nous serons en mesure de
 débaucher, par une solde plus élevée, leurs matelots étrangers ; car la puissance
 athé- nienne est plutôt mercenaire que nationale ; la nôtre, fondée sur
 nos personnes bien plus que sur nos richesses, a moins à craindre à cet
 égard. Une seule victoire navale nous les livre vraisemblablement. S’ils
 résistent, nous aurons plus de temps pour nous exercer à la marine, et,
 une fois égaux par la science, nous l'emporterons certainement par le
 courage : car les avan- tages que nous tenons de la
 nature, ils ne sauraient les acquérir par l’étude ; et la supériorité
 que leur donne la science, nous la leur enlèverons par le travail. Il
 nous faut de l’argent pour ces dépenses ; eh bien ! nous le fournirons :
 il serait vraiment étrange, quand leurs alliés ne se lassent pas de
 payer leur asservissement, que nous ne voulussions pas, nous, faire la
 moindre dépense pour nous venger de nos ennemis, pour assurer en même
 temps notre propre salut, et empêcher que ces mêmes richesses ne
 deviennent entre les mains des ra- visseurs l’instrument de notre
 ruine.

CXXII. « Nous avons encore d’autres moyens à leur opposer dans cette
 guerre : la défection de leurs alliés, dont la première conséquence est
 de tarir les revenus, source de leur puissance ; la construction de
 forteresses sur leur territoire , et tant d’autres ressources qu’on ne saurait prévoir
 actuellement. Car la guerre ne suit pas, tant s’en faut, une marche
 réglée à l’avance ; c’est elle-même qui, le plus souvent, combine ses
 moyens au gré des circonstances. Y rester maître de soi est le gage le
 plus sûr du succès ; s’y laisser emporter, c’est s’exposer à plus de
 revers. 
 « Songeons, en outre, que si chacun de nous n’avait à contester que sur
 des limites et contre des ennemis égaux en forces, on pourrait se
 résigner ; mais aujourd’hui les Athéniens, en état de lutter contre nous
 tous réunis, sont bien plus forts encore contre chaque ville isolément.
 Si donc nous ne nous réunissons tous ensemble, si peuples et villes ne
 se confédèrent dans une même pensée pour la défense
 commune, isolés, ils nous subjugueront sans peine ; et sachez que la
 défaite (quelque cruel que ce mot soit à entendre) n’apporterait avec
 elle rien moins que la servitude. Une pareille supposition, la seule
 pensée que tant de villes puissent être maltraitées par une seule, est
 déjà une honte pour le Péloponnèse. Éprouver un pareil sort ne
 paraîtrait alors que justice ; s’y résigner serait lâcheté. Nous
 montrerons-nous donc indignes de nos ancêtres ? Ils ont affranchi la
 Grèce entière ; et nous ne saurions affermir la liberté, même chez nous
 ! Nous laisserions une ville s’ériger en tyran, nous qui, lorsqu’un seul
 homme affecte la tyrannie dans un État, nous faisons gloire de le
 renverser ! Quant à nous, nous ne savons pas comment cette conduite
 échapperait au triple reproche d’imprévoyance, d’apathie ou d’incurie,
 trois vices funestes entre tous ; puisque c’est pour ne les avoir pas
 évités que vous en êtes venus à cette dédaigneuse indifférence qui a
 déjà causé bien des catastrophes, et qui, pour avoir conduit tant
 d’hommes à leur perte, a reçu le nom d’aveuglement.

CXXIII. « Mais à quoi bon critiquer longuement le passé, si ce n’est en
 vue des intérêts actuels ! C’est en faveur de l’avenir qu’il faut venir
 en aide au présent, sans épargner la peine ; car s’élever à la vertu par
 le travail est un exemple que nous ont légué nos pères. Si maintenant
 vous l’emportez un peu sur eux pur la richesse et la puissance, ne
 renoncez point, pour cela, à ces mœurs héréditaires ; car il n’est pas
 juste que ce qui a été acquis par la pauvreté soit perdu par l’opulence.
 Marchez donc, pleins d’une confiance que bien des motifs autorisent ;
 l’oracle s’est prononcé et le dieu lui- même a promis de
 vous venir en aide ; tout le reste de la Grèce combattra avec vous, soit
 par crainte, soit par intérêt. D’ailleurs, vous ne serez pas les
 premiers à enfreindre la trêve, puisque le dieu, en vous ordonnant de
 combattre, la déclare rompue ; loin de là, vous prendrez en main la
 défense des traités indignement foulés aux pieds ; car c’est l’agresseur
 qui les viole, et non celui qui se défend.

CXXIV. « Ainsi tout vous convie à faire la guerre : nous vous y exhortons
 en commun ; et il est certain qu’elle entre dans les intérêts des villes
 et des particuliers. Ne tardez donc pas à secourir les Potidéates,
 c’est-à-dire des Doriens assiégés par des loniens (c’était le contraire
 autrefois), et sauvez en même temps la liberté de tous les autres Grecs
 ; car si nous abandonnons ceux qui sont aujourd’hui attaqués, si l’on
 sait, de plus, que nous nous sommes réunis sans oser les secourir, il
 n’est pas possible que les autres n’éprouvent pas bientôt le même sort.
 Considérez, généreux alliés, que nous en sommes venus à la dernière
 extrémité, et que le meilleur parti est celui que nous conseillons.
 Décrétez donc la guerre, sans vous inquiéter de ce qu’elle peut avoir de
 terrible pour le moment, sans songer à autre chose qu’aux longs jours de
 paix qui en résulteront ; car c’est par la guerre surtout qu’on affermit
 la paix ; et il n’y a pas la même sécurité à fuir la guerre par amour du
 repos. 
 « Voyez cette ville qui, au milieu de la Grèce, s’est érigée en tyran :
 elle nous menace tous également ; déjà elle commande aux uns ; elle
 médite l’assujettissement des autres ; marchons donc pour la réduire,
 et, par là, assurons et l’affranchissement des Grecs mainte- nant asservis, et notre propre sécurité dans l’avenir. » 
 Ainsi parlèrent les Corinthiens.

CXXV. Lorsque tous eurent donné leur avis, les Lacédémoniens firent voter
 sucessivement tous les alliés présents, les délégués des petites villes
 comme ceux des grandes. La majorité se prononça pour la guerre. Cette
 décision prise, il n’y avait pas moyen d’agir surle-champ, aucune
 disposition n’étant faite : on arrêta donc que chacun ferait ses
 préparatifs en toute hâte ; moins d’une année fut employée à prendre les
 mesures nécessaires, jusqu’au jour où l’Attique fat envahie et la guerre
 ouvertement déclarée.

CXXVI. Pendant ce temps ils envoyèrent des députés porter leurs griefs
 aux Athéniens, afin d’avoir, autant que possible, un prétexte spécieux
 de faire la guerre, si leurs plaintes n'étaient pas écoutées. Dans une
 première ambassade, les Lacédémoniens ordonnèrent aux Athéniens d’expier
 le sacrilège commis contre la déesse ; voici quel était ce sacrilège : 
 Un Athénien, nommé Cylon, vainqueur aux jeux olympiques, riche et d’une
 famille ancienne, avait épousé la fille de Théagène de Mégare, alors
 tyran de cette ville. Cylon ayant consulté l’oracle de Delphes, le dieu
 lui répondit d’occuper l’acropole d’Athènes, le jour de la plus grande
 fête de Jupiter. Il prit avec lui des forces que lui fournit Théagène,
 ainsi que ses amis gagnés au complot, et, quand vinrent les fêtes olym-
 piques du Péloponnèse , il s’empara de l’acropole. Son but était la
 tyrannie. Il crut que c’était là la plus grande fête de
 Jupiter et qu’elle avait, en quelque sorte, une signification pour
 lui-même, en sa qualité de vainqueur olympien. Avait-il été question de
 la plus grande fête de Jupiter dans l’Attique, ou en quelque autre lieu
 ? C’est ce à quoi il ne songea même pas, et ce que l’oracle n’avait pas
 indiqué. Car il y a aussi chez les Athéniens une grande fête de Jupiter
 Mélichius, appelée Diasia , et qui se célèbre hors
 de la ville·, le peuple tout entier y fait des sacrifices, et beaucoup
 offrent, au lieu de victimes, des symboles en usage dans le pays .
 Cylon, croyant bien comprendre l’oracle, exécuta son entreprise. Mais,
 dès que les Athéniens en furent informés, ils accoururent en masse de la
 campagne, environnèrent l’acropole et en firent le siége. Comme il
 traînait en longueur, las de rester campés devant la place, ils se
 retirèrent pour la plupart et remirent aux neuf archontes la garde de la
 citadelle, avec plein pou- voir de tout régler comme ils l’entendraient
 ; car, à cette époque, l’administration des affaires publiques était en
 grande partie confiée aux archontes. Ceux qui étaient assiégés avec
 Cylon eurent beaucoup à souffrir du manque de vivres et d’eau ; quant à
 lui, il parvint à s’échapper avec son frère ; les autres, se voyant
 serrés de près, — car quelques-uns mouraient de faim, — s’assirent en
 suppliants auprès de l’autel qui est dans l’acropole. Les Athéniens
 commis à la garde, les voyant mourir dans le temple, les firent
 relever , avec promesse de
 ne leur faire aucun mal ; mais, après les avoir emmenés, ils les
 égorgèrent. Quelques uns s’étaient réfugiés auprès des déesses
 vénérables ; ils les
 tuèrent aussi, en passant, jusque sur les autels. Pour ce fait, ils
 furent déclarés souillés et sacrilèges envers la déesse, eux et leur
 race. Les Àthéniens les expulsèrent ; le Lacédémonien Cléomène les fit
 aussi chasser plus tard par une des factions qui se partageaient
 Athènes : non-seulement on
 exila les vivants, mais on enleva les ossements des morts, pour les
 jeter hors du territoire. Cependant ils rentrèrent par la suite, et
 leurs descendants sont encore à Athènes.

CXXVII. Les Lacédémoniens invitèrent donc les Athéniens à rejeter loin
 d’eux cette souillure ; leur but, sans doute, était d’abord de venger la
 majesté des dieux ; mais ils savaient aussi que Périclès, fils de
 Xanthippe, tenait par sa mère à cette race sacrilège, et ils espé-
 raient , Périclès tombé, mener plus facilement à bien leurs affaires
 avec les Athéniens. Cependant ils comptaient moins encore le faire
 chasser, que soulever contre lui l’opinion publique, en laissant croire
 que par cette souillure il était en partie cause de la guerre. Car
 Périclès, l’homme le plus puissant de son temps, placé alors à la tête
 des affaires, était en toutes choses opposé aux Lacédémoniens,
 combattait leurs prétentions et excitait les Athéniens à la guerre .

CXXVIII. Les Athéniens, à leur tour, invitèrent les Lacédémoniens à
 expier le sacrilége de Ténare. Les Lacédémoniens avaient jadis arraché
 du temple de Neptune, à Ténare, les Hilotes suppliants, et les avaient
 massacrés. C’est même à cette cause qu’ils attribuèrent eux-mêmes le
 grand tremblement de terre de Sparte. 
 Ils les invitèrent aussi à expier leur sacrilège contre Pallas
 Chalciœque .
 Voici en quoi il consistait : lorsque Pausanias, rappelé de son
 commandement dans l’Hellespont et mis en jugement, eut été absous, les
 Spartiates ne lui confièrent plus aucune mission au dehors ; mais
 lui-même prit, de son chef et sans l’aveu des Lacédémoniens, une trirème
 d’Hermione et retourna dans l’Hellespont. Le prétexte était la guerre
 que les Grecs faisaient sur ce point ; mais son véritable but était de
 reprendre les intrigues qu’il avait nouées avec le roi, dans le dessein
 de mettre la Grèce sous sa domination. Voici, du reste, le premier
 service qu’il avait rendu au roi et le commencement de toute cette
 affaire : lorsqu’il prit Byzance , à son premier voyage après
 son retour de Cypre, il avait fait prisonniers dans cette 
 place occupée par les Mèdes, plusieurs parents et alliés du roi. Il les
 renvoya à ce prince, à l’insu des autres alliés, et publia qu’ils
 s’étaient échappés de ses mains. Il avait conduit cette intrigue de
 concert avec Gorgylus d’Érétrie, à qui il avait confié le commandement
 de Byzance et la garde des prisonniers. Il avait même en- voyé à Xerxès,
 par ce Gorgylus, une lettre dont voici le contenu, divulgué plus tard :
 « Pausanias, général de Sparte, voulant t’être agréable, te renvoie ces
 prisonniers de guerre. J’ai l’intention, si tu y consens, d’épouser ta
 fille , et de te soumettre Sparte et le reste de la
 Grèce. Je crois être en mesure d’exécuter ce dessein, en me concertant
 avec toi ; si donc quelqu’une de ces propositions t’agrée, envoie-moi
 vers la mer un homme sùr, par l’intermédiaire duquel nous nous
 entendrons à l’avenir. »

CXXIX. Tel était le contenu de la lettre. Xerxès en fut charmé et députa
 vers la mer Artabaze, fils de Pharnace. Il lui ordonna de prendre le
 commandement de la satrapie de Dascylion, en remplacement de Mégabatès
 qui en était alors investi. En même temps il lui remit une réponse
 écrite, pour Pausanias, avec mission de l’expédier à Byzance au plus
 vite, de montrer à Pausanias le sceau royal, et, dans le cas où il
 ferait quelques ouvertures sur ses propres affaires, d’agir pour le
 mieux et en sujet dévoué. A son arrivée, Artabaze exécuta les ordres
 qu’il avait reçus, et envoya la lettre. Cette réponse était ainsi conçue
 : 
 « Ainsi parle le roi Xerxès à Pausanias : pour ce qui est
 des hommes que tu as sauvés à Byzance, et que tu m’as renvoyés à la côte
 opposée, ma reconnaissance envers toi reste gravée dans ma maison 1 et à jamais ineffaçable. Quant à tes
 propositions, je les agrée. Que ni le jour, ni la nuit, ne t’arrêtent et
 n’interrompent un instant l’exécution de les promesses ; que la dépense
 en or et en argent n’y soit pas un obstacle, ni le nombre des troupes,
 partout où leur appui te serait nécessaire. Je t’envoie Artabaze, homme
 sûr et fidèle ; traite en toute sécurité avec lui mes affaires et les
 tiennes, et fais ce qu’il y aura de mieux et de plus convenable pour
 tous deux. »

CXXX. Après la réception de cette lettre, Pausanias, qui déjà jouissait
 d’une grande considération chez les Grecs pour avoir commandé à Platée,
 conçut encore plus d’orgueil, et ne voulut plus s’en tenir aux mœurs de
 son pays : il sortait de Byzance en costume médique ; lorsqu’il
 traversait la Thrace, des Mèdes et des Égyptiens l’escortaient, armés de
 lances ; sa table était servie à la manière persique ; déjà il ne
 pouvait plus contenir sa pensée, et, dans de petites choses, il trahis-
 sait les grands desseins dont il méditait l’accomplissement. Il ne se
 laissait aborder que difficilement, et se montrait, avec tout le monde
 sans exception, d’une humeur si intraitable, que personne ne pouvait
 plus paraître devant lui. Ce ne fut pas là un des moindres motifs qui
 déterminèrent les alliés à passer aux Athéniens.

CXXXI. Ces procédés motivèrent son rappel, quand 
 on les connut à Lacédémone. Lorsque les Lacédémoniens le
 virent ensuite reprendre la mer sans leur ordre, sur un vaisseau
 d’Hermione, et continuer les mêmes intrigues ; lorsqu’on sut qu’après
 avoir été expulsé de Byzance par les Athéniens il ne revenait pas à
 Sparte, mais s’était établi à Colone en Troade, d’où il traitait,
 disait-on, avec les barbares, on comprit que ce n’était pas à bonne
 intention qu’il prolongeait là son séjour, et on perdit patience. Les
 éphores lui envoyèrent un héraut, porteur d’une scytale , avec ordre
 de ne pas quitter le héraut ; sinon, Sparte lui déclarerait la guerre.
 Pausanias, voulant écarter tout soupçon, et comptant d’ailleurs sur
 l’argent pour échapper à l’ac- cusation, revint une seconde fois à
 Sparte. Les éphores le firent d’abord jeter en prison ; car ils ont ce
 droit, même avec un roi ; mais Pausanias en sortit, grâce à ses
 intrigues, et s’offrit à rendre compte de sa conduite si quelqu’un
 voulait l’accuser.

CXXXII. Personne à Sparte, ni parmi ses ennemis, ni dans le reste des
 citoyens, n’avait aucun indice certain qui pût autoriser à frapper un
 homme du sang royal et, de plus, revêtu alors de la plus haute dignité :
 car Plistarque, fils de Léonidas, roi de Sparte, trop jeune encore,
 était sous la tutelle de Pausanias, son cousin. Cependant
 son éloignement pour les mœurs nationales et son affectation à imiter
 celles des barbares faisaient gravement soupçonner qu’il ne voulait pas
 se contenter de sa fortune présente. On passait en revue sa conduite
 antérieure, pour voir s’il ne s’était écarté en rien des lois établies ;
 on se rappelait qu’à l’époque où les Grecs avaient consacré à Delphes un
 trépied, sur les prémices du butin enlevé aux Mèdes, il avait osé
 s’approprier l’offrande, en y faisant graver ce distique : 
 
 Le général des Grecs, après avoir détruit l’armée des Mèdes,
 Pausanias, a consacré ce monument à Phébus. 
 
 Les Lacédémoniens avaient sur-le-champ effacé cette inscription, pour
 faire graver sur le trépied le nom des villes qui avaient consacré ce
 monument de leur commune victoire sur les barbares . Néanmoins on
 faisait de cela un crime à Pausanias, et, dans la situation où il se
 trouvait, on y trouvait bien plus d’analogie encore avec ses desseins du
 moment. Le bruit courait aussi qu’il avait des intelligences avec les
 Hilotes ; et cela était vrai : il leur avait promis la liberté et le
 rang de citoyens s’ils voulaient se soulever avec lui et seconder en
 tout ses desseins. Cependant ni ces griefs, ni les déclarations de
 quelques Hilotes, n’avaient paru aux Lacédémoniens mériter assez de
 créance pour qu’on innovât rien à son égard, et qu’on se départit de
 l’usage établi chez eux de ne jamais se hâter de prononcer, sans preuves incontestables, une peine capitale contre un Spartiate.
 Enfin, dit-on, un homme d’Argila , autrefois mignon de Pausanias, et investi de
 toute sa con- fiance, ayant été chargé par lui de porter à Artabaze ses
 dernières lettres pour le roi, devint son dénonciateur. La pensée
 qu’aucun des messagers envoyés avant lui n’était revenu lui avait
 inspiré quelques craintes : il contrefit donc le cachet, afin de n’être
 pas découvert s’il s’était trompé dans ses conjectures, ou si Pausanias
 réclamait les lettres pour y faire quelque changement. Cela fait, il
 ouvrit les lettres et y trouva la confirmation de ses soupçons ; car
 elles contenaient l’ordre de lui donner la mort.

CXXXIII. Ces lettres, communiquées par lui aux éphores, fortifièrent leur
 conviction. Toutefois ils voulurent entendre personnellement quelque
 aveu de la bouche de Pausanias ; d’après leurs instructions, cet homme
 se rendit en suppliant à Ténare , s’y construisit
 une cabane séparée en deux par une clôture, et fit cacher dans
 l’intérieur quelques-uns des éphores. Pausanias vint à lui et lui
 demanda ses motifs pour se constituer suppliant : alors les éphores
 entendirent distinctement et les reproches de cet homme à Pausanias sur
 ce qu’il avait écrit à son sujet, et les détails circonstanciés qu’il
 lui donnait sur tout le reste ; comment il ne l’avait jamais compromis
 dans ses messages auprès du roi ; comment Pausanias l’avait cependant
 choisi pour le dévouer à la mort, à l’égal du commun de ses serviteurs.
 Ils entendirent également Pausanias convenir de tout,
 l’engager à ne pas s’irriter de ce qui venait de se passer, l’assurer
 qu’il pouvait sans crainte sortir du temple sur sa parole, le presser
 enfin de partir sans délai et de ne pas entraver ses négociations.

CXXXIV. Après avoir tout entendu par eux-mêmes, Les éphores se
 retirèrent, et, désormais bien convaincus du crime, ils résolurent
 d’arrêter Pausanias dans la ville. On raconte qu’il allait être pris sur
 le chemin, mais que, voyant un des éphores s’avancer, il comprit à son
 air dans quel but il venait à lui ; sur un signe secret d’un autre
 éphore, qui l’avertit par bienveillance, il les prévint et courut se
 réfugier dans le temple de Pallas Chalciœque. Ce temple était tout près
 ; il entra dans un petit réduit qui en dépendait, afin de ne point
 souffrir des intempéries de l’air, et s’y tint en repos. Les éphores,
 dans le premier moment, ne purent l’atteindre ; mais ensuite, l’ayant
 découvert dans ce réduit, ils enlevèrent le toit et les portes, l’y
 renfermèrent en murant les issues, et restèrent à l’assiéger par la
 faim. Lorsqu’ils s’aperçurent, à sa position dans le réduit, qu’il
 allait rendre le dernier soupir, ils le tirèrent du temple, respirant
 encore ; et il mourut aussitôt. On allait le jeter dans le Céada, où
 l’on précipite les criminels ; mais on se décida ensuite à l’ensevelir
 dans le voisinage. Plus tard, l’oracle de Delphes ordonna aux
 Lacédémoniens de transporter son tombeau au lieu où il était mort. (On
 le voit encore aujourd’hui sous les portiques en avant du temple, ainsi
 que l’indique une inscription gravée sur des colonnes.) L’oracle déclara
 aussi qu’il y avait sacrilège, et qu’ils eussent à donner à Pallas
 Chalciœque deux corps au lieu d’un : les Lacé- démoniens
 firent faire deux statues d’airain et les consacrèrent, comme expiation
 de la mort de Pausanias.

CXXXV. Les Athéniens, se fondant sur la déclaration de sacrilége faite
 par le dieu, insistèrent de leur côté pour une expiation. Les
 Lacédémoniens envoyèrent des députés à Athènes accuser Thémistocle,
 comme coupable de médisme , à l’égal de
 Pausanias. Ils avaient trouvé, disaient-ils, dans les pièces du procès
 de Pausanias, la preuve de sa culpabilité, et demandaient qu’il subît la
 même peine. Thémistocle, alors frappé d’ostracisme, vivait à Argos, et
 faisait des excursions dans le reste du Péloponnèse. Les Athéniens,
 cédant à ces réclamations, acceptèrent l’offre des Lacédémoniens de
 poursuivre Thémistocle de concert avec eux, et leur adjoignirent des
 commissaires, avec ordre de l’amener, quelque part qu’ils le
 trouvassent.

CXXXVI. Thémistocle, prévenu à temps, s’enfuit du Péloponnèse et se
 retira chez les Corcyréens qu’il avait obligés . Mais ceux-ci lui
 ayant observé qu’ils craignaient, en le gardant, de s’attirer l’inimitié
 des Péloponnésiens et des Athéniens, il se fit transporter par eux sur
 le continent en face de Corcyre. Toujours poursuivi par les commissaires
 envoyés sur ses traces, traqué par eux partout où il cherchait asile, il
 fut contraint, dans un moment de détresse, de se retirer chez Ad- mète , roi des
 Molosses, qui ne l’aimait pas. Admète se trouvait alors absent. Il
 s’établit en suppliant auprès de sa femme, et, sur ses conseils, il
 s’assit au foyer, tenant leur enfant dans ses bras. Le roi étant rentré
 peu après, il se fit connaître et lui représenta que, bien que lui-même
 eût été contraire à ses sollicitations auprès des Athéniens, il serait
 indigne d’Admète de se venger sur un exilé· ; que celui dont il avait eu
 à se plaindre était maintenant beaucoup plus faible que lui, et qu’il
 était généreux de ne se venger que de son égal ; que d’ailleurs s’il
 s’était montré opposé au roi, c’était dans une circonstance où il ne
 s’agissait que d’intérêts et non de la vie ; tandis qu’Admète, en le
 livrant (il lui fit connaître alors par qui il était poursuivi et pour
 quel motif), lui arrachait l’existence. Admète, à ces mots, fit relever
 Thémistocle qui était resté assis, tenant le fils du roi dans ses bras :
 c’était la forme de supplication la plus solennelle.

CXXXVII. Lorsque les Lacédémoniens et les Athéniens arrivèrent, peu de
 temps après, il refusa de le livrer, malgré leurs pressantes
 sollicitations ; et, sur
 le désir qu’exprima Thémistocle de se rendre auprès du roi de Perse, il
 le fit conduire par terre jusqu’à Pydna, ville d’Alexandre , sur l’autre mer . Il y
 trouva un bâtiment qui faisait voile pour l’Ionie, s’y embarqua et fut
 poussé par la tempête devant le camp des Athéniens qui
 assiégeaient Naxos. L’équipage ne le connaissait pas ; mais la crainte
 l’obligea à dire au commandant qui il était et les motifs de sa fuite.
 Il lui déclara que, s’il ne le sauvait pas, il le considérerait comme un
 traitre gagné à prix d’argent pour le livrer ; que le plus sûr était de
 ne laisser personne sortir du vaisseau, jusqu’à ce qu’on pût reprendre
 la mer ; qu’enfin, s’il consentait à lui rendre ce service, il
 n’oublierait pas de le reconnaître dignement. Le commandant accéda à sa
 demande ; il mouilla à distance, pendant un jour et une nuit, au-dessus
 du camp des Athéniens, et alla aborder à Éphèse. Thémistocle reconnut ce
 service par un présent en argent ; car ses amis lui envoyèrent par la
 suite, d’Athènes et d’Argos, les richesses qu’il y avait secrètement
 déposées. De là il s’avança vers l’intérieur, guidé parmi Perse de la
 côte, et envoya une lettre à Artaxerxès, fils de Xerxès, qui venait de
 monter sur le trône . En voici
 le contenu : « Je suis Thémistocle ; je me rends près de toi ; j’ai fait
 à votre maison plus de mal qu’aucun des Grecs, tout le temps que j’ai
 été dans la nécessité de me défendre contre les attaques de ton père ;
 mais je lui ai fait beaucoup plus de bien encore dans sa retraite,
 lorsqu’il y avait sécurité pour moi et danger pour lui. J’ai donc droit
 à quelque reconnaissance. (Il rappelait ici qu’il avait prévenu Xerxès
 que les Grecs se préparaient à quitter Salamine ; et que c’était lui qui, en faisant répandre
 faussement la nouvelle de la rupture des ponts, l’avait 
 alors empêchée). Maintenant encore je puis, on venant à toi, te rendre
 de grands services, moi qui suis poursuivi par les Grecs pour l’amitié
 que je te porte. Je veux, dans un an, t’expliquer moi-même pourquoi je
 me rends auprès de toi. »

CXXXVIII. Le roi admira, dit-on, sa résolution, et l’engagea à y donner
 suite. Thémistocle, dans l’intervalle, apprit tout ce qu’il put de la
 langue des Perses et des usages du pays. Au bout d’un an, il se présenta
 devant le roi et reçut de lui plus d’honneurs et de puissance que n’en
 avait jamais obtenu aucun des Grecs . Il dut cette distinction à son
 illustration antérieure, à l’espérance qu’il faisait concevoir au roi de
 lui soumettre la Grèce, et surtout à la perspicacité dont il donna des
 preuves. 
 En effet, on remarquait chez Thémistocle une intelligence naturelle aussi
 sûre que puissante ; et, à cet égard, il méritait tout particulièrement
 l’admiration qu’inspire un homme supérieur. Une pénétration innée, que
 l’étude n’avait pas eu besoin de former, à laquelle l’étude n’avait rien
 ajouté, lui permettait de juger sai- nement, presque sans réflexion, les
 faits les plus imprévus, au moment même où ils se présentaient ; quant à
 l’avenir, il était rare que ses conjectures fussent démenties. Il avait
 une égale sûreté de coup d’œil et pour traiter les questions dont il
 avait l’habitude, et pour saisir celles dont il n’avait point
 l’expérience. Pardessus tout il savait démêler à l’avance, au milieu des
 événements, ce qui était avantageux ou nuisible. En un
 mot, il excellait, grâce à la vigueur de son intel- ligence, à
 improviser presque sans travail tout ce qu’exigeaient les besoins du
 moment. Une maladie termina sa vie. On a aussi prétendu qu’il
 s’empoisonna lui-même, ne croyant pas pouvoir tenir les promesses qu’il
 avait faites au roi. 
 Son tombeau est à Magnésie-d’Asie, sur la place publique ; car il était
 gouverneur de cette contrée, le roi lui ayant donné , pour le
 pain, Magnésie qui rapportait annuellement cinquante talents ; pour le
 vin Lampsaque, qu’on réputait le vignoble le plus fertile d’alors ; et
 Myonte pour la table.
 Ses parents assurent avoir rapporté, d’après ses ordres, ses restes dans
 l’Attique, sa patrie, et les y avoir ensevelis à l’insu des Athéniens ;
 car, ayant été banni pour trahison, il ne pouvait y être enseveli . 
 Ainsi finirent Pausanias de Lacédémone et Thémistocle d’Athènes, les deux
 hommes les plus illustres de la Grèce à cette époque.

CXXXIX. Telles furent, lors de la première ambassade, les injonctions que
 firent et reçurent les Lacédémoniens pour l’expulsion des sacriléges.
 Ils renouvelèrent plus tard leurs réclamations ; de plus, ils
 enjoignirent aux Athéniens de lever le siége de Potidée et de rendre à
 Égine son indépendance ; ils insistaient surtout, et d’une manière
 formelle, sur le retrait du décret qui interdisait aux
 Mégariens les ports de domination athénienne et le marché de
 l’Attique ; à cette condition, disaient-ils, ils ne feraient
 pas la guerre. Mais les Athéniens ne voulurent écouter aucune
 réclamation, pas plus celle relative au rapport du décret que les autres
 : ils accusaient les Mégariens de cultiver un terrain sacré, resté en
 litige entre eux , et de donner asile à leurs esclaves
 fugitifs . Enfin les derniers députés de Lacédémone, Ramphias,
 Mélésippus et Agésandre, sans revenir en rien sur les réclamations
 antérieures, firent cette simple déclaration : « Les Lacédémoniens
 veulent la paix ; elle subsisterait si vous laissiez aux Grecs leur
 indépendance. » Les Athéniens se formèrent alors en as- semblée et
 invitèrent chacun à donner son avis. Il fut résolu qu’après délibération
 on répondrait sur l’ensemble, une fois pour toutes. Bien des paroles
 furent échangées et les deux opinions opposées trouvèrent des partisans,
 les uns soutenant qu’il fallait faire la guerre, les autres que le
 décret ne devait pas être un obstacle à la paix, et qu’il fallait le
 rapporter. Périclès, fils de Xanthippe, s’avança alors ; c’était, à
 cette époque, l’homme le plus éminent d’Athènes, le premier en tout, et
 pour la parole et pour l’action. Il les exhorta en ces termes :

CXL. « Athéniens, mon opinion n’a pas changé : nous ne devons pas céder
 aux Péloponnésiens. L’ardeur avec laquelle on se détermine à la guerre
 ne per- siste pas, je le sais, quand il faut agir ; el les
 pensées des hommes tournent au gré des événements. Néanmoins je sens
 qu’aujourd’hui encore il me faut persévérer à vous donner les mêmes
 conseils ; je crois juste que ceux d’entre vous qui les auront adoptés
 soutiennent les résolutions prises en commun, même si tout ne réussit
 pas au gré de nos espérances ; sinon, qu’ils ne viennent point, en cas
 de succès, l’attribuer après coup à leur propre sagesse ; — car il peut
 se faire qu’il y ait inconséquence dans la marche des événements, tout
 aussi bien que dans les pensées des hommes ; et c’est pour cela que nous
 avons coutume d’accuser la fortune, toutes les fois qu’un événement
 imprévu vient tromper notre attente. 
 « Les dispositions hostiles des Lacédémoniens contre nous étaient
 évidentes auparavant ; elles le sont encore plus aujourd’hui. Car, bien
 que les traités portent que les différends réciproques seront réglés à
 l’amiable, chacun de nous restant provisoirement nanti de ce qu’il a
 entre les mains, ils n’ont jamais voulu ni réclamer l’arbitrage, ni
 l’accepter lorsque nous l’avons offert ; ils aiment mieux dans leurs
 réclamations en appeler aux armes qu’à la justice ; et déjà ce sont des
 ordres, ce ne sont plus des plaintes qu’ils vous apportent. Ils nous
 ordonnent de lever le siége de Potidée, de rendre l’indépendance à
 Égine, et de rapporter le décret contre les Mégariens. Enfin voilà leurs
 derniers députés qui viennent nous enjoindre de laisser la liberté à
 tous les Grecs. Ils proclament bien haut que, le décret rapporté, il n’y aura
 pas de guerre ; mais n’allez pas, pour cela, vous imaginer
 qu’en refusant de le rapporter nous ferions la guerre pour bien peu de
 chose. Il ne faut pas qu’un jour, regardant en arrière, vous trouviez en
 vous le regret d’avoir fait la guerre pour un motif futile : dans ce peu
 de chose, il y a l’affer- missement de votre puissance et l’épreuve de
 votre fermeté. Si vous leur cédez, bientôt ils vous feront des
 injonctions plus rigoureuses, dans l’espoir que, par crainte, vous
 obéirez encore. En tenant ferme, au contraire, vous leur montrerez
 clairement que le mieux est d’agir avec vous sur le pied de
 l’égalité.

CXLI. « Avisez donc, d’après cela : ou bien obéissez avant d'avoir
 éprouvé aucun dommage, ou bien, si nous faisons la guerre, ce qui me
 paraît le meilleur parti, ne cédez pour aucun motif, grave ou léger,
 afin de n’être pas réduits à craindre sans cesse de perdre ce que vous
 possédez ; car il y a toujours esclavage dans l’obéissance à un ordre,
 que l’objet en soit important ou non, lorsqu’il vient d’un égal et
 précède tout jugement. 
 « Quant à la guerre et aux ressources des deux partis, vous vous
 convaincrez par les détails suivants que nous ne le céderons en rien :
 les Péloponnésiens vivent de leur travail ; ils n’ont ni richesses
 privées, ni fortune publique. Ils n’ont pas davantage l’expérience des
 longues guerres, de celles qu’on fait au-delà des mers ; parce que,
 grâce à leur pauvreté, leurs luttes entre eux sont de courte durée. Dans
 cette situation, ils ne peuvent ni équiper des vaisseaux, ni même faire
 sur terre de fréquentes expéditions au dehors ; car il leur fau- drait
 tout à la fois abandonner leurs propriétés et prendre sur eux-mêmes les
 frais de la guerre ; d’ail- leurs la mer leur est
 interdite. C’est avec des trésors en réserve, bien plus que par des
 contributions forcées, qu’on soutient la guerre ; et des hommes qui
 vivent de leur travail sont bien plus disposés à sacrifier dans les com-
 bats leur corps que leur pécule ; car ils ont l’espérance d’échapper au
 danger, tandis qu’ils no sont point sûrs de n'avoir pas épuisé
 prématurément leurs ressources ; surtout si, contre leur attente, la
 guerre traîne en longueur, comme cela est ici vraisemblable. 
 « Les Péloponnésiens et leurs alliés sont en état de tenir tête à tous
 les Grecs réunis, dans une affaire unique ; mais ils ne peuvent faire
 une guerre soutenue, contre un ennemi qui a des ressources toutes
 différentes ; car, n’ayant pas un conseil unique, ils ne peuvent exé-
 cuter sur l’heure une résolution soudaine. En regard de l’égalité du
 suffrage, il y a chez eux différence de race, opposition d’intérêts ;
 et, par suite, rien n’arrive à bonne fin. Les uns sont surtout
 préoccupés de telle vengeance qu’ils ont en vue, les autres ne voient
 que leurs intérêts privés, qu’ils craignent par-dessus tout de
 compromettre ; on se rassemble lentement ; on n’accorde que peu
 d’attention aux affaires publiques ; on s’occupe le plus souvent des
 siennes propres. Chacun pense ne pas nuire, par sa négligence, à
 l’intérêt général, persuadé qu’un autre y pourvoira pour lui ; si bien
 que, tous faisant en particulier le même raisonnement, le bien public se
 trouve, en somme, avoir été sacrifié sans qu’on s’en doutât.

CXLII. « La plus grande difficulté pour eux sera le manque d’argent ; ils
 ne s’en procureront que lentement, perdront du temps ; et, à la guerre,
 les occasions n’attendent pas. 
 
 « Ni les forts qu’ils pourraient élever chez nous, ni leur marine, ne
 peuvent non plus nous inquiéter sérieusement : pour ce qui est des
 fortifications, ils n’élèveront pas sans doute une ville comme la nôtre
 ; c’est difficile en temps de paix, à plus forte raison en pays ennemi,
 en face d’une ville comme Athènes, fortifiée aussi, et de longue main.
 S’il ne s’agit que d’une forteresse, ils pourront nous inquiéter par des
 incursions sur quelques parties de notre territoire, et en donnant asile
 à nos transfuges ; mais ils ne nous empêcheront certes pas d’aller chez
 eux par mer assiéger leurs places ; nous les harcèlerons à notre tour
 avec la flotte qui fait notre force. Nous trouverons dans notre
 expérience de la mer plus de ressources pour la guerre con- tinentale
 qu’ils n’en trouveront dans leur armée de terre pour une lutte maritime.
 Devenir marins habiles ne sera pas chose facile pour eux ; puisque
 vous-mêmes, adonnés à la pratique de cet art depuis la guerre médique,
 vous ne l’avez pas encore porté à la perfection·, comment donc des
 laboureurs, des hommes étrangers à la mer, arriveraient-ils à quelque
 résultat, surtout lorsque vos nombreux vaisseaux, sans cesse à leur
 poursuite, ne leur permettront pas même de s’exercer ? Ils pourraient
 peut-être se risquer contre quelque faible division, leur nombre les
 rassurant sur leur ignorance ; mais, contenus par des flottes
 considérables, ils seront condamnés à l’inaction ; le défaut d’exercice
 les rendra plus ignorants, et l’ignorance plus timides. La marine est un
 art aussi difficile que tout autre ; on ne peut pas s’y appliquer au
 hasard et accessoirement ; loin de là, elle n’admet pas qu’on fasse,
 même accessoirement, rien autre chose.

CXLIII. « Supposons même qu’ils mettent la main sur les trésors d’Olympie
 et de Delphes, et qu’ils tentent de nous débaucher, par une solde plus
 élevée, nos matelots étrangers : ce serait là un danger, si nous
 n’étions en état de leur tenir tête à nous seuls, en nous embarquant
 avec les métœques ;
 mais, cet avantage, nous le possédons ; et, ce qui est surtout décisif,
 nous trouvons parmi nos nationaux des pilotes et des équipages meilleurs
 et plus nombreux que dans tout le reste de la Grèce. D’ailleurs, aucun
 étranger ne voudrait, pour quelques jours de haute paie, aller au danger
 et s’exposer à être exilé de sa patrie, dans le seul but de combattre à
 leurs côtés, avec moins d’espérance de vaincre. 
 « Telle est, ou à peu près, ce me semble, la situation des
 Péloponnésiens. La nôtre est toute différente ; à l’abri des critiques
 que je viens de leur adresser, nous avons encore sur eux d’autres
 avantages considérables. S’ils envahissent notre pays par terre, nous
 attaquerons le leur par mer, et alors la dévastation d’une partie
 seulement du Péloponnèse ne peut plus se comparer à celle de l’Atlique,
 même tout entière : ils n’auront pas une autre contrée à occuper sans
 combat ; nous, au contraire, la terre ne nous manquera pas, et dans les
 iles, et sur le continent ; car c’est une grande chose que l’empire de
 la mer. Examinez plutôt : si nous étions insulaires, quelle puissance
 serait plus inexpugnable ? Aussi devons-nous songer à nous rapprocher le
 plus possible de cet état, en abandonnant nos champs, nos habitations du
 dehors, et en nous bornant à garder la mer et notre ville.
 Ne nous laissons point emporter par l’indignation à combattre les
 Péloponnésiens, bien plus nombreux que nous : vainqueurs, nous aurions
 bientôt à faire face à des armées tout aussi nombreuses ; vaincus, nous
 perdrions ce qui fait notre force, l’assistance de nos alliés ; car ils
 ne se tiendront pas en repos du moment où nous ne serons plus en état de
 marcher contre eux. 
 « Ne gémissons pas sur nos maisons et nos terres ; ne songeons qu’aux
 hommes ; car ce ne sont pas ces choses qui nous possèdent, mais nous qui
 les possédons. Si même j’espérais vous persuader, je vous engagerais à
 aller de vos propres mains ravager vos champs, afin de montrer par là
 aux Péloponnésiens qu’ils ne seront pas pour vous un motif de soumission
 à leurs ordres.

CXLIV. « Bien d’autres motifs encore me font espérer la victoire ; pourvu
 cependant que vous ne prétendiez pas, tout en faisant la guerre,
 accroître votre domination et ajouter volontairement aux périls de
 l’entreprise. Car je crains plus nos propres fautes que les desseins de
 nos adversaires. Mais je reviendrai à ce sujet, pour le traiter plus
 tard, dans le cours des événements. Maintenant, renvoyons les députés
 avec cette réponse : Nous ouvrirons aux Mégariens notre marché et nos
 ports, si les Lacédémoniens, de leur côté, consentent à ne pas éloigner
 de chez eux, comme étrangers, nous et nos alliés. Car, de part et
 d’autre, nous conservons sur ce point toute liberté, les traités ne
 renfermant aucune prescription contraire : nous rendrons aux villes leur
 indépendance, si elles en jouissaient lors de la conclusion du traité,
 et si les Lacédé- moniens permettent aux villes de leur
 domination d’adopter, non pas un gouvernement approprié aux intérêts de
 Lacédémone, mais celui qu’elles choisiront librement ; nous nous
 soumettons à un arbitrage, conformément au traité ; enfin nous ne
 commencerons pas la guerre, mais nous nous défendrons contre les
 agresseurs. 
 « Voilà ce qu’il est juste de répondre, ce qui en même temps convient à
 la dignité de cette ville. Sachons, d'ailleurs, que la guerre est
 inévitable ; que si nous l’entreprenons volontairement, nos adversaires
 pèseront sur nous avec moins de force, enfin que des plus grands dangers
 naissent, pour les États et les particuliers, les plus grands honneurs.
 Ainsi nos pères se sont levés contre les Mèdes ; ils n’avaient point, en
 marchant à l’ennemi, nos immenses ressources ; ils abandonnaient tout ce
 qu’ils possédaient ; et pourtant, par la sagesse de leurs desseins bien
 plus que par les faveurs de la fortune, avec une ardeur supérieure à
 leurs forces, ils ont repoussé les barbares et sont parvenus à ce haut
 degré de puissance. Ne restons pas audessous d’eux ; mais luttons de
 toutes nos forces contre l’ennemi, et efforçons-nous de transmettre
 intacte cette puissance à nos descendants. »

CXLV. Ainsi parla Périclès. Les Athéniens, persuadés qu’il leur
 conseillait ce qu’il y avait de mieux, rendirent un décret conforme à
 son avis ; et, dans leur réponse aux Lacédémoniens, ils se réglèrent
 pour chaque point sur son opinion. Ils disaient, en général, que jamais
 ils ne concéderaient rien à aucune injonction ; mais qu’ils étaient
 prêts à traiter sur le pied de l’égalité, et à faire juger leurs
 contestations conformé- ment au traité. Les députés se
 retirèrent, et il n’y eut plus dès lors d’ambassade.

CXLVI. Tels furent, de part et d’autre, les griefs et les motifs de
 rupture avant la guerre ; ils dataient des affaires d’Épidamne et de
 Corcyre. Cependant le commerce réciproque subsistait encore, les
 relations internationales continuaient sans héraut, mais non pas sans
 défiance ; car il y avait atteinte profonde aux garanties des traités,
 et prétexte de guerre.

I. Ici commence la guerre entre les Athéniens et les Péloponnésiens,
 assistés de leurs alliés respectifs . Pendant sa durée,
 les communications n’eurent plus lieu sans l’intermédiaire d’un héraut ;
 et les hostilités, une fois commencées, se poursuivirent sans
 interruption. J’ai suivi pas à pas, dans ce récit, l’ordre des
 événements, par été et par hiver.

II. La trêve de trente ans, conclue après la prise de l’Eubée , subsista quatorzeans. La quinzième année,— Chrysis
 exerçait alors le sacerdoce à Argos depuis qua- rante-huit ans , Enésius était éphore à Sparte, et
 Pythodore avait encore l'archontat pour deux mois à Athènes, — le sixième mois après la
 bataille de Potidée, au commencement du printemps, des
 Thébains, au nombre d’un peu plus de trois cents, sous les ordres des
 béotarques Pythangelus, fils de Philidès, et Diem-
 porus, fils d’Onétoridès, entrèrent en armes à Platée , ville de Béotie, alliée des Athéniens. C’était au
 moment du premier sommeil. Ce furent des habitants de Platée, Nauclide
 et ses complices, qui les appelèrent etleur ouvrirent les portes. Ils
 voulaient, dans des vues d’ambition personnelle, tuer ceux des citoyens
 qui leur étaient opposés, et soumettre la ville aux Thébains. Cette
 intrigue avait été concertée avec Eurymaque, fils de Léontiadès, homme
 très puissant à Thèbes. Les Thébains, en effet, avaient toujours été en
 différend avec Platée, et, prévoyant la guerre, ils voulaient l’occuper
 d’avance, pendant que les hostilités n’étaient pas ouvertement
 déclarées. Aussi leur fut-il d’autant plus facile d’y pénétrer sans être
 découverts, aucune garde n’étant encore établie. Ils rangèrent leurs
 armes sur la place, et là, au lieu de suivre le conseil que leur
 donnaient ceux qui les avaient appelés de se mettre à l’œuvre
 sur-le-champ et d’envahir les maisons du parti ennemi, ils curent la
 pensée de recourir à des proclamations conciliantes, afin d’amener la
 ville à un accord amiable. Ils firent donc publier par le héraut que
 ceux qui voudraient entrer dans leur ligue, sur le pied des conventions
 anciennement faites entre tous les Béotiens, eussent à venir en armes se
 joindre à eux. Ils pensaient que par ce moyen la ville se
 soumettrait sans difficulté.

III. Quand les Platéens s’aperçurent que les Thébains étaient dans leurs
 murs, et que la ville avait été surprise, ils furent d’abord saisis de
 terreur ; car ils croyaient les ennemis beaucoup plus nombreux, la nuit
 empêchant de distinguer. Ils consentirent donc â traiter, reçurent les
 propositions qu’on leur faisait et restèrent en repos, avec d’autant
 moins de difficulté que les Thébains ne faisaient contre personne aucune
 entreprise hostile. Mais, au milieu de ces pourparlers, ils s’aperçurent
 que les Thébains étaient en petit nombre et qu’en les attaquant ils
 pourraient en venir à bout aisément ; car la grande majorité du peuple
 plaléen ne voulait pas se détacher des Athéniens. L’attaque fut donc
 résolue : ils se réunirent en perçant les murs mitoyens, afin de n’être
 pas découverts dans le parcours des rues, mirent en travers des rues des
 chars dételés, en guise de murailles, et firent, autant que possible,
 toutes les dispositions qui leur parurent appropriées à la circonstance.
 Les préparatifs terminés, ils profitèrent du reste de la nuit, et, à
 l’approche de l’aurore, sortirent de leurs maisons pour l’attaque ; ils
 avaient calculé qu’au lieu d’avoir à combattre un ennemi enhardi par la
 clarté du jour et placé dans des conditions égales, ils auraient affaire
 à une troupe ef- frayée par l’obscurité, et inférieure à eux-mêmes pour
 la connaissance des lieux. Ils s’élancèrent donc et en vinrent aux mains
 sans délai.

IV. Les Thébains, dès qu’ils se virent trompes, se concentrèrent, firent
 face de tous côtés aux attaques, et les repoussèrent deux ou trois fois
 ; mais quand en- suite les Platéens se précipitèrent sur
 eux à grand bruit ; quand femmes et serviteurs, avec des cris et des
 hurlements, lancèrent du haut des maisons des tuiles et des pierres ;
 quand survint en même temps, au milieu des ténèbres, une pluie
 abondante, la terreur les saisit et ils se mirent à fuir par la ville.
 Mais, ignorant pour la plupart les passages par où ils pouvaient
 s’échapper, fuyant dans la boue et dans l’obscurité (on était alors à la
 fin de la lune), poursuivis d’ailleurs par un ennemi qui leur coupait la
 retraite grâce à sa connaissance des lieux, beaucoup d’entre eux
 périrent. Un Platéen ferma la porte par laquelle ils étaient entrés, la
 seule qui fût ouverte ; il se servit, au lieu de verron, d’un fer de
 lance au moyen duquel il fixa la barre . Ainsi, même de ce côté, il n’y
 avait plus d’issue. Poursuivis par la ville, quelques-uns gravirent le
 mur et se précipitèrent en dehors ; presque tous périrent. Quelques-uns
 arrivèrent , sans être aperçus, à une porte non gardée, en brisèrent la
 serrure avec une hache qu’une femme leur donna, et s’échappèrent ; mais
 ce fut le petit nombre ; car on ne tarda pas à s’en apercevoir. D’autres
 périrent dispersés çà et là dans la ville. Le gros des fugitifs, tout ce
 qui était resté en corps, donna dans un grand bâtiment dépendant de la
 muraille, et dont l’entrée, placée à leur portée, se trouvait ouverte.
 Ils prirent cette entrée pour une des portes de la ville et crurent
 avoir devant eux une issue vers le dehors. Les Platéens, les voyant
 enfermés, déli- bérèrent s’ils ne les brûleraient pas dans
 cette situa- tion, en mettant le feu au bâtiment, ou s’ils prendraient à
 leur égard quelque autre parti. Enfin ces malheureux capitulèrent et se
 rendirent à discrétion, eux et leurs armes. Tous ceux qui restaient
 errants dans la ville en firent autant. Tel fut le sort de ceux qui
 étaient entrés à Platée.

V. D’autres Thébains étaient en marche, et tout un corps d’armée devait
 arriver avant la fin de la nuit, pour appuyer ceux qui étaient entrés,
 s’ils rencontraient quelque difficulté. Ils reçurent en chemin la
 nouvelle de ce qui s’était passé, et continuèrent à avancer au secours
 des leurs. Platée est à quatre-vingt-dix stades de Thèbes ; la pluie qui
 survint la nuit retarda leur marche ; le fleuve Asopus se gonfla et
 devint difficile à traverser. Ils cheminèrent sous la pluie, ne
 passèrent le fleuve qu'avec peine, et arrivèrent trop tard ; déjà les
 leurs étaient ou tués, ou prisonniers. A cette nouvelle, les Thébains
 songèrent à un coup de main contre ceux des Platéens qui étaient hors de
 la ville ; car naturellement beaucoup d’habitants, ne pouvant prévoir
 cette surprise en pleine paix, étaient à la campagne avec leurs effets.
 Les Thébains voulaient faire quelques prisonniers qui leur répondissent
 de leurs compatriotes enfermés dans la ville, s’il y en avait à qui on
 eût laissé la vie. Tel était leur dessein : ils délibéraient encore
 quand les Platéens, soupçonnant leurs projets et inquiets pour ceux qui
 étaient au dehors, envoyèrent un héraut leur déclarer que leur tentative
 sur Platée, en pleine paix, était une violation des lois les plus
 sacrées ; qu’ils eussent à ne faire aucun mal à ceux du dehors, s’ils ne
 voulaient que les Platéens missent à mort les prisonniers
 qu’ils avaient entre les mains ; que si, au contraire, ils sortaient du
 territoire, on s’engageait à les leur rendre. Tel est du moins le récit
 des Thébains, et ils ajoutent que cette convention fut jurée. Les
 Platéens prétendent, au contraire, qu’ils ne s’étaient pas engagés tout
 d’abord à rendre les prisonniers, mais seulement après pourparlers et en
 cas d’accommodement ; ils nient s’être liés par serment. Les Thébains
 sortirent donc du pays, sans faire aucun mal. Les Platéens, après avoir
 rentré en toute hâte ce qui était au dehors, massacrèrent aussitôt leurs
 prisonniers. Parmi eux se trouvait Eurymaque, avec qui les traîtres
 s’étaient concertés.

VI. Cela fait, ils envoyèrent un messager à Athènes, rendirent aux
 Thébains leurs morts par convention, et firent dans la ville toutes les
 dispositions que parurent exiger les circonstances. Les Athéniens
 apprirent bientôt ce qui avait eu lieu à Platée, et sur-le-champ ils
 arrêtèrent tous les Béotiens qui étaient dans l’Attique. En même temps
 ils envoyèrent un héraut ordonner aux Platéens do ne prendre aucune
 décision à l’égard des Thébains prisonniers, avant que les Athéniens
 eussent aussi délibéré sur leur sort ; car leur mort n’avait pas encore
 été annoncée à Athènes. Le premier courrier étant parti au moment même
 de l’entrée de Thébains, et le second peu de temps après qu’ils avaient
 été vaincus et arrêtés, on n’y connaissait rien de ce qui s’était passé
 ensuite, et c’était dans cette ignorance qu’on avait expédié le message.
 Quand le héraut arriva, il trouva les Thébains égorgés. Les Athéniens
 envoyèrent ensuite des troupes à Platée· ; ils y mirent garnison et
 emmenèrent les hommes inutiles à la défense, ainsi que les femmes et les
 enfants.

VII. Après le coup de main sur Platée, la trêve était ouvertement rompue
 : les Athéniens sc préparèrent à la guerre ; les Lacédémoniens et leurs
 alliés en firent autant de leur côté. De part et d'autre on se disposa à
 envoyer des ambassades au roi et chez les autres barbares, partout enfin
 où chacun espérait obtenir des secours. En même temps ils agissaient
 auprès des villes en dehors de leur domination pour les rattacher à leur
 alliance. Les Lacédémoniens, indépendamment des vaisseaux que leur
 fournissaient l’Italie et la Sicile, ordonnèrent aux villes qui avaient
 embrassé leur parti d’en construire d’autres, en proportion de leur
 importance, de manière à ce que la flotte comptât en tout cinq cents
 vaisseaux . Ils avertirent leurs alliés
 de préparer une somme déterminée, de se tenir d’ailleurs en repos, et de
 n’admettre qu’un vaisseau athénien à la fois jusqu’à ce que tous les
 préparatifs fussent terminés. Les Athéniens, de leur côté, firent le
 recensement de leurs alliés et envoyèrent de toutes parts des députés,
 particulièrement dans les pays qui entourent le Péloponnèse, à Corcyre,
 à Céphallénie, chez les Acarnanes, à Zacynthe ; car ils sentaient
 qu’avec l'amitié de ces peuples ils pourraient, en toute confiance,
 porter le ravage autour du Péloponnèse .

VIII. De part et d’autre on ne formait que de vastes desseins, et on se
 préparait à la guerre de toutes ses forces. Cela se conçoit ; au début,
 on embrasse toujours avec plus d’ardeur ; et, d’ailleurs, il y avait
 alors, dans le Péloponnèse et à Athènes, une nombreuse
 jeunesse qui n’était pas fâchée, grâce à son inexpérience, d’essayer de
 la guerre. Tout le reste de la Grèce contemplait, dans une attente
 inquiète, la lutte engagée entre les États souverains. De nombreuses
 prédictions circulaient ; partout les devins chantaient des oracles,
 soit dans les villes qui allaient en venir aux mains, soit dans le reste
 de la Grèce , Délos avait éprouvé peu auparavant un
 tremblement de terre, ce qui n’était pas arrivé encore , aussi haut que
 remontassent les souvenirs des Grecs. On disait et on croyait que
 c’était là un présage des événements qui se préparaient, et on
 recherchait curieusement dans le passé tous les indices du même genre.
 On était, en général, beaucoup plus porté pour les Lacédémoniens, par ce
 motif surtout qu’ils avaient annoncé l’intention d’affranchir la Grèce.
 De toutes parts, villes et particuliers rivalisaient d’ardeur et
 s’empressaient à embrasser leur cause, soit en paroles, soit en action ;
 chacun croyait que quelque chose pécherait là où il ne serait pas de sa
 personne ; conséquence naturelle de l’exaspération générale contre les
 Athéniens ! les uns voulant s’affranchir de leur domination, les autres
 craignant d’y être soumis. Tels étaient les préparatifs et les
 dispositions réciproques quand on se jeta dans la lutte.

IX. Voici les alliés qu’avait chacun des deux partis au
 début des hostilités : du côté des Lacédémoniens étaient tous les
 peuples du Péloponnèse en deçà de l'isthme, excepté les Argiens et les
 Achéens qui avaient des relations d’amitié avec les deux nations
 rivales. Seuls parmi les Achéens, les habitants de Pellène prirent tout d’abord parti pour les Lacédémoniens ;
 tous les autres les imitèrent ensuite ; en dehors du Péloponnèse, les
 Mégariens, les Phocéens, les Locriens, les Béotiens, les Ambraciotes,
 les Leucadiens, les Anactoriens. Ceux qui fournirent des vaisseaux
 furent les Corinthiens, les Mégariens, les Sicyoniens, les habitants de
 Pellène, d’Élée, d’Ambracie et de Leucade. Les Béotiens, les Phocéens,
 les Locriens 
 envoyèrent de la cavalerie , les autres villes de l’infanterie. Tels
 étaient les alliés des Lacédémoniens. 
 Ceux d’Athènes étaient Chio, Lesbos, Platée, les Messéniens de Naupacte,
 la plus grande partie des Acarnanes, les Corcyréens, les Zacynthiens, et
 un grand nombre d’autres villes qui leur payaient tribut dans une foule
 de contrées : ainsi la Carie maritime, les Doriens limitrophes de la
 Carie, l’Ionie, l’Hellespont, la presqu’ile de Thrace, toutes les îles
 situées à l’orient entre le Péloponnèse et la Crète, toutes les autres
 Cyclades, à l’exception seulement de Mélos et de Théra. Chio, Lesbos et
 Corcyre fournissaient des navires, les autres de l’infanterie et de
 l’argent. Tels étaient les alliés des deux partis et les ressources dont
 ils disposaient pour la guerre.

X. Les Lacédémoniens, après l’affaire de Platée, en- 
 voyèrent aussitôt dans toutes les directions prévenir leurs alliés, soit
 du Péloponnèse, soit du dehors, de préparer leurs forces et de faire
 toutes les dispositions nécessaires pour une expédition hors du pays,
 annonçant qu’on allait envahir l’Attique. Lorsque tout fut prêt, au
 temps marqué, les confédérés se rendirent à l’isthme, et chaque ville y
 envoya les deux tiers de son contingent. Dès que toutes les forces
 furent réunies, Archidamus, roi des Lacédémoniens, qui commandait
 l’armée d’invasion, ayant convoqué les généraux de toutes les villes,
 ainsi que les hommes du plus haut rang et les plus considérables, leur
 parla ainsi :

XI. « Lacédémoniens et alliés, nos pères aussi ont fait de nombreuses
 expéditions, soit dans le Péloponnèse, soit au dehors, et les plus âgés
 d’entre nous ne sont pas sans expérience de la guerre ; jamais cependant
 nous ne sommes entrés en campagne avec un plus formidable appareil ;
 mais, si nous sommes nombreux et pleins de bravoure, la ville contre
 laquelle nous marchons a aussi une très grande puissance. Il est donc
 juste que nous ne nous montrions ni inférieurs à nos ancêtres, ni
 au-dessous de notre propre gloire. Songez que cette entreprise tient en
 suspens toute la Grèce attentive. Toutes les pensées sont fixées sur
 nous, et chacun, en haine des Athéniens, fait des vœux ardents pour nos
 succès. Il ne faut pas, toutefois, dans la pensée que nous marchons en
 nombre et qu’il est peu à craindre que l’ennemi ose se mesurer avec
 nous, avancer, pour cela, avec moins de prudence et de précaution :
 généraux et soldats de chaque ville, chacun de son côté doit, au
 contraire, s’attendre toujours à tomber en quelque péril ; car l’imprévu
 règne à la guerre, et le plus souvent il ne faut qu’un
 fait sans importance, un corps qui se laisse entraîner, pour amener une
 action. Bien des fois une armée plus faible, grâce à une prudente
 défiance, a lutté avec avantage contre des troupes plus nombreuses, mais
 trop confiantes, et dès lors mal préparées. Il faut, en pays ennemi,
 marcher avec la confiance au fond du cœur, mais n’agir en réalité
 qu’avec défiance, et être toujours prêt. Alors on n’a pas moins de
 sécurité contre les entreprises de l’ennemi que d’intrépidité pour
 l’attaque. Quant à nous, nous marchons contre une ville qui, bien loin
 d’être incapable de se défendre, a au contraire d’abondantes ressources
 de tout genre. Les Athéniens n’ont fait, jusqu’à présent, aucun
 mouvement, parce que nous ne sommes pas encore sur leur territoire ;
 mais nous devons tenir pour certain qu’ils viendront nous combattre dès
 qu’ils nous verront porter sur leurs biens le ravage et la dévastation,
 car il n’est personne qui ne se sente transporté de colère en présence
 de désastres actuels, inaccoutumés, accomplis sous ses yeux ; moins on
 réfléchit alors, et plus on montre d’emportement dans l’action. C’est ce
 qui vraisemblablement arrivera aux Athéniens, plus encore qu’à personne,
 eux qui prétendent commander aux autres, et qui sont plus accoutumés à
 aller porter le ravage chez leurs voisins qu’à le voir porter chez
 eux. 
 « Puisque nous allons combattre une aussi puissante république, dans une
 entreprise qui doit couvrir de gloire et nos ancêtres et nous-mêmes,
 marchez où l’on vous conduira, dans la bonne et la mauvaise fortune,
 suivant les événements ; mettez au-dessus de tout la
 discipline et la vigilance, et obéissez vivement au commandement ; car
 rien n’est plus beau, rien n’offre plus de garanties de sécurité que des
 masses disciplinées et agissant comme un seul homme. »

XII. Après ces paroles, Archidamus congédia l’assemblée. Il envoya
 d’abord à Athènes le Spartiate Mélésippus, fils de Diacritus, afin de
 savoir si les Athéniens, voyant l’armée déjà en marche, seraient plus
 traitables. Mais ils ne l’admirent ni à l’assemblée, ni même dans la
 ville. Conformément à l’avis de Périclès, ils avaient précédemment
 décidé de ne recevoir ni héraut, ni députés, du moment où les
 Lacédémoniens seraient en campagne. Ils le renvoyèrent donc sans
 l’entendre, et lui signifièrent d’être hors des frontières le jour même,
 ajoutant que les Lacédémoniens devaient d’abord rentrer chez eux, et
 alors seulement envoyer des ambassadeurs, s’ils voulaient présenter
 quelque réclamation. On fit accompagner Mélésippus , pour qu’il ne
 communiquât avec personne ; arrivé à la frontière et sur le point de
 quitter ses conducteurs, il ne prononça que ces paroles : « Ce jour sera
 pour les Grecs le commencement de grands malheurs ; » puis il continua
 sa route. 
 Lorsqu’il fut de retour, Archidamus, voyant que les Athéniens ne feraient
 aucune concession, se décida à lever le camp et à marcher vers
 l’Attique. Les Béotiens, qui avaient fourni aux Lacédémoniens, pour
 l’expédition commune, leur contingent en cavalerie, entrèrent avec le
 reste de leurs forces sur le territoire de Platée et le ravagèrent.

XIII. Les Péloponnésiens, rassemblés sur l’isthme, venaient
 de se mettre en marche et n’avaient pas encore pénétré dans l’Attique.
 Périclès, qui commandait les Athéniens avec neuf autres généraux, étant
 uni à Archidamus par les liens de l’hospitalité, soupçonna, lorsqu’il
 vit que l'invasion allait avoir lieu, qu’Archidamus pourrait bien
 épargner et préserver du ravage la plus grande partie de ses terres,
 soit par un sentiment personnel de bienveillance, soit que les
 Lacédémoniens lui en eussent donné l’ordre afin de rendre Périclès sus-
 pect, comme ils avaient déjà cherché à le compromettre en demandant
 l’expulsion des sacriléges. Pour prévenir tout soupçon, il déclara aux
 Athéniens, dans l’assemblée, qu’Archidamus était son hôte, mais qu’il ne
 pouvait en résulter aucun préjudice pour la république ; que si les
 ennemis ne ravageaient pas ses terres et ses maisons de campagne, comme
 celles des autres, il en faisait l’abandon à l’État ; qu’il ne devait
 par conséquent y avoir là aucun motif de soupçon contre lui. En même
 temps il insista, en vue des circonstances présentes, sur les conseils
 qu'il leur avait donnés précédemment : se préparer à la guerre ;
 transporter à Athènes ce qui était à la campagne ; ne pas sortir pour
 combattre ; s’enfermer, au contraire, dans la ville et la garder ;
 mettre en état la flotte qui faisait leur force ; enfin, avoir toujours
 les alliés sous leur main ; car, disait-il, c’est d’eux que dépend la
 puissance de la république, grâce au tribut qu’ils payent, et, à la
 guerre, c’est la prudence et l’abondance d’argent qui, en général,
 assurent la supériorité. Comme motif de confiance, il leur dit que le
 tribut 
 payé à la répu- blique par les alliés s’élevait en moyenne
 à six cents ta- lents ,
 sans compter (es autres revenus , et qu’il restait encore actuellement à l’acropole six
 mille talents d’argent monnayé. (Le maximum avait été de neuf mille sept
 cents talents, dont une partie avait été employée aux propylées de
 l’acropole , à d’autres constructions et au siége de
 Potidée.) Il ne comprenait pas dans cette somme l’or et l’argent non
 monnayés, résultant des offrandes privées et publiques, les vases sacrés
 affectés aux cérémonies et aux jeux, les dépouilles des Mèdes , et
 d’autres richesses du même genre qui n’allaient pas à moins de cinq
 cents talents. Il énuméra aussi les richesses des autres temples, qui
 étaient assez considérables, et dont ils pourraient se servir, y compris
 même les ornements d’or qui couvraient la statue de la déesse, si toutes
 les autres ressources faisaient défaut. Il établit qu’il y avait là
 quarante talents pesant d’or pur, et que la totalité pouvait se
 détacher. Cependant il ajoutait que, si l’on en faisait usage pour le
 salut public, il faudrait plus tard le remplacer par un poids égal. 
 Après les motifs de confiance tirés de leurs richesses, il passa à
 l’énumération des troupes : il y avait treize mille hoplites, non
 compris seize mille hommes dans les forts ou à la garde
 des murs. Car tel était à l’origine, lors de l'invasion des ennemis, le
 nombre des hommes préposés à la garde ; ces derniers hoplites étaient
 des vieillards, des jeunes gens, ou des métèques. L’étendue du mur de
 Phalère jusqu’à l’enceinte de la ville était de trente-cinq stades , et la partie gardée de cette
 dernière enceinte, de quarante-trois ; une portion n’était pas gardée,
 celle qui s’étend entre le long mur et la muraille de Phalère . Les longs
 murs , jusqu'au Pirée, avaient quarante stades ; on ne gardait que le
 mur extérieur . Enfin, l’enceinte du
 Pirée, y compris Munychie, formait en tout soixante stades ; la moitié
 seulement était gardée. Périclès établit aussi qu’il y avait douze cents
 cavaliers, en comptant les archers à cheval, seize cents archers à pied,
 et trois cents trirèmes en état de tenir la mer. 
 Telles étaient les ressources des Athéniens, — et le reste en proportion,
 — à l’époque où les Péloponnésiens se disposèrent à envahir l’Attique et
 où la guerre fut déclarée. Périclès ajouta encore d’autres réflexions,
 suivant sa coutume, pour leur prouver qu’ils auraient l'avantage dans la
 guerre.

XIV. Les Athéniens, persuadés par ses discours, transportèrent à la ville
 leurs enfants, leurs femmes, et tous les objets à leur usage qui
 garnissaient les habitations. Ils enlevèrent jusqu'à la
 charpente des maisons. Les troupeaux et les bêtes de somme furent
 envoyés en Eubée et dans les îles adjacentes. C’était pour eux une
 dure nécessité que ce déplacement, la plupart ayant toujours été
 habitués à vivre à la campagne.

XV. Depuis les temps les plus reculés, cet usage avait prévalu surtout
 chez les Athéniens. Sous Cécrops et les premiers rois, jusqu’à Thésée,
 les habitants de l’Attique étaient disséminés dans des bourgades, qui
 avaient chacune leurs prytanées et leurs archontes. Lorsqu’il n’y
 avait aucun danger à redouter, on ne se réunissait pas auprès du roi
 pour délibérer en commun : chaque bourgade se gouvernait et délibérait à
 part. On allait même quelquefois jusqu’à faire la guerre au roi ; par
 exemple, les Éleusiniens, qui s’u- nirent avec Eumolpus, pour combattre
 Érechtée. Tout changea sous le règne de Thésée : ce prince, qui joignit
 la puissance à la sagesse, donna au pays une plus forte organisation,
 et, en particulier, abolit les conseils et les magistratures des
 bourgades ; il établit un seul conseil, un seul prytanée, dans la ville
 actuelle, y rassembla tous les citoyens et les contraignit à habiter
 exclusivement cette ville, tout en laissant chacun administrer ses biens
 comme auparavant. Tout venant dès lors aboutir à Athènes, elle avait
 déjà pris un rapide accroissement lorsque Thésée la transmit à ses
 successeurs. C’est à cette époque que fut établie à 
 Athènes, en l’honneur de la déesse , la fête publique appelée Xynœcia qui se célèbre encore
 aujourd’hui. Jusque-là, la ville ne consistait que dans l’acropole
 actuelle , et dans la partie située au-dessous, tout à fait au midi. Ce
 qui le prouve, c’est que les temples de plusieurs autres 
 divinités sont dans l’enceinte de l’acropole et que ceux mêmes placés en
 dehors sont bâtis dans cette partie de la ville : ainsi les temples de Jupiter Olympien, d’Apollon
 Pythien, de la Terre, et de Bacchus Limnéen , en l’honneur duquel on célèbre les antiques
 Bacchanales le douze du mois Anthestérion, fête encore en usage
 aujourd’hui chez les loniens, descendants des Athéniens. D’autres
 temples anciens sont encore bàtis dans ce quartier. La fontaine appelée
 aujourd’hui les Neuf Canaux, par suite de la disposition que lui
 donnèrent les tyrans , et
 jadis Callirhoé, lorsqu’elle coulait à découvert, est à peu de distance
 ; on se servait de ses eaux pour les usages les plus solennels ; et
 c’est de l’antiquité que vient la coutume, encore en vigueur
 aujourd’hui, d’y puiser pour les cérémonies qui précèdent le
 mariage et d’autres usages religieux.
 Enfin, c’est parce que l’acropole fut le plus anciennement habitée
 qu’aujourd’hui encore les Athéniens l’appellent la
 ville .

XVI. Ainsi les Athéniens vécurent longtemps à la campagne,
 disséminés et indépendants. Lors même qu’ils furent réunis, la plupart
 d'entre eux, par habitude, continuèrent à rester aux champs ; leurs
 successeurs y restèrent, à leur exemple, et y vécurent en famille ; et
 cela jusqu’à la guerre actuelle. Aussi n’étaitce pas sans peine qu’ils
 abandonnaient leurs demeures ; il y avait si peu de temps d'ailleurs
 qu’ils s’y étaient réinstallés après la guerre médique ! Il leur était
 douloureux et cruel de quitter des lieux sacrés, des habitations où ils
 avaient conservé les mœurs antiques, et que l’habitude leur avait fait
 de tous temps considérer comme une patrie. Il leur fallait changer de
 genre de vie, et ce n'était rien moins pour chacun d’eux qu’un exil loin
 de la ville natale.

XVII. Arrivés dans Athènes, peu d’entre eux y avaient des habitations ;
 quelques-uns trouvèrent un refuge chez des amis ou des parents ; la
 plupart s’établirent dans les lieux inhabités, dans les temples, les
 chapelles des héros, partout enfin, excepté à l’acropole, à
 l'Éleusinium et dans quelques autres édifices
 solidement fermés. Il n'y eut pas jusqu'au lieu appelé Pélas- gicon,
 au-dessous de l'acropole, qui ne fût occupé, vu l'urgence du moment ; et
 cependant ce lieu était maudit ; il était défendu de
 l’habiter, et la fin d’un vers de la pythie l’interdisait en ces termes
 : « Il vaut mieux que le Pélasgicon soit désert. » Du reste, l’oracle me
 paraît s’être accompli en sens inverse de ce qu'on attendait : car ce
 n’est pas parce qu’on profana ce lieu en l’habitant que
 tant de maux fondirent sur la ville ; mais ce fut la guerre qui
 contraignit à l’habiter, et c’était la guerre que l’oracle avait eu en
 vue, sans la nommer, lorsqu’il prévoyait qu’il ne serait pas bon que ce
 lieu fût occupé. Beaucoup s’installèrent aussi dans les tours des
 murailles ; chacun enfin comme il put ; car la ville ne pouvait contenir
 tous ceux qui y accouraient. On se partagea aussi, mais plus tard, les
 longs murs et on s’y établit, ainsi que dans la plus grande partie du
 Pirée. 
 En même temps les Athéniens préparaient leurs armements ; ils
 rassemblaient leurs alliés et équipaient une flotte de cent vaisseaux
 destinée à agir contre le Péloponnèse. Ils en étaient là de leurs pré-
 paratifs.

XVIII. L’armée des Péloponnésiens s’avançait ; la première ville de
 l’Attique qu’ils rencontrèrent fut Œnoé , qui devait servir de
 base à l’armée d’invasion. Après avoir assis leur camp, ils se
 disposèrent à battre les remparts avec des machines et à faire un siége
 en règle. Car Œnoé, située sur les confins de l’Attique et de la Béotie,
 était fortifiée et servait de place forte en temps de guerre. Les
 Lacédémoniens préparèrent donc leurs moyens d’attaque et perdirent ainsi
 un temps précieux autour de cette place. Ce ne fut pas là un des
 moindres griefs contre Archidamus ; on trouvait qu’il avait montré de la
 mollesse à réunir les alliés, lorsqu’il s’agissait de décider la guerre
 et qu’il s’était montré favorable aux Athéniens en ne conseillant pas de la commencer incontinent. Depuis le rassemblement
 des troupes, son séjour prolongé sur l’isthme, la lenteur de la marche,
 et surtout le temps perdu devant Œnoé, excitaient les rumeurs. Car les
 Athéniens avaient profité de ce délai pour tout rentrer dans la ville ;
 et il était présumable au contraire que, sans ces temporisations, les
 Lacédémoniens, en s’avançant vivement, auraient trouvé tout dehors. Tel
 était le mécontentement de l’armée, pendant qu’Archidamus séjournait
 devant Œnoé. Quant à lui, il temporisait dans l’espoir, disait-on, que
 les Athéniens pourraient faire quelques concessions tant que leur
 territoire ne serait pas entamé et qu’ils redouteraient d’y voir, sous
 leurs yeux, porter le ravage.

XIX. Cependant, après avoir inutilement attaqué Œnoé et tout mis en œuvre
 sans pouvoir s’en rendre maîtres, sans même que les Athéniens fissent
 faire de propositions, les Lacédémoniens levèrent le siége et envahirent
 l’Attique, quatre-vingts jours après la tentative des Thébains sur
 Platée. On était alors au fort de l’été et au moment de la moisson . Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi des Lacédémoniens,
 commandait. Ils campèrent d’abord à Éleusis et dans la plaine de
 Thria , ravagèrent cette plaine, et
 remportèrent une sorte d’avantage sur la cavalerie athénienne, vers le
 lieu nommé Rhité . Ensuite ils
 s’avancèrent à travers la Cropie, ayant à droite le mont
 Égaléon , et
 arrivèrent à Acharné , le plus considérable des dèmes de
 l’Attique. Ils s'y arrêtèrent, y assirent leur camp et restèrent
 longtemps à le dévaster.

XX. Voici, dit-on, dans quel but Archidamus resta, pendant cette
 invasion, en ordre de bataille aux environs d’Acharné, sans descendre
 dans la plaine. Il espérait que les Athéniens, avec leur nombreuse et
 florissante jeunesse, leur appareil militaire plus imposant que jamais,
 viendraient à sa rencontre, et ne se contiendraient pas à la vue de leur
 territoire ravagé. Comme ils ne s’étaient présentés pour combattre ni à
 Éleusis, ni à la plaine de Thria, il faisait une nouvelle tentative et
 campait à Acharné dans le dessein de les y attirer. L’endroit lui
 semblait favorable pour asseoir son camp ; d’ailleurs, il était probable
 que les Acharnéens, formant une partie considérable de la population
 (puisqu’ils fournissaient trois mille hoplites), ne laisseraient pas
 ravager leurs terres, et qu’avec eux toute l’armée sortirait pour
 combattre. Que si les Athéniens laissaient cette invasion s’accomplir
 sans sortir de la ville, on pourrait dès lors ravager la plaine avec
 beaucoup plus de sécurité, et s’avancer jusque sous les murs d’Athènes ;
 car les Acharnéens, une fois dépouillés de leurs biens, ne devaient plus
 s’exposer avec la même ardeur pour défendre ceux des autres, et la
 discorde pénétrerait dans les esprits. Ces considéra- tions
 déterminèrent Archidamus à demeurer autour d’Acharné.

XXI. Tant que l’armée était restée aux environs d’Éleusis et de Thria,
 les Athéniens avaient pu garder quelque espoir qu’elle ne s’avancerait
 pas plus près d’eux. Ils se rappelaient que Plistoanax, fils de Pausa-
 nias, roi des Lacédémoniens, lorsqu’il avait envahi l’Attique, quatorze
 ans avant cette guerre, s’était avancé avec son armée jusqu’à Éleusis et
 à Thria, et de là était retourné en arrière, sans pousser plus loin. (Il
 avait même été exilé de Sparte, sous prétexte qu’il s’était fait acheter
 cette retraite à prix d’argent.) Mais lorsqu’ils virent l’armée à
 Acharné, à soixante stades de la ville, leur irritation ne connut plus
 de bornes. Le spectacle de leurs campagnes ravagées sous leurs yeux,
 chose que les jeunes gens n’avaient jamais vue, dont les vieillards
 mêmes n’avaient pas été témoins depuis la guerre médique, leur parut
 intolérable, et cela se conçoit : tous voulaient, les jeunes gens
 surtout, sortir de la ville, et ne pas laisser cet outrage impuni. On se
 formait en groupes, on disputait vivement ; les uns voulaient aller à
 l’ennemi ; d’autres, mais en petit nombre, s’y opposaient. Les devins
 chantaient des oracles de tout genre que chacun écoutait suivant les
 passions qui l’agitaient. Les Acharnéens, qui se croyaient une portion
 notable du peuple athénien, voyant leur territoire ravagé, insistaient
 surtout pour une sortie. La ville était profondément agitée en tout sens
 : on s’indignait contre Périclès ; on avait oublié tous ses
 conseils précédents ; on lui faisait un crime de ne pas vouloir, lui
 général, mener les troupes à l’ennemi ; en- fin on le
 regardait comme l’auteur de tous les maux qu'on souffrait.

XXII. Périclès, voyant les Athéniens aigris par leur situation, et dans
 une disposition d’esprit qui ne leur permettait pas de juger sainement,
 persuadé d’ailleurs qu'il avait raison de s’opposer à la sortie, ne
 convoqua ni assemblée, ni réunion d'aucun genre. Il craignait qu'une
 fois réunis ils ne cédassent à la colère plus qu'à la prudence et ne
 commissent quelque faute. Il se contentait donc de garder la ville et
 d’y maintenir autant que possible la tranquillité. Cependant il faisait
 sortir constamment de la cavalerie, afin d’empêcher les coureurs ennemis
 de s’écarter de l’armée pour tomber sur les champs voisins de la ville
 et les dévaster. Il y eut à Phrygia un léger engagement entre des
 cavaliers athéniens soutenus par les Thessaliens, et un parti de
 cavalerie béotienne. Les Athéniens et les Thessaliens se soutinrent sans
 désavantage jusqu’au moment où des hoplites venus au secours des
 Béotiens les mirent en déroute. Ils perdirent un petit nombre d’hommes
 et purent, malgré cet échec, enlever leurs morts le jour même, sans
 convention. Les Péloponnésiens élevèrent un trophée le lendemain. 
 Les Thessaliens avaient secouru les Athéniens en vertu d’une ancienne
 alliance. Ils venaient de Larisse, de Pharsale, de Parasos, de Cranon,
 de Pirasos, de Gyrtone et de Phères. Ceux de Larisse étaient commandés
 par Polymède et Aristonoüs, tous deux de factions différentes ; ceux de Pharsale par Ménon ; ceux des autres villes avaient aussi leurs chefs parti- culiers.

XXIII. Les Lacédémoniens, voyant que les Athéniens ne sortaient pas pour
 les combattre, levèrent le camp d’Acharné et ravagèrent quelques autres
 dèmes entre les monts Parnès 
 et Brilessos .
 Pendant qu’ils étaient ainsi sur le territoire de l’Attique, les
 Athéniens envoyèrent autour du Péloponnèse les cent vaisseaux qu’ils
 avaient équipés. Mille hoplites et trois cents archers les montaient,
 sous le commandement de Carcinus fils de Xénotimus, de Protée fils
 d’Épiclès, et de Socrate fils d’Antigène. Ils mirent à la voile, et
 allèrent avec ces forces croiser autour du Péloponnèse. 
 Les Péloponnésiens, après être restés en Attique aussi longtemps qu’ils
 eurent des vivres, opérèrent leur retraite par la Béotie, en suivant une
 autre route que celle par laquelle ils étaient venus. En passant par
 Oropos , ils ravagèrent la
 plaine appelée Pyraïque, habitée par les Oropiens, sujets des Athéniens.
 De re- tour dans le Péloponnèse, ils se séparèrent et chacun rentra dans
 son pays.

XXIV. Après leur départ, les Athéniens établirent des gardes sur terre et
 sur mer ; ce service des gardes devait durer tout le temps de la guerre.
 Ils décrétèrent que, sur les sommes déposées à l’acropole, mille talents
 seraient prélevés pour être mis à part, sans qu’on pût
 les dépenser, et que le reste serait consacré aux frais de la guerre. La
 peine de mort fut prononcée contre quiconque parlerait de toucher à ces
 mille talents, ou proposerait un décret dans ce sens, à moins que ce ne
 fût pour repousser une armée d’invasion venant par mer attaquer la
 ville. On décida également que chaque année les cent meilleures trirèmes
 seraient tenues en réserve, avec leurs commandants nommés d’avance, et
 qu’on ne disposerait d’aucune d’elles si ce n’est pour parer, le cas
 échéant, au danger en vue duquel l’argent avait été mis en réserve.

XXV. Les Athéniens qui montaient les cent vaisseaux envoyés autour du
 Péloponnèse avaient été rejoints par les Corcyréens, avec un secours de
 cinquante navires, et par quelques autres alliés de ces contrées : leur
 croisière porta le ravage sur plusieurs points et en particulier à
 Méthone de Laconie où ils firent une descente. Déjà ils attaquaient
 la muraille, qui était faible et dépourvue de défenseurs ; mais dans le
 voisinage se trouvait le Spartiate Brasidas, fils de Tellis, à la tête
 d’un poste de surveillance : à cette nouvelle, il se porta avec cent
 hoplites au secours de la place, traversa à la course le camp des
 Athéniens dispersés dans la campagne et occupés au siége, et se jeta
 dans Méthone, sans autre perte que celle de quelques hommes tués dans la
 traversée du camp. Il sauva ainsi la ville et pour cet acte d’audace il
 obtint le premier, dans cet te guerre, les honneurs de l’éloge public à
 Spar te. 
 
 Les Athéniens, ayant levé l'ancre, côtoyèrent le rivage et descendirent
 sur le territoire de Phia, en Élide, qu’ils ravagèrent pendant deux
 jours. Trois cents hommes d’élite envoyés à leur rencontre par les
 Éléens de la basse Élide et des environs furent vaincus par eux ; mais
 un vent impétueux s'éleva ; la plupart des bâtiments, battus par la
 tempête sur une plage sans abri, reprirent la mer et se dirigèrent en
 doublant le cap Ichthys vers le port de Phia. Pendant ce temps les
 Messéniens et quelques autres qui n’avaient pu monter sur les vaisseaux
 s’avancèrent par terre jusqu à Phia et s’en emparèrent. La flotte, après
 avoir doublé le cap, vint ensuite les recueillir et l'on regagna le
 large, abandonnant Phia, au secours de laquelle venait d'arriver un
 corps nombreux d'Éléens. Les Athéniens continuèrent à suivre les côtes
 et dévastèrent plusieurs autres points.

XXVI. Vers le même temps les Athéniens envoyèrent contre la Locride
 trente vaisseaux, chargés en même temps de garder l’Eubée. Cléopompe,
 fils de Clinias, qui les commandait, fit plusieurs descentes, ravagea
 quelques points du littoral et s’empara de Thronium, où il prit des
 otages. Il attaqua et battit à Alopé les Locriens venus au secours de
 cette place.

XXVII. Dans ce même été les Athéniens expulsèrent d'Égine tous les
 habitants, y compris les femmes et les enfants, sous prétexte qu’ils
 étaient les principaux auteurs de la guerre. Ils sentaient que la
 possession d’Égine, qui touche au Péloponnèse, serait bien mieux assurée
 dans leurs mains en y établissant des colons athéniens ; et, en effet,
 ils y envoyèrent, peu de temps après, une colonie. Les Lacédémoniens, en
 haine des Athéniens, et aussi en reconnaissance des
 services que les Éginètes leur avaient rendus lors du tremblement de
 terre et du soulèvement des Hilotes, assignèrent pour habitation aux
 exilés la ville de Thyréa, avec la jouissance des campagnes
 environnantes. Le territoire de Thyréa confine à l’Argie et à
 l’Argolide, et s’étend jusqu’à la mer. Une partie des Éginètes s’y
 établit ; les autres se dispersèrent dans le reste de la Grèce.

XXVIII. Dans le cours du même été, le soleil s’éclipsa après midi, à la
 nouvelle lune, la seule époque où il semble que ce phénomène puisse
 avoir lieu ; on vit le soleil affecter la forme d’un croissant ;
 quelques étoiles brillèrent, et le disque reparut ensuite tout
 entier.

XXIX. Dans le même été, l’Abdéritain Nymphodore, fils de Pythès, dont la
 sœur avait épousé Sitalcès et qui jouissait d’un grand crédit auprès de
 ce prince, reçut des Athéniens le titre de proxène et fut mandé à Athènes. Les Athéniens qui,
 jusque-là, avaient vu en lui un ennemi, cédèrent au désir de se faire un
 allié de Sitalcès, fils de Térès, roi des Thraces. Ce Térès, père de
 Sitalcès, est le premier fondateur de la puissance des Odryses ; c’est lui
 qui a enveloppé dans leur vaste royaume la portion la plus considérable
 de la Thrace (car il y a aussi une grande partie des Thraces qui sont
 restés autonomes ). Ce Térès n’a rien de commun avec Térée
 qui avait épousé Procné, fille de Pandion d’Athènes ; et même le nom de
 Thrace s'applique dans les deux cas à des contrées
 différentes ; car Térée habitait Daulie ; ville de la Phocide actuelle,
 occupée alors par les Thraces. C’est là que les femmes commirent sur
 Itys cet attentat si fameux, et c’est pourquoi
 beaucoup de poëtes, en parlant du rossignol, le nomment l’oiseau de
 Daulie. Il est vraisemblable, d’ailleurs, que Pandion dut plutôt établir
 sa fille dans un pays voisin, en vue d’avantages réciproques, que chez
 les Odryses, à plusieurs jours de marche. 
 Térès, qui n’a pas même avec Térée la conformité du nom, fut le premier
 roi puissant des Odryses. C’est avec son fils Sitalcès que les Athéniens
 contractèrent alliance, dans le but de soumettre la presqu’ìle de Thrace
 et même Perdiccas. Nymphodore vintà Athènes, cimenta l’alliance avec
 Sitalcès, et obtint pour Sadocus, fils du roi, le droit de cité. En même
 temps il promit de mettre fin à la guerre de Thrace en décidant Sitalcès
 à envoyer aux Athéniens un corps de cavalerie thrace et des peltastes.
 Il réconcilia aussi Perdiccas avec les Athéniens en les engageant à lui
 rendre Thermé, et aussitôt Perdiccas marcha contre les Chalcidiens, de
 concert avec les Athéniens et Phormion. C’est ainsi que Sitalcès, fils
 de Térès, roi des Thraces, et Perdiccas, fils d’Alexandre, roi des
 Macédoniens, entrèrent dans l’alliance des Athéniens.

XXX. Les Athéniens qui montaient les cent vaisseaux croisaient encore
 autour du Péloponnèse ; ils prirent Solium , place des Corinthiens, et l’abandon-
 nèrent, avec son territoire, aux habitants de Phalère,
 pour en jouir à l’exclusion de tous les autres Acarnanes. Ils prirent
 également de vive force Astacos , en
 chassèrent le tyran Évarque, et firent entrer le pays dans leur
 alliance. Faisant ensuite voile vers Céphallénie, ils la soumirent sans
 combat. Céphallénie, située en face de l’Acarnanie et de Leucade,
 renferme quatre villes : celles des Paléens, des Craniens, des Saméens
 et des Pronéens. Peu de temps après la flotte rentra à Athènes.

XXXI. Ce même été, vers l’automne, les Athéniens en masse, citoyens et
 métèques ,· envahirent la Mégaride, sous le commandement de Périclès,
 fils de Xanthippe. La flotte de cent vaisseaux qui avait croisé autour
 du Péloponnèse se trouvait alors à Égine, effectuant son retour à
 Athènes. Ceux qui la montaient, à la première nouvelle que la population
 de la ville s’était portée en masse contre Mégare, firent voile aussitôt
 de ce côté et allèrent se réunir à l’expédition ; jamais armée
 athénienne aussi nombreuse ne s’était trouvée rassemblée dans un même
 camp : la république était alors dans toute sa puissance et la
 maladie 
 n’avait pas encore sévi. Les Athéniens seuls ne fournissaient pas moins
 de dix mille hoplites, non compris trois mille qui étaient à Potidée.
 Trois mille hoplites métœques au moins prirent part à cette expédition ;
 et il y avait, de plus, un corps nombreux de troupes légères. Après
 avoir ravagé la plus grande partie du pays, ils s’en retournèrent. 
 
 Les Athéniens firent encore dans le cours de cette guerre d'autres
 excursions en Mégaride : chaque année le pays était envahi soit par la
 cavalerie, soit par l’armée entière, jusqu’au moment où ils s’emparèrent
 de Nisée.

XXXII. Les Athéniens fortifièrent, à la fin du même été, Athalante , île voisine des Locriens d’Oponte et auparavant
 déserte ; ils y mirent garnison, afin d’empêcher que les pirates
 d’Oponte et du reste de la Locride ne vinssent infester l’Eubée. 
 Tels sont les événements accomplis dans le cours de cet été après que les
 Péloponnésiens eurent évacué l’Attique.

XXXIII. L’hiver suivant, l’Acarnane Évarque, voulant rentrer à Astacos,
 décida les Corinthiens à l’y reconduire avec une flotte de quarante
 vaisseaux et quinze cents hoplites. Lui-même soudoya quelques troupes
 auxiliaires. A la tête de l’expédition étaient Euphamidas, fils
 d’Aristonyme, Timoxène, fils de Timocrate, et Eumachus, fils de Chrysès,
 Ils firent voile vers Astacos et rétablirent le tyran. Ils voulurent
 aussi soumettre quelques autres places du littoral de l’Acar- nanie ;
 mais leur entreprise, échoua et ils reprirent la route de Corinthe. En
 côtoyant Céphailénie ils s’arrêtèrent et firent une descente sur le
 territoire des Craniens ; mais trompés par ceux-ci à la suite d’une
 convention et attaqués à l’improviste, ils perdirent une partie de leur
 monde, furent vivement ramenés et reprirent la mer pour rentrer chez
 eux.

XXXIV. Le même hiver, les Athéniens firent, suivant l’usage du pays, de
 solennelles funérailles à ceux qui les premiers périrent dans cette
 guerre . Voici
 l’ordre établi : trois jours avant les obsèques on expose les
 ossements des morts sous une tente dressée à cet effet, et chacun
 apporte ce qu’il veut en offrande à celui qu’il a perdu. Quand arrive le
 moment de la cérémonie funèbre, des chars s’avancent chargés de
 cercueils de cyprès, un pour chaque tribu ; les ossements y sont déposés
 suivant la tribu à laquelle chacun appartenait. On porte aussi un lit
 funéraire tout dressé, mais vide, pour les absents, ceux dont on n’a pu
 retrouver les corps. Chacun peut, à volonté, se joindre au cortège,
 citoyens et étrangers. Les parentes sont auprès du tombeau, poussant des
 gémissements. On dépose les ossements dans le monument funèbre de la
 république, au plus beau faubourg de la ville ; c’est là que sont ensevelis tous les guerriers
 morts dans les combats. Il n’y eut qu’une exception, pour ceux de
 Marathon ,
 que leur incomparable bravoure fit juger dignes d’être inhumés sur le
 champ de bataille. Lorsque la terre a recouvert les morts, un orateur
 officiellement désigné et choisi parmi les hommes les plus éminents par
 le talent, les plus élevés en di- gnité, prononce sur eux
 un éloge approprié à la cir- constance ; après quoi chacun se
 retire. 
 Ainsi se font les funérailles ; et cet usage fut invariablement
 suivi, toutes les fois qu’il y eut lieu, dans le cours de cette guerre.
 Périclès, fils de Xanthippe, fut choisi pour prononcer l’éloge des
 premiers guerriers morts. Le moment venu, il s’avança du tombeau sur un
 tertre élevé, afin d’être entendu le plus loin possible par la foule, et
 parla ainsi :

XXXV. « La plupart de ceux qui ont parlé ici avant moi ont célébré le
 législateur qui, aux cérémonies établies par la loi, a ajouté ce
 discours ; Il est beau,
 disaient-ils, que les guerriers morts en combattant reçoivent, sur leur
 tombe, ce tribut d’éloges. Pour moi, je croyais qu’à des hommes dont la
 bravoure s’est signalée par des faits, il suffirait de rendre des
 honneurs de fait, comme ceux que vous voyez ici solennellement préparés
 autour de ce tombeau, au lieu de faire dépendre la croyance aux vertus
 de tant de braves d’un seul orateur plus ou moins habile à les faire
 valoir. Car il est difficile de garder une juste mesure ; et cela même
 suffit à peine pour que les paroles de l’orateur obtiennent une entière
 confiance. L’auditeur bienveillant et qui connaît les faits s’imagine
 aisément qu’on est resté dans l’exposition au-dessous de ce qu’il veut
 et de ce qu’il sait ; celui qui ne sait pas est porté, par 
 envie, à trouver exagéré ce qui dépasse sa portée ; car on ne supporte
 guère l’éloge donné à autrui qu’autant qu’on se croit capable de faire
 personnellement quelque chose de semblable ; ce qui s’élève plus haut
 rencontre aussitôt envie et défiance. Mais, puisque ainsi l’ont établi
 nos ancêtres, je dois me conformer à la loi et m’efforcer de répondre,
 autant que possible, au désir et à l’attente de chacun de vous.

XXXVI. «Et d’abord, je commencerai par nos aïeux. Car il est juste, il
 est convenable, en cette circonstance, de payer à leur mémoire ce tribut
 d’honneur. La même race d’hommes a toujours habité ce pays ; et, par une
 succession non interrompue, ils nous l’ont transmis libre jusqu’à ce
 jour, grâce à leurs vertus. Tous ont droit à nos éloges, mais surtout
 nos pères ; car ce sont eux qui, à l’héritage qu’ils avaient reçu, ont
 ajouté, non sans labeur, tout l’empire que nous possédons, et l’ont
 légué à la génération actuelle. Et nous aussi, nous qui sommes ici
 encore dans la maturité de l’âge, nous avons contribué, plus que
 personne, à l’accroissement de cette puissance. La république nous doit
 de pouvoir, en toutes choses, se suffire largement à elle-même, et dans
 la guerre et dans la paix. Quant aux exploits par lesquels s’est
 graduellement accrue notre puissance, à la lutte courageuse soutenue par
 nos pères et par nous-mêmes contre les attaques des barbares et des
 Grecs, je ne vous apprendrais rien en m'appesantissant sur ces faits. Je
 les passerai donc sous silence. Mais , avant d’arriver à l’éloge de ces
 guerriers, je montrerai d’abord dans l’ensemble de notre conduite la
 raison de ces accroissements. Je dirai les institutions politiques, les
 mœurs base de notre grandeur, persuadé que ces détails ne
 seront point déplacés en ce moment, et que pour tous ceux qui sont ici
 réunis, citoyens et étrangers, il y a utilité à les entendre.

XXXVII. « Dans nos institutions politiques, nous ne cherchons pas à
 copier les lois des autres peuples ; nous servons de modèle, au lieu
 d’imiter autrui. Le nom de notre gouvernement est démocratie, parce que
 le pouvoir relève, non du petit nombre, mais de la multitude. Dans les
 différends entre particuliers, il y a pour tous égalité devant la loi :
 quant à la considération, elle s’attache au talent dans chaque genre, et
 c’est bien moins le rang qui décide de l’élection aux emplois publics,
 que les mérites personnels ; la pauvreté, une condition obscure, ne sont
 pas un empêchement, du moment où l’on peut rendre quelque service à
 l’État . 
 « Pleins de franchise et de droiture dans l'administration des affaires
 publiques, nous ne portons pas, dans le commerce journalier de la vie,
 un œil soupçonneux sur les affaires d’autrui ; nous ne nous irritons
 point contre notre semblable, s’il accorde quelque chose à son plaisir ;
 nous savons lui épargner cet aspect dur et sévère qui, sans être une
 peine, n’en est pas moins blessant . Sans rudesse dans nos relations privées,
 nous nous conformons aux lois dans nos actes publics,
 surtout par respect pour elles ; nous obéissons aux magistrats, quels
 qu’ils soient, aux lois en vigueur, surtout à celles établies dans
 l’intérêt des opprimés, et à celles qui ne sont pas écrites, il est
 vrai, mais à la violation desquelles la honte a été attachée d’un com-
 mun accord.

XXXVIII. « D’un autre côté, nous nous sommes sagement ménagé de nombreux
 délassements à nos travaux, par l'institution de jeux et de sacrifices
 annuels, et par la beauté des établissements particuliers dont le charme
 journalier bannit la tristesse . 
 « L’importance de notre ville y fait affluer les denrées de toute la
 terre, de telle sorte que même les produits de l’étranger sont pour nous
 d’un usage tout aussi facile et habituel que ceux de notre propre
 territoire.

XXXIX. « Quant à l’organisation militaire, voici ce qui nous distingue de
 nos adversaires : notre ville est ouverte à tous ; aucune loi n’en
 écarte les étrangers et ne leur interdit soit l’étude, soit les
 spectacles. Nous ne craignons pas que, rien n’étant caché, l’ennemi ne
 profite de ce qu’il pourra avoir vu ; car nous comptons bien moins sur
 les préparatifs, sur les ruses longuement concertées, que sur notre
 propre courage dans l’action.·Quant à l’éducation, d’autres, par une
 pénible pratique, se font dès l’enfance un métier du courage ; nous, au
 contraire, avec des habitudes de vie moins austères, nous n’en savons
 pas moins affronter les mêmes dangers. Ce qui le prouve,
 c’est que les Lacé- démoniens ne font jamais seuls une expédition sur
 notre territoire ; ils marchent avec tous leurs alliés ; tandis que
 nous, dans nos incursions en pays ennemi, nous combattons, à nous seuls,
 des hommes qui défendent leurs propres foyers, et le plus souvent nous
 remportons une victoire aisée. Jamais ennemi ne s’est rencontré avec
 toutes nos forces réunies, obligés que nous sommes de porter nos soins
 sur la marine, en même temps que nous faisons occuper par nos soldats
 indigènes une foule de points du continent. Et cependant, si nos
 adversaires ont quelque engagement avec une partie de nos troupes,
 vainqueurs d’un faible corps ils se vantent de nous avoir tous battus ;
 vaincus, ils l’ont été par toutes nos forces. Sans doute il est dans
 notre nature de nous préparer aux dangers plutôt à l’aise qu’au milieu
 de pénibles exercices, et le courage qui nous les fait braver est moins
 l’effet de la loi qu’un résultat de nos mœurs ; mais à cela nous
 trouvons le double avantage de ne pas nous tourmenter à l’avance des
 maux à venir, et de ne pas montrer, le moment venu, moins d’audace que
 ceux qui s’imposent de continuelles fatigues.

XL. « Sous tous ces rapports et sous bien d’autres notre ville est digne
 d’admiration. Nous avons le goût du beau, mais avec mesure ; l’amour de
 la philosophie, mais sans mollesse. Pour nous, les richesses sont moins
 une vaine parade qu’un auxiliaire de l’action. Il n’y a de honte pour
 personne à avouer sa pauvreté ; ce qui est honteux, c’est bien plutôt de
 ne pas travailler à s’y soustraire. Les mêmes hommes peuvent, chez nous,
 vaquer en même temps aux soins de leurs intérêts privés et
 aux affaires publiques ; d’autres, livrés aux travaux manuels, n’en sont
 pas moins aptes à connaître des intérêts généraux. Car nous sommes les
 seuls qui considérions le citoyen entièrement étranger aux affaires, non
 comme un homme de loisir, mais comme un être inutile. La rectitude de
 nos jugements et de nos conceptions dans la pratique des affaires n’est
 pas moins remarquable ; mais aussi nous ne croyons pas que les discours
 nuisent à l’action ; le danger, à nos yeux, est bien plutôt de
 ne pas être éclairé par la parole avant de passer aux actes. Ce qui nous
 distingue encore, c’est qu’une audace incomparable s’allie chez nous au
 calme de la réflexion. Chez les autres, au contraire, c’est l’ignorance
 qui produit l'audace ; la ré- flexion engendre la crainte. Et il est
 juste de regarder comme les esprits les plus fortement trempés ceux qui,
 sachant clairement reconnaître les biens et les maux, ne se laissent pas
 pour cela détourner du péril. Nous entendons tout autrement que le
 commun des hommes même les vertus privées. Ce n’est pas en étant
 obligés, mais en obligeant, que nous nous faisons des amis ; et, chez
 l’auteur du bienfait, l’affection est bien plus sûre et plus durable !
 il la garde à son obligé comme une dette de bienveillance ; chez celui,
 au contraire, qui ne fait que payer de retour, le sentiment est moins
 vif ; il sait que sa reconnaissance est moins un témoignage d’affection
 que l’acquittement d’une dette. 
 « Seuls aussi nous obligeons sans arrière-pensée, sans calcul d’intérêt,
 sous la seule impulsion d’une générosité confiante.

XLI. Pour tout dire en un mot, notre ville, si on la considère dans son
 ensemble, est l'école de la Grèce, et chacun de ses citoyens, pris
 individuellement, sait se plier aux diverses situations, suffire à
 toutes choses, avec une grâce et une flexibilité merveilleuses. Ce qui
 prouve que ce ne sont point là de vaines et pompeuses paroles, pour le
 besoin du moment, mais l’expression vraie de la réalité, c'est la
 puissance même de cette ville, conséquence de nos mœurs. Seule de toutes
 les cités d'aujourd'hui, elle se montre, à l'examen, supérieure à sa
 renommée. Seule, elle peut vaincre sans que ses ennemis s’indignent
 d’avoir à s’incliner devant un tel adversaire, et commander sans que ses
 sujets se plaignent d'obéir à des chefs indignes. Nous avons donné de
 notre puissance les plus éclatants témoignages, les plus irréfragables
 preuves, et nous serons un objet d’admiration et pour le temps présent
 et pour les âges futurs. Nous n’avons pas besoin pour cela d’être
 chantés par un Homère, par un poëte dont les vers pourraient charmer
 quelques instants, mais dont les fictions tomberaient devant la vérité
 des faits, nous qui avons forcé toute mer et toute terre à devenir
 accessibles à notre audace, et qui partout avons laissé d'éternels
 monuments du bien et du mal que nous avons fait. Telle est la patrie
 pour laquelle ces guerriers sont morts généreusement, les armes à la
 main, indignés qu’on voulût la leur ravir ; pour elle aussi, chacun de
 ceux qui survivent doit se dévouer volontairement aux fatigues.

XLII. « En m'étendant ainsi sur ce tableau de notre ville, j’ai voulu
 tout à la fois montrer qu'entre nous et ceux qui ne jouissent pas des
 mêmes avantages, le prix de la lutte n'est pas égal, et
 appuyer de preuves évidentes l'éloge des guerriers que je célèbre en ce
 moment. J'ai dès à présent presque rempli ma tâche ; car c'est aux
 vertus de ces guerriers et de leurs pareils que notre ville a dû cette
 éclatante grandeur que j'ai célébrée. Il en est peu, parmi les Grecs,
 dont les actions puissent paraître comme les leurs, au niveau de la
 renommée ; et rien n’est plus propre, ce semble, à faire éclater la
 vertu de l’homme que cette fin glorieuse qui, chez eux, en fut le
 premier indice et la sanction dernière. Il est juste, sans doute, quand
 on n’est pas irréprochable d'ailleurs, qu’on cherche la gloire mili-
 taire, en combattant pour sa patrie : on efface ainsi le mal par le bien
 ; on rachète, et au-delà, les fautes privées par des services publics.
 Mais tel n'a point été le mobile de ces guerres : nul d'entre eux n’a
 faibli, sacrifiant le devoir au désir de continuer à jouir de ses
 richesses ; nul n’a reculé devant le péril, séduit par l’espoir que
 conserve le pauvre d’échapper un jour à sa misère et de s’enrichir. Se
 venger de l'ennemi leur a semblé préférable à tous ces avantages, et,
 persuadés que c’était là le plus glorieux de tous les périls, ils l'ont
 volontairement affronté, ne pensant qu'à la vengeance et oublieux
 d’eux-mêmes. Sur l'incertitude du succès, ils s’en sont remis à
 l’espérance ; la confiance en euxmêmes les a soutenus dans le combat.
 Ils ont mieux aimé résister et périr que céder et sauver leur vie. Ils
 ont échappé au blâme de l'avenir en dévouant leur corps aux périls du
 moment ; un instant a suffi, et, dans tout l'éclat de leur fortune, plus
 préoccupés de gloire que de craintes, ils ont quitté la vie.

XLIII. « Tels furent ces guerriers, dignes de notre ville.
 Que ceux qui restent, tout en faisant des vœux pour que leur valeur soit
 moins exposée, aient à cœur de ne pas montrer moins d'audace contre
 l’ennemi. Il ne suffit point d’envisager l’utilité des vertus guer-
 rières (on ne vous apprendrait rien de nouveau en s’étendant sur ce
 sujet, et en énumérant tous les avantages de la résistance à l’ennemi) ;
 ce qu'il faut surtout, c’est contempler chaque jour et en réalité la
 puissance de cette ville, s’enflammer d’amour pour elle, et, au
 spectacle de sa grandeur, songer qu’elle fut l’œuvre d’hommes audacieux,
 connaissant le devoir et portant dans tous leurs actes le sentiment de
 l’honneur. Malheureux dans quelque entreprise, ils ne croyaient pas
 devoir pour cela priver la patrie de leur vertu, et ils lui consacraient
 leur plus belle offrande. Au prix de leur vie sacrifiée en commun, ils
 ont mérité, chacun en particulier, d’immortelles louanges et la plus
 glorieuse des sépultures , non pas seulement cette tombe où ils
 reposent, mais un monument dans lequel leur gloire restera toujours
 vivante , toutes les fois qu’il s’agira de parler ou d’agir.
 Car l’homme illustre a pour tombeau la terre entière ; ce ne sont pas
 seulement les inscriptions des colonnes élevées dans sa patrie qui
 transmettent sa mémoire ; même au dehors, elle vit sans inscriptions
 dans la pensée des hommes, bien mieux que sur les monuments. Et vous
 aussi, marchez aujourd’hui sur leurs traces ; persuadés que le bonheur
 est dans la liberté, la liberté dans le courage, ne craignez pas
 d'affronter les périls de la guerre. Ce n’est pas seulement aux
 malheureux, à ceux qui ne peuvent espérer un meilleur
 sort, qu’il appartient de prodiguer leur vie ; c’est bien plutôt à ceux
 qui, vivants, peuvent redouter dans l’avenir un changement de fortune, à
 ceux qui ont le plus à perdre en cas de revers. Car, pour l’homme de
 cœur, la misère, fruit d’un lâche avilissement, est bien plus
 douloureuse qu’une mort qui vous surprend sans être sentie, au milieu
 même de votre force et de communes espérances.

XLIV. « Aussi m’attacherai-je moins à vous plaindre qu’à vous consoler,
 vous tous ici présents, pères de ces guerriers. Élevés dans les
 vicissitudes de la vie, vous les connaissez : ceux-là sont vraiment
 heureux, auxquels le sort a départi, comme à vos fils, la fin la plus
 glorieuse, ou, comme à vous, la plus noble douleur, ceux pour lesquels
 le terme de la vie est aussi la mesure de la plus haute félicité. Je
 sais qu’il est difficile de vous persuader ; car bien souvent vous re-
 trouverez leur souvenir dans le bonheur d’autrui, bonheur dont, vous
 aussi, vous jouissiez autrefois avec orgueil. Je sais que la douleur
 n’est point dans l’absence des biens dont on a pas joui, mais dans la
 privation de ceux auxquels on était accoutumé. Cependant ceux qui sont
 encore en âge d’avoir des enfants doivent prendre courage, dans l’espoir
 d’une nouvelle famille. Pour eux, les enfants qui naîtront seront une
 source de consolation et d’oubli ; la république y trouvera un double
 avantage, elle verra se remplir le vide de sa population et sa sécurité
 s’accroître : car on ne peut être dans les mêmes conditions d’égalité et
 de justice pour délibérer quand on n’a pas, comme les autres. des
 enfants à exposer au péril et des chances égales à courir. 
 « Quant à vous qui avez passé l’âge, regardez comme un avantage d’avoir
 traversé dans la joie la plus grande partie de votre vie ; songez que le
 reste sera court ; et que la gloire de vos fils soit un allégement à vos
 douleurs. L’amour de la gloire seul ne vieillit pas, et, au déclin de
 l’âge, la plus grande des jouissances n’est pas, comme on le dit,
 d’amasser des richesses, mais d’obtenir des respects.

XLV. « Quant à vous, ici présents, fils et frères de ceux qui ne sont
 plus, j’entrevois pour vous une lutte difficile : car chacun est
 naturellement porté à louer celui qui n’est plus ; en vain
 atteindriez-vous aux plus sublimes vertus, on ne vous comparera point à
 eux ; à grand’peine trouvera-t-on que vous en approchez. Car on jalouse
 les vivants comme des rivaux, et le mérite qui a cessé de faire ombrage
 obtient, sans contestation, honneurs et bienveillante estime. 
 « S’il me faut aussi parler des femmes, qui vont maintenant vivre dans le
 veuvage, quelques mots résumeront toutes les vertus qui conviennent à
 leur position : ce sera pour vous une grande gloire si vous ne vous
 montrez en rien au-dessous des qualités de votre sexe ; le mieux est de
 n’obtenir, ni en bien ni en mal, aucune célébrité parmi les hommes.

XLVI. « J’ai satisfait à la loi et dit tout ce que je croyais utile ;
 déjà ceux dont nous célébrons les funérailles ont reçu les honneurs
 d’usage ; leurs enfants seront dès ce jour élevés aux frais de la
 république jusqu’à l’âge de puberté · ; c’est là une noble couronne 
 proposée par la patrie pour de tels combats, utile à la fois à ces
 guerriers et à ceux qui survivent. Car là oû les plus belles récompenses
 sont offertes à la vertu, là aussi se trouvent les meilleurs
 citoyens. 
 « Maintenant que chacun a payé son tribut de larmes à ceux qu’il a
 perdus, retirez-vous. »

XLVII. Telles furent les funérailles célébrées cet hiver. Avec lui finit
 la premiêre année de cette guerre. Dès le commencement de l’été, les
 Péloponnésiens et leurs alliés vinrent avec les deux tiers de leurs
 contingents, comme la première fois, envahir l’Attique, sous le com-
 mandement d’Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi des Lacédémoniens. Ils y
 campèrent et ravagèrent le pays . 
 Ils n’y étaient encore que depuis peu de jours, quand la contagion se
 déclara parmi les Athéniens . On disait que, précédemment, ce mal avait déjà éclaté
 en plusieurs endroits, à Lemnos et ailleurs ; jamais, cependant, on
 n’avait vu, en aucun lieu, peste aussi terrible et pareille mortalité
 parmi les hommes .
 Les médecins étaient impuissants contre la maladie : d’a- 
 bord ils avaient voulu la traiter, faute de la connaître ; mais, en
 contact plus fréquent avec les malades, ils furent d’autant plus
 maltraités. Tous les autres moyens humains furent également impuissants
 : prières dans les temples, recours aux oracles et autres pratiques du
 même genre , tout resta sans effet ; on
 finit par y renoncer, au milieu de l’abattement général.

XLVIII. La maladie commença, dit-on, par l’Éthiopie, au-dessus de
 l’Égypte ; elle descendit de là en Égypte et en Libye, et s’étendit à
 une grande partie des possessions du Roi. A Athènes, elle fondit telle-
 ment à l’improviste, que les habitants du Pirée, les premiers atteints,
 prétendirent que les Péloponnésiens avaient empoisonné les puits (car il
 n’y avait pas encore de fontaines en cet endroit). Du Pirée elle gagna
 la ville haute, et c’est alors surtout que la
 mortalité devint considérable. 
 Je laisse à chacun, médecin ou autre, le soin d’exposer ce qu’il sait de
 ce mal, son origine probable, et les moyens qu’il croit propres à faire
 cesser une perturbation aussi profonde : pour moi, je dirai quelle fut
 la maladie, quels en sont les symptômes, afin que, si jamais elle
 survenait de nouveau, on ait quelques indices pour la reconnaître. J’ai
 par devers moi l’expérience, pour avoir vu les autres atteints et pour
 avoir été frappé moi-même par le fléau.

XLIX. On s’accordait à reconnaître que les autres maladies n’avaient
 jamais moins sévi que cette année : toute indisposition était assimilée par la
 maladie régnante. Mais, en général, on était frappé subitement, en
 pleine santé, et sans cause apparente . Au début, on
 éprouvait de violentes chaleurs de tête ; les yeux étaient rouges et enflammés. A l’intérieur,
 le gosier et la langue ne tardaient pas à s’injecter de sang ; la
 respiration était irrégulière, l’haleine fétide. Survenaient ensuite
 l’éternuement et l’enrouement ; en peu de temps le mal gagnait la
 poitrine, avec de violents accès de toux. Lorsqu’il se
 fixait à l’estomac, il le sou- levait et amenait, au milieu de
 douloureux efforts, toutes les évacuations de bile auxquelles les
 médecins ont donné des noms. La plupart des malades étaient pris de
 hoquets sans vomissements, accompagnés de spasmes violents, qui tantôt
 cessaient avec le hoquet, tantôt se prolongeaient beaucoup au-delà. 
 A l’extérieur, le corps ne paraissait ni très chaud au toucher, ni livide
 ; il était rougeâtre, parsemé de taches, couvert de petites pustules et
 d’ulcères. L’intérieur était si brûlant que les malades ne pouvaient
 endurer ni les vêtements les plus légers, ni les couvertures de toile
 les plus fines ; ils ne voulaient être que nus, et désiraient par-dessus
 tout se jeter dans l’eau froide. On en vit beaucoup, de ceux qui étaient
 abandonnés à euxmêmes, se précipiter dans les puits, tourmentés qu’ils
 étaient d’une soif inextinguible. Du reste, qu’on bût peu ou beaucoup,
 le résultat était le même. Le malade était en proie à une agitation , à une insomnie con-
 tinuelles. 
 Tant que durait la force de la maladie, le corps ne maigrissait pas, et
 c’était chose étonnante qu’il pût à ce point résister à la souffrance ·,
 aussi la plupart des malades, conservant encore quelque vigueur, ne suc-
 combaient que le septième ou le neuvième jour, dévorés par le feu
 intérieur. S’ils échappaient à ce terme, le mal descendait dans le
 ventre, et y produisait une violente ulcération, accompagnée d’une
 diarrhée continue , à la suite de
 laquelle beaucoup périssaient plus tard d’épuisement. Car la maladie,
 après avoir débuté à la partie supérieure et établi son siége dans la
 tête, se répandait de là dans tout le corps. Si quelqu’un devait
 échapper aux accidents les plus graves, on en avait l’indice par ce fait
 que le mal s’attaquait aux extermites. Il faisait alors irruption sur
 les parties naturelles , sur les
 extrémités des mains et des pieds, et plusieurs n’échappèrent que par la
 perte de ces membres. Quelques-uns aussi perdirent la vue. D’autres,
 dans les premiers temps de leur convalescence, se trouvaient avoir tout
 oublié et ne reconnaissaient plus ni eux-mêmes, ni leurs amis.

L. Aucune expression ne saurait donner une idée de ce mal ; sa violence,
 dans chacun des cas, était audessus de tout ce que comporte la nature
 humaine ; mais ce qui le distingue surtout des autres maladies propres à
 notre espèce, c’est que les oiseaux et les quadrupèdes qui se
 nourrissent de cadavres n’en approchaient pas alors, quoiqu’il y en eût
 un grand nombre sans sépulture, ou périssaient s’ils y avaient touché.
 Ce qui le prouve, c’est que les oiseaux de cette espèce disparurent
 complétement, et qu’on n’en voyait aucun ni autour des cadavres, ni
 ailleurs. Les chiens, par suite de leur familiarité avec l’homme,
 rendaient ce phénomène encore plus sensible.

LI. Tel était en général, et sans m’arrêter à un grand nombre d’accidents
 et de symptômes particuliers aux différents sujets, le caractère de la
 maladie. Aucune des affections habituelles ne sévissait à
 cette époque ; s'il en survenait quelqu'une, elle aboutissait à la
 maladie régnante. Les uns mouraient négligés, les autres en dépit de
 tous les soins. Il ne se trouva, pour ainsi dire, aucun remède d’une
 efficacité incontestable ; car ce qui convenait à l’un nuisait à
 l'autre. Il n'y eut aucun corps que sa vigueur ou sa faiblesse missent à l’abri du fléau ;
 il emportait tout, quels que fussent les soins et le régime. Le plus
 affreux était le découragement de ceux qui se sentaient attaqués :
 songeant tout d’abord qu’il n’y avait aucune espérance, ils
 s’abandonnaient eux-mêmes et ne cherchaient pas à lutter contre le mal ;
 ce qui n’était pas moins triste, c’était de voir, comme dans les
 troupeaux, la contagion et la mort se répandre par les soins mêmes qu’on
 se donnait mutuellement ; car ce fut là ce qui causa la plus grande
 mortalité. Si, par crainte, on ne voulait pas communiquer avec les
 autres, on mourait délaissé ; bien des familles s’éteignirent ainsi,
 sans recevoir aucun soin de personne. Approchait-on, au contraire, des
 malades, on périssait également ; tel fut surtout le sort de ceux qui,
 se piquant de quelque vertu, ne s’épargnaient pas eux-mêmes, par un
 sentiment de pudeur, et allaient assister leurs amis ; car les parents
 eux-mêmes, vaincus par l’excès du mal, se lassèrent à la fin de rendre
 aux morts les derniers devoirs. Au reste, personne n’éprouvait pour les
 mourants et les malades une compassion plus vive que ceux
 qui avaient échappé au fléau ; car ils avaient connu les mêmes
 souffrances, et personnellement ils étaient désormais sans crainte, la
 maladie n’attaquant pas une seconde fois mortellement la même personne.
 Ils recevaient les félicitations des autres, et, dans l’enivrement de la
 joie présente, ils allaient jusqu’à se bercer de la vaine espérance
 qu’aucune autre maladie ne pourrait à l’avenir triompher de leur
 constitution .

LII. Ce qui contribua surtout à aggraver les maux du moment fut
 l’affluence de ceux qui vinrent de la campagne à la ville. Ces derniers
 eurent particulièrement à souffrir : sans maisons, sans autre abri, au
 plus fort de la chaleur, que des cabanes privées d’air, ils périssaient
 en foule ; en l’absence de tout ordre, les morts restaient entassés les
 uns sur les autres. On voyait des malheureux se rouler dans les rues,
 autour de toutes les fontaines, à demi morts et dévorés par la soif. Les
 temples mêmes étaient remplis des cadavres de ceux qui étaient venus s’y
 abriter et mourir. Car tel fut l’excès du mal et de l’abattement, que,
 ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect pour les choses soit
 sacrées, soit profanes. Les lois suivies jusque-là pour les funérailles
 furent mises en oubli ; chacun ensevelissait ses morts comme il pouvait.
 Beaucoup même, manquant du nécessaire pour les sépultures, parce qu’ils
 avaient déjà perdu un grand nombre des leurs, eurent recours sans pudeur
 à d’indignes moyens : les uns allaient déposer leurs morts sur un bûcher
 étranger, et, devançant ceux qui l’a- vaient élevé, y
 mettaient le feu ; d’antres, pendant qu’on brûlait un cadavre, jetaient
 par-dessus le corps qu’ils portaient et s’en allaient.

LIII. Sous d’autres rapports encore cette maladie inaugura à Athènes un
 redoublement d’iniquités : les voluptés qu’on ne recherchait autrefois
 qu’en secret, on s’y abandonnait maintenant sans honte, au spectacle de
 tant de vicissitudes subites, à la vue des riches enlevés en un moment,
 et des pauvres de la veille succédant tout à coup à leur fortune. On
 voulait jouir sans retard et on ne
 visait qu’au plaisir du moment, en songeant que les biens et la vie
 étaient également éphémères. Nul ne daignait se fatiguer à poursuivre un
 but honnête, dans la pensée qu’on n’était pas assuré de ne point mourir
 avant d’y atteindre. La volupté du moment et tout ce qui pouvait y
 conduire, à quelque titre que ce fût, voilà ce qui était devenu beau et
 utile. Ni la crainte des dieux, ni aucune loi humaine ne retenait
 personne ; car, en voyant mourir indistinctement tout le monde, on
 jugeait la piété et l’impiété également indifférentes ; d’ailleurs, on
 ne comptait pas vivre assez pour atteindre le jour du jugement et de la
 punition ; on regardait comme beaucoup plus terrible l’arrêt déjà
 prononcé et suspendu sur sa tête ; et, avant d’en être frappé, on
 trouvait naturel de jouir un peu de la vie.

LIV. Tels étaient les maux qui accablaient les Athéniens ; au dedans la
 dépopulation, au dehors la dévas- Cation des campagnes. Au
 milieu de ce désastre, on se rappela naturellement ce vers que les
 vieillards disaient avoir entendu chanter autrefois : 
 
 Viendra guerre Dorique, et Loimos avec
 elle. 
 
 Un débat s’était élevé sur ce vers, et l’on avait prétendu que les
 anciens n’avaient pas dit loimos (la peste), mais
 limos (la disette) . Dans les conjonctures
 présentes l’opinion qui prévalut naturellement fut qu’il était question
 de la peste ; car ils mettaient leurs souvenirs en harmonie avec leurs
 souffrances. Je ne doute pas, du reste, que s’il survient jamais une
 autre guerre avec les Doriens, accompagnée de disette, on ne donne au
 vers ce dernier sens. On se rappelait aussi l’oracle rendu aux
 Lacédémoniens, ceux du moins qui le connaissaient, lorsque le dieu,
 interrogé par eux s’ils devaient faire la guerre, avait répondu qu’en «
 combattant énergiquement, on aurait la victoire
 et que lui-même viendrait en aide. » On trouvait les événements en
 rapport avec l’oracle, la peste ayant commencé aussitôt après l’invasion
 des Péloponnésiens . Elle ne pénétra pas dans le
 Péloponnèse ,
 ou du moins n’y fit aucun ravage notable ; mais elle dévasta surtout
 Athènes et ensuite les autres villes les plus populeuses . Voilà pour ce qui concerne la peste.

LV. Les Péloponnésiens, après avoir ravagé la plaine, s’avancèrent dans
 la région de l’Attique appelée Paralos ,
 jusqu’au mont Laurium, où se trouvent les mines d’argent des Athéniens.
 Ils dévastèrent d’abord la partie qui regarde le Péloponnèse, et ensuite
 celle qui fait face à l’Eubée et à Andros. Périclès, qui commandait à
 cette époque, persistait dans l’avis qu’il avait donné aux Athéniens,
 lors de la première invasion, de ne faire aucune sortie.

LVI. Tandis que les Lacédémoniens étaient encore dans la plaine, et avant
 qu’ils eussent pénétré dans la région maritime, Périclès équipa cent
 vaisseaux destinés à agir contre le Péloponnèse, et prit la mer dès
 qu’ils furent prêts. Quatre mille hoplites athéniens montaient ces
 navires ; trois cents cavaliers furent embarqués en même temps sur des
 transports construits dans ce but avec de vieux navires ; c’étaient les
 premiers qu’on eût vus .
 Ceux de Chio et de Lesbos se joignirent à l’expédition avec cinquante
 voiles. Cette expédition, à son départ, laissa les Péloponnésiens dans
 la région maritime de l’Attique. Arrivés à Épidaure, dans le
 Péloponnèse, les Athéniens ravagèrent le pays et attaquèrent la ville.
 Un moment ils comptèrent s’en emparer ; mais la tentative échoua. Ils
 firent voile alors d’Épidaure et allèrent dévaster le territoire de
 Trézène, d’Halia et d’Hermione, places maritimes du Péloponnèse . Reprenant ensuite la mer, ils allèrent 
 de là à Prasies , ville maritime de la Laconie, ravagèrent
 le pays, prirent la place et la saccagèrent. Après cette expédition, ils
 revinrent chez eux et trouvèrent l’Attique évacuée par les
 Péloponnésiens.

LVII. Tout le temps que dura l’invasion des Péloponnésiens dans l’Attique
 et l’expédition des Athéniens sur leurs vaisseaux, la peste ne cessa de
 sévir sur les Athéniens, dans la ville et à bord de la flotte. Aussi
 a-t-on prétendu que les Péloponnésiens, informés par des déserteurs de
 la maladie qui régnait dans la ville, et voyant de leurs yeux les
 funérailles, avaient, par crainte de la contagion , devancé l’époque de la
 retraite. Mais la vérité est que, dans cette invasion, ils firent un
 très long séjour, et ravagèrent tout le pays ; car ils ne restèrent pas
 moins de quarante jours dans l’Attique.

LVIII. Le même été , Agnon,
 fils de Nicias, et Cléopompe, fils de Clinias, collègues de Périclès,
 prirent l’armée qu’il avait commandée et se portèrent aussitôt contre
 les Chalcidiens de Thrace et contre Potidée, dont le siége continuait. A
 leur arrivée, ils dirigèrent contre la place des machines de guerre et
 mirent tout en œuvre pour s’en emparer ; mais ils ne purent ni prendre
 la ville, ni rien faire qui répondît à leurs préparatifs. Car la peste
 s’étant déclarée, fit sur ce point de terribles ravages parmi les
 Athéniens, et ruina leur armée ; même les troupes arrivées précédemment,
 et qui jusque-là n’avaient ressenti aucune atteinte, gagnèrent la conta-
 gion par leur contact avec les soldats d’Agnon.
 Phormion avec ses seize cents hoplites n’était plus alors dans la
 Chalcidique. Agnon se rembarqua et ramena son armée à Athènes ; sur
 quatre mille hoplites, il en avait perdu par la peste mille cinquante en
 quarante jours. L’ancienne armée resta dans le pays et continua le siége
 de Potidée.

LIX. Après la deuxième invasion des Péloponnésiens, les Athéniens, dont
 le territoire venait d’être ravagé une seconde fois, et que désolaient
 en même temps la peste et la guerre, commencèrent à être ébranlés. Ils
 accusaient Périclès de leur avoir conseillé la guerre, et d’avoir ainsi
 causé tous leurs maux. Disposés à un accord avec les Lacédémoniens, ils
 leur avaient envoyé, mais sans succès, des ambassadeurs. Ne voyant
 d’issue d’aucun côté, ils s’en prenaient à Périclès. Quand il vit
 qu’aigris par les maux du moment ils faisaient tout ce qu’il avait
 prévu, il convoqua l’assemblée ; car il avait encore le commandement.
 Son but était de les encourager, de calmer leur irritation, et de les
 ramener à plus de modération et de confiance. Il s’avança et leur parla
 ainsi :

LX. « Votre colère contre moi ne me surprend pas ; je m’y attendais, car
 j’en connais les motifs. Aussi vous ai-je convoqués pour vous rappeler à
 la réflexion, pour me plaindre de ce que, sans raison, vous vous irritez
 contre moi et cédez à vos malheurs. 
 « Je pense, moi, que dans l’intérêt même des particuliers, mieux vaut la
 puissance et la force dans l’ensemble de l'État, que la prospérité
 individuelle de chacun , avec l’impuissance au sommet ; car l’individu
 favorisé par la fortune n’en est pas moins enveloppé dans
 la ruine de sa patrie, tandis que, malheureux dans une patrie prospère,
 il a plus de chances de salut. Dès lors, l’État résistant aux infortunes
 privées de ses membres, tandis que ceux-ci ne peuvent supporter les
 désastres de l’État, comment tous, ne se réuniraient-ils pas pour le
 défendre, au lieu d’agir comme vous le faites en ce moment ? Abattus par
 vos malheurs domestiques, vous négligez le salut commun ; vous accusez
 tout à la fois et moi qui vous ai conseillé la guerre, et vousmêmes qui
 l’avez approuvée. Et cependant, cet homme contre lequel vous vous
 irritez n’est inférieur à personne, je crois, pour la connaissance des
 grands intérêts de l’État, et pour le talent de les expliquer ; il aime
 son pays et est supérieur à l’appât des richesses. Celui qui, avec des
 idées saines, ne peut expliquer nettement sa pensée, est comme s’il ne
 pensait pas ; celui qui, tout en possédant ce double avantage, n’est pas
 dévoué à la patrie, ne peut, lui non plus, donner un conseil utile à son
 pays ; même avec cette dernière qualité, l’homme vénal fait trafic de
 tout le reste au profit de cette seule passion. Si, persuadés que mieux
 qu’un autre je possédais, au moins à un degré suffisant, toutes ces
 qualités réunies, vous m’avez cru quand je conseillais de faire la
 guerre, il ne serait pas juste aujourd’hui de m’en imputer le tort.

LXI. « Quand on a le choix, et qu’on est heureux d’ailleurs, c’est une
 grande folie d’opter pour la guerre ; mais quand on est dans la
 nécessité ou de subir sur-lechamp le joug étranger, si l’on cède, ou
 d’affronter le péril pour son salut, le blâme alors est pour celui qui
 fuit le péril, non pour celui qui le brave. Pour moi, je suis resté le
 même ; je ne change pas. Vous, au contraire, vous avez
 changé. Après avoir suivi mes avis dans la prospérité, vous vous
 repentez dans la souffrance ; parce que chacun de vous a le sentiment de
 ce qu’il souffre actuellement, et que l’utilité de mes avis ne se montre
 pas encore évidemment à tous, vous vous abandonnez au découragement et
 vous croyez qne je vous ai mal conseillés. Un grand changement est
 survenu, il nous a accablés inopinément, et votre âme abattue ne sait
 plus persister dans ses résolutions. En effet, un mal soudain,
 inattendu, que rien ne faisait prévoir, enchaîne toutes les forces de
 l’intelligence. Tel a été précisément pour vous l’effet de vos malheurs,
 de la peste en particulier. Cependant, citoyens d’une patrie grande et
 illustre, élevés dans des sentiments dignes d’elle, vous devez savoir
 supporter avec courage les calamités les plus terribles, et ne pas
 manquer à votre propre dignité ; car on ne croit pas avoir moins raison
 d’accuser celui qui, par lâcheté, manque à sa propre gloire, que de haïr
 celui qui aspire impudemment à se parer de la gloire d’autrui. Bannissez
 donc le sentiment de vos douleurs privées, pour prendre en main le salut
 public.

LXII. « Vous craignez peut-être d’avoir beaucoup à souffrir de la guerre,
 sans être plus avancés pour cela : qu’il vous suffise, à cet égard, de
 vous rappeler ce que j'ai dit bien des fois en d’autres circonstances,
 pour prouver que vos craintes ne sont pas fondées. Je vous signalerai un
 autre point auquel vous ne me paraissez pas avoir jamais songé, et que
 j’ai moi-même négligé dans mes précédents discours, c’est la grandeur de
 votre domination. Aujourd’hui même, j’aurais laissé de côté ces
 considérations qui peuvent paraître ambitieuses, si je ne
 vous voyais abattus outre mesure. Vous croyez ne commander qu’à vos
 alliés, et moi je déclare que des deux éléments départis à l'homme, la
 terre et la mer, aussi loin qu’elles s’étendent, il en est un soumis
 entièrement à votre domination absolue, tant aux lieux où s’exerce
 actuellement votre puissance, qu’à ceux où vous voudriez la porter
 encore. Avec les ressources de votre marine actuelle, il n’est personne,
 ni roi, ni peuple, qui puisse arrêter l’essor de vos flottes. Voilà ce
 qui fait votre véritable puissance, et non la jouissance de ces maisons
 et de ces terres dont la perte vous paraît si regrettable. Au lieu de
 vous affliger outre mesure de cette perte, songez plutôt que ce que vous
 regrettez n’est, en regard de votre puissance, que la parure et
 l’ornement de la richesse-, songez aussi que la liberté, si nous la
 sauvons par nos efforts, nous fera aisément recouvrer ces biens, tandis
 qu’en se soumettant à un joug étranger, on compromet d’ordinaire même ce
 qu’on possède. Nos pères n’avaient pas reçu de leurs ancêtres, ils
 avaient péniblement acquis leur puissance ; ils ont su en outre la
 garder et nous la transmettre. Sous ce double rapport, ne nous montrons
 pas inférieurs à eux ; car il est plus honteux encore de se laisser
 arracher des biens qu’on possède, que d’échouer en cherchant à les
 acquérir. Marchons donc contre nos ennemis, non-seulement avec con-
 fiance, mais avec dédain ; l’ignorance heureuse peut produire la
 confiance, même chez le lâche ; le dédain est le propre de celui qui a
 l’intime conviction de sa supériorité sur l’ennemi, et c’est là ce qui
 nous distingue. A fortune égale, l’habileté sûre d’elle-même puise dans
 ce mépris de l’ennemi une audace plus con- fiante ; elle
 s’en remet bien moins à l’espérance, ressource extrême dans les
 situations critiques, qu’à la conscience de ses propres forces, qui est
 la base la plus sûre d’une saine prévision.

LXIII. « Ce respect qu’inspire notre ville, grâce à l'empire qu’elle
 exerce, et dont vous êtes tous si fiers, vous devez le lui garantir par
 vos efforts ; vous devez ou vous soumettre aux fatigues, ou renoncer aux
 honneurs. Ne croyez pas d’ailleurs qu’une seule chose soit en cause,
 l’esclavage ou la liberté. Il s’agit de la perte de l'empire et de tous
 les dangers qu’entraînent les haines contractées dans l’exercice du
 commandement. Vous en dessaisir n’est plus désormais en votre pouvoir :
 si quelqu'un, préoccupé pour le moment de ces haines, espère que vous
 vous ferez un mérite de votre renoncement aux affaires, il se trompe ;
 car il en est aujourd'hui de votre domination comme de la tyrannie· ;
 s’en emparer semble injuste ; mais s'en dessaisir est périlleux. Ceux
 qui donnent de semblables conseils auraient bientôt perdu et l’État qui
 consentirait à les écouter, et eux-mêmes, à supposer qu’ils vécussent
 quelque part libres et indépendants. Car pour conserver le repos il faut
 y associer l’énergie. L’inaction ne convient point à une ville qui
 commande ; un État soumis à des maîtres trouve seul dans cet te inaction
 la garantie d’un paisible esclavage.

LXIV. « Ne vous laissez donc pas séduire par de tels conseils ; ne vous
 irritez pas contre moi, après vous être déclarés avec moi pour la guerre
 : nos ennemis, dans leur invasion, n’ont fait que ce à quoi on devait
 naturellement s’attendre, puisqu’on refusait d’obéir à leurs injonctions
 ; le seul mal qui ait dépassé notre attente, c’est le
 fléau qui est survenu ; et en effet, il a laissé bien loin en arrière
 toutes les prévisions humaines. Je sais qu’il est en grande partie la
 cause de ce redoublement de haine contre moi ; et cela n’est pas juste,
 à moins que vous ne vouliez aussi m’attribuer le bien qui dépasse vos
 prévisions. Il faut supporter avec résignation les maux que les dieux
 nous envoient, avec courage ceux que nous font les ennemis. Ces vertus
 étaient autrefois familières à votre ville ; elle ne doit point
 dégénérer en vous. Songez que si elle a obtenu partout la plus haute
 renommée parmi les hommes, c’est en ne se laissant point abattre par le
 malheur, en prodiguant à la guerre et les soldats et les fatigues. C’est
 par là que, jusqu’à ce jour, elle a conquis cette immense puissance,
 dont le souvenir vivra à jamais dans la postérité, même s’il nous arrive
 jamais de déchoir (car il est dans la nature de toutes choses de
 décroître). On saura que nous avons possédé la plus vaste domination que
 jamais peuple grec ait fondée parmi les Grecs ; que nous avons soutenu
 contre eux, isolés ou réunis, des guerres formidables, et qu’aucune
 ville n’a égalé en opulence et en grandeur celle où nous avons vécu. 
 « L’homme indolent pourra critiquer ces avantages ; mais ils exciteront
 l’émulation de l’homme actif ; et quiconque ne les possède pas en sera
 jaloux. Quant à être haïs et impatiemment supportés dans le présent,
 c’est le partage de quiconque a voulu commander aux autres. Encourir la
 haine en vue des plus glorieux résultats, est d'un esprit sage et
 judicieux ; car la haine dure peu ; on répand dans le présent un vif
 éclat ; et on légue à l’avenir une gloire immortelle. Ayez donc en vue tout à la fois et votre gloire dans l’avenir et la
 nécessité d’éviter la honte dans le présent ; votre zèle et votre
 fermeté en ce moment vous assureront l’un et l’autre. N’envoyez pas de
 héraut aux Lacédémoniens ; ne vous montrez pas accablés par vos maux
 actuels ; car, pour les villes comme pour les particuliers, le sublime
 de la vertu est d’opposer à l’abattement du malheur la pensée la plus
 ferme et la résistance la plus énergique. »

LXV. Tels étaient les discours par lesquels Périclès s’efforçait de
 calmer l'irritation des Athéniens contre lui et de donner un autre cours
 à leurs pensées, tout entières aux douleurs du moment : dans les
 rapports publics, ils se laissaient ramener par ses paroles, n’en-
 voyaient plus d’ambassades aux Lacédémoniens et montraient plus d’ardeur
 pour la guerre. Mais, en particulier, ils s’affligeaient de leurs maux ;
 le peuple, parce qu’il se voyait privé même du peu qu'il possédait ; les
 riches, parce qu’ils avaient perdu leurs magnifiques propriétés de
 campagne, leurs coûteuses constructions et leurs somptueux ameublements.
 Tous s’irritaient surtout de la guerre, et voulaient la paix.
 L’irritation générale contre Périclès ne céda que lorsqu’on l’eut
 condamné à l’amende . Mais,
 bientôt après, par un caprice familier à la multitude, on le réélut
 général , et on remit entre ses mains tous les
 intérêts de l’État ; car déjà les douleurs privées de chacun étaient
 émous- sées, et personne ne paraissait autant que lui à la
 hauteur des besoins de la république. Tout le temps, en effet, qu’il
 avait été à la tête des affaires pendant la paix, il avait gouverné avec
 modération et assuré la sécurité générale. La république était par-
 venue sous son administration à un haut degré de puissance ; une fois la
 guerre engagée, on vit qu’il avait prévu tout ce qui pouvait en assurer
 le succès. Il ne survécut que deux ans et six mois au commencement des
 hostilités ; et, lorsqu’il fut mort, on reconnut mieux encore la
 justesse de ses prévisions au sujet de la guerre : il avait dit aux
 Athéniens que s’ils restaient en repos et se contentaient de soigner
 leur marine, sans chercher dans la guerre un moyen d’étendre leur
 domination, sans exposer la république à aucun péril, ils auraient le
 dessus ; sur tous ces points ils firent précisément le contraire ; ils
 poursuivirent, à leur propre détriment et à celui des alliés, d’autres
 entreprises qui paraissaient étrangères à la guerre, et où
 ils n’eurent d’autre règle que l’ambition de quelques individus et des
 intérêts privés. La réussite ne procurait guère honneur et profit qu’à
 des particuliers, tandis que les revers affaiblissaient les ressources
 de l’État pour la guerre. 
 Cela se conçoit : Périclès, aussi éminent par son intelligence que par la
 considération dont il était entouré, supérieur évidemment aux séductions
 de la vénalité, contenait le peuple par son noble ascendant et se lais-
 sait bien moins conduire par lui qu’il ne le dirigeait
 lui-même. Cela tenait à ce que, n’ayant pas acquis sa puissance par des
 moyens illicites, il ne flattait pas le peuple dans ses discours et
 savait au besoin lui résister avec autorité et colère. Quand il voyait
 les Athéniens s’abandonner hors de propos à une insolente confiance, il
 les ébranlait, les modérait par sa parole ; s’il s’apercevait qu’ils
 fussent abattus sans raison, il relevait leur courage. Le gouvernement
 était démocratique de nom ; en réalité le pouvoir était aux mains du
 premier citoyen . 
 Mais ceux qui lui succédèrent, n’ayant entre eux aucune supériorité bien
 marquée, et aspirant chacun de leur côté au premier rang, se mirent à
 flatter le peuple et soumirent l’administration à ses caprices. Il en
 résulta, comme cela est inévitable dans un grand État, placé à la tête
 d’une vaste domination, des fautes nombreuses, entre autres l’expédition
 de Sicile. Le plus grand tort, toutefois, n’était pas de s’être engagé
 dans cette guerre ; la faute fut à ceux qui, les troupes une fois
 expédiées, ne s’inquiétèrent plus, après le départ, de ce qui leur était
 nécessaire ; tout entiers à leurs intrigues privées, aspirant à l’envi à
 gouverner le peuple, ils laissèrent, faute de secours, les opérations
 languir, et excitèrent les premières dissensions intestines à Athènes.
 Cependant , même après le désastre de l’expédition de Sicile et la perte
 de la plus grande partie de la flotte, alors que déjà la sédition était
 dans la ville, les Athéniens résistèrent trois ans 
 à leurs anciens ennemis, auxquels s’étaient joints les
 Siciliens et les alliés révoltés, et plus tard Cyrus lui-même, fils du
 roi, qui fournissait de l’argent aux Lacédémoniens pour leur flotte.
 S’ils finirent par succomber, ce ne fut que sous leurs propres coups, au
 milieu des ruines amoncelées par leurs dissensions intestines : tant
 était supérieure la sagacité de Périclès, qui avait prévu dès lors par
 quels moyens Athènes pourrait, dans cette guerre, s’assurer une victoire
 aisée sur les Péloponnésiens.

LXVI. Le même été, les Lacédémoniens et leurs alliés se portèrent, avec
 cent, vaisseaux, contre l’ile de Zacynthe, située en face de l’Élide.
 Les habitants sont une colonie achéenne sortie du Péloponnèse, et
 étaient alors alliés des Athéniens. Mille hoplites lacédémoniens
 montaient la flotte, commandée par le Spartiate Cnémus. Ils firent une
 descente et ravagèrent une grande partie de l’île ; mais ils ne purent
 obtenir sa soumission et se retirèrent.

LXVII. Vers la fin du même été ,
 Aristée de Corinthe, Anéristus, Nicolaüs et Stradotémus, ambassadeurs de
 Lacédémone, et Timagoras de Tégée, partirent pour l’Asie. L’Argien
 Pollis les accompagnait pour son propre compte . Ils se
 rendaient auprès du roi pour solliciter des secours en argent et son
 alliance. D’abord ils allèrent en Thrace, chez Sitalcès, fils de Terès,
 afin de le décider, s’il était possible, à abandonner l’al- liance des Athéniens et à secourir Potidée, assiégée par l’armée
 athénienne. Ils réclamaient aussi son assistance pour continuer leur
 voyage et traverser l’Hellespont, afin de se rendre auprès de Pharnace,
 fils de Pharnabaze, qui devait les faire arriver jusqu’au roi. Il se
 trouvait alors auprès de Sitalcès des députés athéniens , Léarque fils
 de Callimaque, et Aminiadès fils de Philémon. Ils engagèrent le fils de
 Sitalcès, Sadocus, Athénien d’adoption, à leur livrer ces ambassadeurs,
 sous prétexte que s’ils arrivaient jusqu’au roi, ils nuiraient, autant
 qu’il serait en eux, à sa patrie adoptive. Sadocus se laissa persuader,
 et, tandis que les ambassadeurs traversaient la Thrace pour gagner
 l’embarcation sur laquelle ils devaient passer l’Hellespont, il envoya
 avec Léarque et Aminiadès des soldats chargés de les arrêter et de les
 leur livrer. Saisis avant d’avoir pu s’embarquer , ils furent remis aux députés
 athéniens et conduits à Athènes. Les Athéniens craignant qu’Aristée,
 s’il venait à s’échapper, ne leur fit encore plus de mal qu'auparavant
 (car il passait pour l’auteur du soulèvement de Potidée et de
 l’Épithrace), les mirent tous à mort le jour même de leur arrivée et les
 précipitèrent dans des fondrières, sans les juger, sans même vouloir les
 entendre. C’était, à leurs yeux, une représaille des procédés dont les
 Lacédémoniens avaient pris l’initiative, en tuant et en jetant dans des
 précipices ceux des Athéniens ou de leurs alliés qu'ils trouvaient
 naviguant pour leur commerce autour du Péloponnèse ; car au commen- cement de la guerre les Lacédémoniens traitaient en
 ennemis et massacraient tous ceux qu’ils arrêtaient sur mer, soit alliés
 des Athéniens, soit neutres.

LXVIII. Vers la même époque, à la fin de l’été, les Ambraciotes, unis à
 un grand nombre de barbares soulevés par eux, attaquèrent Argos
 Amphilochique et le reste de l'Amphilochie. Voici
 quelle avait été l’origine première de leur haine contre les Argiens :
 Amphilochus, fils d’Amphiaraüs, avait fondé Argos Amphilochique et
 colonisé le reste du pays appelé Amphilochie ; ce fut à son retour de
 Troie que, mécontent de ce qui s’était passé à Argos, il alla s’établir
 sur le golfe d’Ambracie et donna à la colonie nouvelle le nom de sa
 patrie. Argos était la ville la plus grande de l’Amphilochie et elle
 avait de très riches habitants. Mais plus tard, après nombre de
 générations, de grands désastres accablèrent les Argiens et les forcè-
 rent à appeler dans leur ville une colonie d’Ambraciotes, voisins de
 l’Amphilochie. C’est à cette époque qu’ils commencèrent à apprendre des
 Ambraciotes, admis à partager leur ville, la langue grecque qu’ils
 parlent aujourd’hui : le reste de l’Amphilochie est barbare. Avec le
 temps, les Ambraciotes chassèrent les Argiens et restèrent en possession
 de la ville. Après cet événement, les Amphilochiens se donnèrent aux
 Acarnanes, et les deux peuples réunis invoquèrent l'appui d’Athènes, qui
 leur envoya trente vaisseaux, sous le commandement de Phormion. A
 l’arrivée de Phormion, Argos fut emportée de vive force,
 et les Ambraciotes réduits en esclavage ; Amphilochiens et Acarnanes
 habitèrent la ville en commun, et de cette époque date l’alliance entre
 les Athéniens et les Acarnanes. Les Ambraciotes, réduits en servitude,
 conçurent tout d’abord une violente haine contre les Argiens, et plus
 tard ils firent, avec les Chaoniens et
 d’autres barbares du voisinage l’expédition dont j’ai parlé. Arrivés
 près d’Argos, ils se rendirent maîtres du pays et attaquèrent la ville ;
 mais ils ne purent la prendre et se séparèrent pour rentrer chacun dans
 leur pays. Tels sont les événements de cet été.

LXIX. L’hiver suivant, les Athéniens envoyèrent autour du Péloponèse
 vingt vaisseaux, sous la conduite de Phormion. De Naupacte, où il
 stationnait, il croisait devant Corinthe et le golfe de Crisa, afin
 d'empêcher que personne ne pût y entrer, ni en sortir. Six autres
 vaisseaux furent expédiés vers les côtes de Carie et de Lycie, sous le
 commandement de Mélésandre. Ils devaient lever les contributions et
 empêcher les pirates péloponnésiens de s’abriter dans ces parages et
 d’inquiéter la navigation des vaisseaux marchands venant de
 Phasélis , de la Phénicie, et
 de toute cette partie du continent. Mélésandre fit une descente en Lycie
 avec les troupes athéniennes et les alliés qu’il avait embarqués ; mais
 il fut vaincu, perdit une partie de son armée et périt lui-même dans le
 combat.

LXX. Le même hiver, les Potidéates assiégés se trouvèrent hors d’état de
 tenir plus longtemps. Les incursions des Péloponnésiens dans l’Attique
 n’avaient pu éloigner les Athéniens de leur ville· ; déjà ils manquaient
 de vivres ; la faim et la disette les avaient poussés aux plus tristes
 extrémités, et quelques-uns même s’étaient jetés sur les cadavres. Ils
 résolurent donc de se rendre et firent proposer une capitulation aux
 généraux athéniens qui dirigeaient le siége, Xénophon, fils d’Euripide,
 Estiodore, fils d’Aristoclide, Phanomachus, fils de Callimaque. Ceux-ci
 acceptèrent les propositions ; ils y furent déterminés par les
 souffrances de leur armée sur une plage glacée, et par cette
 considération qu’Athènes avait déjà dépensé au siége deux mille
 talents . La capitulation portait que les Potidéates, leurs
 enfants, leurs femmes et leurs alliés sortiraient de la ville, les
 hommes avec un seul vêtement ,
 les femmes avec deux, et qu’ils n’emporteraient pour le voyage qu’une
 somme déterminée. Ils quittèrent la ville sous la garantie de ce traité,
 et se réfugièrent dans la Chal- cidique et partout où ils purent
 s’établir. Les Athéniens firent un crime à leurs généraux d’avoir traité
 sans leur aveu ; car ils avaient espéré se rendre maîtres de la ville à
 discrétion. Plus tard ils envoyèrent à Potidée une colonie athénienne
 qui s’y établit . 
 Tels sont les événements accomplis cet hiver. Ici finit la
 seconde année de cette guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

LXXI. L’été suivant , les Péloponnésiens et leurs alliés, au lieu
 d’envahir l’Attique, firent une expédition contre Platée. Archidamus,
 fils de Zeuxidamus, roi des Lacédémoniens, les commandait. Après avoir
 assis son camp, il se disposait à ravager le pays, quand les Platéens
 lui envoyèrent en toute hâte des députés qui lui parlèrent ainsi : 
 « Archidamus, et vous, Lacédémoniens, l’attaque que vous dirigez contre
 les Platéens n’est ni juste, ni digne de vous et de vos ancêtres. Car
 lorsque Pausanias le Lacédémonien, fils de Cléombrote, eut délivré la
 Grèce de l’invasion des Mèdes, avec le secours des Grecs qui voulurent
 partager les périls du combat livré près de notre ville, il offrit sur
 la place publique de Platée un sacrifice à Jupiter libérateur ; là, en
 présence de tous les alliés réunis, il donna aux Platéens la libre
 jouissance de leur ville et de leur territoire ; il déclara en même
 temps que, si jamais personne dirigeait contre eux une agression injuste
 et tentait de les asservir, tous les alliés présents devraient prendre
 leur défense, chacun suivant ses forces. Voilà ce que nous ont accordé
 vos pères, en récompense de notre courage et de notre dévouement au
 milieu de ces dangers. Et vous, vous faites le contraire : vous venez
 avec les Thébains, nos ennemis mortels, pour nous asservir. Nous pre-
 nons à témoin les dieux qui présidèrent alors à nos serments, les dieux
 de vos pères et ceux de notre pays ; nous vous enjoignons
 de respecter le territoire de Platée, de ne pas violer la foi jurée, et
 de nous laisser jouir chez nous de l’indépendance que nous a justement
 octroyée Pausanias. »

LXXII. Ainsi parlèrent les Platéens ; Archidamus leur répondit : « Ce que
 vous dites est juste, ô Platéens ; mais que vos actions répondent à vos
 discours. Puisque Pausanias a proclamé votre indépendance, soyez libres
 et indépendants ; mais aussi contribuez à l’affranchissement des autres,
 de ceux qui ont alors partagé avec vous les dangers, qui se sont engagés
 par les mêmes serments, et qui sont aujourd’hui sous le joug des
 Athéniens. Ces immenses préparatifs et la guerre actuelle n’ont pour
 objet que leur délivrance et celle des autres Grecs. Le mieux serait de
 contribuer vous-mêmes à cet affranchissement général, conformément à vos
 serments ; sinon, demeurez du moins en repos, comme nous vous y avons
 invités déjà ; occupez-vous de vos propres affaires, et restez neutres ;
 admettez les deux partis sur le pied de l’amitié, et ne prêtez ni à l’un
 ni à l’autre aucun appui dans la guerre. Nous n’en demandons pas
 davantage. » 
 Telle fut la réponse d’Archidamus. Les députés, après l’avoir reçue,
 rentrèrent dans la ville et la communiquèrent au peuple. Les Platéens
 répondirent à leur tour qu’il leur était impossible de faire, sans
 l’aveu des Athéniens, ce que demandait Archidamus ; que leurs enfants et
 leurs femmes étaient à Athènes ; que d’ailleurs ils n’étaient pas sans
 crainte pour leur ville ; car les Athéniens pourraient venir, après le
 départ des Lacédémoniens, et s’opposer à l'exécution de la convention ;
 les Thébains, d'un autre côté, se trouvant com- pris dans
 le traité qui obligeait Platée à recevoir les deux partis, tenteraient
 peut-être une seconde fois de s’emparer de la ville. 
 Archidamus s’efforça de les rassurer et ajouta : « Confiez aux
 Lacédémoniens votre ville et vos maisons , montrez-nous les bornes de
 votre territoire, faites le compte de vos arbres et de tout ce qui est
 susceptible de dénombrement, et retirez-vous où vous voudrez tant que
 durera la guerre. Quand elle sera terminée, nous vous rendrons tout ce
 que vous nous aurez confié ; jusque-là nous le garderons en dépôt, nous
 cultiverons vos terres et vous payerons un subside pro- portionné à vos
 besoins. »

LXXIII. Les députés rentrèrent en ville avec ces propositions, et, après
 avoir pris l’avis du peuple, ils revinrent déclarer que les Platéens
 voulaient en conférer avec les Athéniens ; que, s'ils pouvaient leur
 faire agréer cet arrangement, ils y adhéraient pour leur compte. En
 attendant ils demandaient une trêve et la promesse de ne pas dévaster
 leur territoire. Archidamus accorda un armistice pour le temps présumé
 de la négociation, et n’exerça aucun ravage dans le pays. Les députés se
 rendirent auprès des Athéniens, conférèrent avec eux, et rapportèrent à
 leurs concitoyens la réponse suivante : « Platéens, les Athéniens disent
 que jamais, jusqu’à présent, depuis que nous sommes leurs alliés, ils ne
 nous ont abandonnés quand on nous a attaqués ; ils ne nous abandonneront
 pas davantage aujourd'hui, et nous secourront au contraire de tout leur
 pouvoir. Ils vous demandent, au nom de la foi jurée par vos pères, de ne
 rien faire qui soit contraire aux traités qui nous unissent. »

LXXIV. Sur ce rapport des députés, les Platéens décidèrent qu’ils
 resteraient fidèles aux Athéniens et souffriraient, s’il le fallait, que
 leur territoire fût ravagé sous leurs yeux. Résignés à tout événement,
 ils résolurent de ne plus laisser personne sortir de la ville, et
 répondirent, du haut des murs, qu’il leur était impossible de faire ce
 que demandaient les Lacédémoniens. Sur cette réponse, le roi Archidamus
 commença par prendre à témoin les dieux et les héros indigènes, et
 prononça l’invocation suivante : « Dieux protecteurs de cette contrée,
 et vous, héros, soyez témoins que nous n’avons pas pris l’initiative
 d’une injuste agression ; c’est parce que les Platéens ont les premiers
 renoncé à l’alliance jurée en commun, que nous enva- hissons cette terre
 où nos pères ont, avec votre appui, triomphé des Mèdes, et que vous avez
 rendue propice aux combats des Grecs. Et maintenant, quoi qu’il arrive,
 la justice est avec nous ; car nous avons fait à plusieurs reprises des
 propositions convenables, et elles ont été repoussées. Permettez que les
 premiers auteurs de l’injustice soient punis, et que ceux qui exercent
 de légitimes représailles obtiennent satisfaction. »

LXXV. Après cette solennelle invocation, il disposa son armée pour
 l’attaque : d’abord il fit couper les arbres et entourer la place de
 palissades, afin que personne n’en sortît . On éleva ensuite contre la ville une 
 plate-forme, dans l'espoir qu’avec une armée aussi nombreuse occupée à
 ce travail la place serait bientôt emportée. Avec des bois coupés sur le
 Cithéron et entrelacés, ils disposèrent sur les deux côtés de la
 plateforme une sorte d’écharpe, en guise de murs , afin
 d'empêcher l’éboulement des matériaux accumulés. Dans leur empressement
 à terminer ce travail, ils entassèrent du bois, des pierres, de la terre
 et tout ce qui se trouva sous leur main. Soixante-dix jours et autant de
 nuits y furent consacrés sans interruption. On se relayait pour prendre
 du repos ; les uns dormaient ou prenaient leurs repas, tandis que les
 autres appor- taient les matériaux. Les Lacédémoniens placés à la tête
 du contingent de chaque ville partageaient la surveillance avec les
 chefs locaux et pressaient le travail. 
 Les Platéens, de leur côté, voyant la plate-forme s’élever,
 construisirent une muraille de bois, la dressèrent sur la partie de
 l’enceinte qui correspondait aux travaux de l'ennemi, et maçonnèrent
 l’intérieur avec des briques tirées de maisons voisines. Les pièces de
 bois leur servaient à relier la maçonnerie, afin que la hauteur de cet
 ouvrage ne nuisît pas à sa force. L’extérieur était recouvert de cuirs
 et de peaux brutes, pour protéger les travailleurs et la charpente
 contre les traits enflammés, et les garantir de toute atteinte. Cette
 muraille s’élevait à une grande hauteur ; mais comme la
 plate-forme avançait aussi et non moins vite, voici ce dont s'avisèrent
 les Platéens : ils percèrent leur muraille au point où aboutissait la
 plate-forme, et se mirent à tirer la terre à l’intérieur .

LXXVI. Les Lacédémoniens, s’en étant aperçus, remplirent de terre humide
 des fascines de roseaux et les jetèrent dans la brèche , afin qu’on ne pût les
 enlever comme la terre friable. Les Platéens, arrêtés de ce côté,
 suspendirent ce travail ; mais ils creusèrent une galerie souterraine
 qu’ils dirigèrent par conjecture jusque sous la plate-forme, et ils
 recommencèrent à tirer à eux les matériaux entassés. Les assiégeants
 furent longtemps à s’en apercevoir. Ils avaient beau ajouter sans cesse
 à la partie supérieure, le travail n’avançait plus que lentement·, car
 la plate-forme, minée en dessous, s’affaissait constamment dans le vide.
 Cependant les Platéens, craignant de ne pouvoir, vu leur petit nombre,
 arrêter les progrès d’ennemis beaucoup plus nombreux, imaginèrent un
 nouvel expédient. Ils cessèrent de travailler à la grande construction
 en face de la plate-forme et élevèrent un nouveau mur en forme de
 croissant, la partie convexe tournée vers la ville, de manière à relier
 les deux extrémités du grand ouvrage aux points où la muraille
 d’enceinte cessait d’ètre exhaussée. Ils pensaient que, si le grand mur
 venait à être emporté, celui-ci offrirait une nouvelle barrière ; que
 les ennemis seraient obligés de construire une autre 
 plate-forme ; qu’ils auraient alors double travail et bien moins de
 chances de succès. 
 Cependant les Péloponnésiens, tout en travaillant à la plate-forme,
 dirigèrent contre la ville des machines de guerre : l’une d’elles,
 dressée sur la plate-forme même et dirigée contre le grand ouvrage, en
 ébranla une portion considérable et inquiéta vivement les assiégés.
 D’autres machines battaient d’autres points de la muraille. Mais les
 Platéens, au moyen de câbles armés de lacets , engageaient la tête des
 machines et les brisaient en attirant à eux ; ou bien ils attachaient
 par les deux extrémités d’énormes madriers à de longues chaînes de fer,
 suspendues elles-mêmes à deux antennes inclinées l’une sur l’autre et
 s’élevant au-dessus de la muraille ; la poutre étant ainsi placée
 transversalement, lorsqu’une machine était dirigée contre quelque point,
 ils la lâchaient en laissant les chaînes libres ; ainsi abandonnée à
 elle-même, elle tombait de tout son poids et brisait la tête de la
 machine.

LXXVII. Après cet essai, les Péloponnésiens, voyant que les machines ne
 leur étaient d’aucune utilité et qu’en face de leur plate-forme
 s’élevait le mur de renfort, jugèrent, par leur insuccès jusque-là,
 qu’ils ne pourraient prendre la place de vive force ; ils se dispo-
 sèrent donc à l’investir d’une enceinte fortifiée. Mais, 
 comme la ville était petite, ils voulurent tenter aupa- ravant si, par
 un vent favorable, il ne leur serait pas possible de l’incendier ; car
 ils imaginaient toute sorte d’expédients pour s’en emparer à peu de
 frais et sans un siége régulier. Ils apportèrent des fascines, les
 jetèrent du haut de la plate-forme, et comblèrent d’abord l’intervalle
 qui séparait celle-ci de l’enceinte. Cet espace s’étant bientôt trouvé
 rempli, grace au grand nombre des travailleurs, ils en lancèrent jusque
 dans la ville, aussi loin qu’ils purent atteindre de la hauteur où ils
 se trouvaient. Puis ils y jetèrent du soufre et de la poix, et y mirent
 le feu. Il s’éleva alors un incendie tel qu’on n’en avait jamais vu, du
 moins allumé par la main des hommes (car on a vu quelquefois, sur les
 montagnes, des forêts battues par les vents s’enflammer spontanément par
 le frottement, et brûler tout entières). L’embrasement était immense, et
 peu s’en fallut que les Platéens, après avoir échappé aux autres périls
 ne périssent dans les flammes. Jusqu’à une grande distance dans
 l’intérieur de la ville, il était impossible d’approcher. Si le vent se
 fût élevé et eût soufflé de ce côté, comme l’avaient espéré les ennemis,
 c’en était fait des Platéens. On prétend aussi qu’un orage étant survenu
 à ce moment, une pluie abondante éteignit l’incendie et mit fin au
 danger.

LXXVIII. Les Péloponnésiens, après l’insuccès de cette nouvelle
 tentative, congédièrent une partie de leur armée. Ce qui restait fut
 employé à la construction du mur de siege ; une étendue déterminée fut
 assignée au contingent de chaque ville. En dedans et en dehors du mur on
 creusa un fossé, et la terre qu'on en tirait servit à faire des briques.
 Lorsque le tout fut terminé, vers le lever d’Arcturus , des soldats furent laissés à la garde de la
 moitié du mur (l’autre moitié était gardée par les Béotiens) ; l’armée
 se retira , et chacun rentra dans son pays. 
 Les Platéens avaient, tout d’abord, fait passer à Athènes les femmes, les
 enfants, les vieillards et tous les hommes inutiles ; il ne restait en
 tout, pour soutenir le siége, que quatre cents soldats, avec quatre-
 vingt-dix Athéniens, et cent dix femmes pour faire le pain . Tel était exactement le nombre des défenseurs de
 Platée lorque commença le siége ; il n’y avait personne de plus dans
 l’intérieur, ni hommes libres, ni esclaves. 
 Telles furent les dispositions prises pour le siége de Platée.

LXXIX. Le même été, pendant l’expédition contre Platée, les Athéniens,
 avec deux mille hoplites indigènes et deux cents cavaliers, portèrent la
 guerre chez les Chalcidiens de l’Épithrace et les Bottiéens ; c’était au
 moment de la maturité des blés ; Xénophon, fils d’Euripide, commandait
 avec deux autres généraux. Arrivés sous Spartolos , dans la Bottique, ils
 ravagèrent les blés. La ville même semblait devoir se soumettre, grâce à
 quelques partisans qu’ils avaient dans l’intérieur ; mais ceux qui
 étaient opposés à la reddition, ayant envoyé à l’avance demander des
 secours à Olynthe, en avaient reçu des hoplites et d’autres troupes pour
 la garde de la ville. La garnison fit une sortie, et le combat s’engagea
 sous les murs mêmes de la place. Les hoplites chalcidiens et quelques
 auxiliaires qui les accompagnaient, vaincus par les Athéniens,
 rentrèrent dans Spartolos. Mais la cavalerie chalcidienne et les troupes
 légères défirent la cavalerie et les troupes légères des Athéniens. Avec
 les Chalcidiens se trouvaient quelques peltastes, mais en petit nombre,
 du pays nommé Crusis . Le combat était à peine
 terminé que d’autres peltastes vinrent d’Olynthe à leur secours. Dès que
 les troupes légères de Spartolos aperçurent ce renfort, leur audace s'en
 accrut, d’autant plus qu’elles n’avaient pas eu le dessous à la première
 affaire ; unies à la cavalerie chalcidienne et à ces nouveaux
 auxiliaires, elles revinrent à la charge contre les Athéniens, et les
 forcèrent à se replier sur les deux cohortes qu’ils avaient laissées à
 la garde des bagages. Quand les Athéniens avançaient, l’ennemi cédait le
 terrain ; s’ils se repliaient, il attaquait vivement et les accablait de
 traits. La cavalerie chalcidienne, accourant partout où besoin était,
 contribua surtout à les effrayer par ses charges réitérées, les mit en
 fuite et les poursuivit au loin . Les Athéniens se réfugièrent à
 Polidée, enlevèrent plus tard leurs morts par convention, et
 retournèrent à Athènes avec le reste de leur armée. Ils avaient perdu
 dans cette affaire quatre cent trente hommes et tous leurs généraux. Les
 Chalcidiens et les Bottiéens dressèrent un trophée, enlevèrent leurs
 morts et se séparèrent pour rentrer chacun chez eux.

LXXX. Le même été, peu après ces événements, les Ambraciotes et les
 Chaoniens, dans le dessein de bouleverser toute l’Acarnanie et de la
 détacher d’Athènes, persuadèrent aux Lacédémoniens de faire équiper une
 flotte par leurs alliés et d’envoyer mille hoplites en Acarnanie. Ils
 firent valoir auprès d’eux qu’en attaquant de concert, par terre et par
 mer à la fois, on se rendrait aisément maîtres du pays, les Acarnanes de
 l’intérieur se trouvant dans l'impossibilité de porter secours à ceux
 des côtes ; que, maîtres de l’Acarnanie, on s'emparerait de Zacynthe et
 de Céphallénie, ce qui rendrait plus difficiles les courses des
 Athéniens autour du Péoloponnèse ; qu’enfin on pouvait espérer prendre
 aussi Naupacte. Les Lacédémoniens, séduits par cette perspective,
 expédièrent aussitôt les hoplites et quelques vaisseaux aux ordres de
 Cnémus, qui commandait encore la flotte .
 Ils mandèrent aux alliés de diriger au plus vite sur Leucade les
 vaisseaux armés. Les Corinthiens surtout montraient beaucoup de zèle,
 Ambracie étant une de leurs colonies . A Corinthe, à Sicyone,
 et dans tous les ports du voisinage, on appareillait. Les vaisseaux de
 Leucade, d’Anactorium, d’Ambracie, étaient déjà réunis et attendaient à
 Leucade. Cnémus fit traverser la mer à ses mille hoplites, en trompant
 la surveillance de Phormion, cantonné à Naupacte avec les vingt
 vaisseaux athéniens ; cela fait, il organisa aussitôt l’expédition de
 terre. Dans cette armée on comptait, parmi les Grecs, des Ambraciotes,
 des Leucadiens, des Anactoriens, et les mille Péloponnésiens que Cnémus
 avait amenés ; parmi les barbares, mille Chaoniens. Ces peuples n’ont
 pas de roi et obéissent à des magistrats nommés annuellement. Photys et
 Nicanor, tous deux de la caste à laquelle sont dévolues ces fonctions,
 commandaient alors. Avec les Chaoniens marchaient aussi les
 Thesprotiens, qui ne reconnaissent pas non plus de rois ; venaient
 ensuite les Molosses et les Atintanes, sous
 la conduite de Sabylinthus, tuteur du roi Tarypus, encore enfant ; les
 Paravéens marchaient avec Orédus leur roi. Mille Orestes, avec
 l’autorisation de leur roi Antiochus, s’étaient joints aux Paravéens,
 sous la conduite d’Orédus. Perdicas avait aussi envoyé, à l’insu des
 Athéniens, mille Macédoniens ; mais ils arrivèrent trop tard. 
 Cnémus se mit en marche avec cette armée, sans attendre la flotte de
 Corinthe. En traversant le pays des Argiens , ils dévastèrent Limnée,
 bourg non fortifié. De là ils marchèrent sur Stratos, la plus grande
 ville de l’Acarnanie, pensant que, s’ils pouvaient d’abord s’en rendre
 maîtres, il leur serait aisé de soumettre le reste du pays.

LXXXI. Les Acarnanes, informés qu’une armée nombreuse avait pénétré sur
 leur territoire, et que, du côte de la mer, une flotte ennemie allait
 les attaquer en même temps, ne se réunirent pas cependant pour la
 défense commune : ils se contentèrent de garder chacun leur pays et
 d’envoyer demander des secours à Phormion. Celui-ci répondit qu’il lui
 était impossible, au moment où une flotte allait faire voile de
 Corinthe, de laisser Naupacte sans défense. 
 Les Péloponnésiens et leurs alliés se formèrent en trois corps, et
 marchèrent vers Stratos, pour camper à la vue de la place et donner
 l’assaut, s’ils ne pouvaient l’amener à composition ; ils s’avançaient
 dans l’ordre suivant : les Chaoniens et les autres barbares occupaient
 le centre ; à droite étaient les Leucadiens, les Anactoriens et ceux qui
 marchaient ordinairement avec eux ; Cnémus occupait la gauche avec les
 Péloponnésiens et les Ambraciotes. Il y avait entre ces trois corps une
 grande distance, et quelquefois même ils se perdaient de vue. Les Grecs
 s’avançaient avec ordre, toujours en garde, jusqu’à ce qu’ils
 trouvassent un campement favorable ; mais les Chaoniens, pleins de
 confiance en eux-mêmes, et fiers de la haute réputation de valeur dont
 ils jouissaient sur cette partie du continent,
 dédaignèrent de s’arrêter à camper ; ils s'avancèrent précipitamment
 avec les autres barbares, espérant emporter la place d’emblée et en
 avoir toute la gloire. Les Stratiens, ayant su qu'ils continuaient à
 s’avancer, calculèrent que, s’ils pouvaient battre les barbares isolés,
 les Grecs ne marcheraient plus contre eux avec la même assurance. Ils
 disposèrent à l’avance des embuscades aux environs de la ville, et,
 quand ils les virent à portée, ils fondirent sur eux et de la place et
 des embuscades à la fois. Les Chaoniens, frappés de terreur, furent
 massacrés en grand nombre ; les autres barbares , les voyant céder, ne
 tinrent pas mieux, et se débandèrent. Dans les deux camps, les Grecs
 n’avaient eu aucune connaissance de ce combat ; car les barbares avaient
 une grande avance, et on avait supposé qu’ils ne prenaient les devants
 que pour choisir leur campement. Mais quand ils les virent se présenter
 et fuir en désordre, ils les recueillirent, réunirent les deux camps en
 un seul, et se tinrent en repos toute la journée. Les Stratiens n’en
 vinrent pas aux mains avec eux, parce qu'ils n’étaient pas encore
 renforcés par les autres Acarnanes ; mais ils les attaquèrent de loin ,
 à coups de fronde, et les tinrent continuellement en échec. Les Grecs ne
 pouvaient faire aucun mouvement sans être couverts de leurs armes car
 les Acarnanes passent pour d’excellents frondeurs.

LXXXII. La nuit venue, Cnémus battit rapidement en retraite avec son
 armée jusqu’au fleuve Anapus , à quatre-vingts stades
 de Stratos ; le lendemain il en- leva ses morts par
 convention. Les Œniades vinrent le rejoindre en qualité d’amis, et il se
 retira sur leur territoire avant que les Stratiens eussent reçu les
 renforts qu’ils attendaient : de là, chacun rentra dans son pays. Les
 Stratiens élevèrent un trophée pour leur victoire sur les barbares.

LXXXIII. La flotte des Corinthiens et des autres alliés, qui devait
 sortir du golfe de Crisa, pour agir de concert avec Cnémus et empêcher
 les Acarnanes de la côte de prêter secours à ceux de l’intérieur, ne put
 se rendre à sa destination. Elle fut forcée, dans le temps même où l’on
 se battait à Stratos, d’accepter le combat contre Phormion et les vingt
 vaisseaux athéniens en observation à Naupacte. Pendant qu'ils ra- saient
 la côte pour sortir du golfe, Phormion suivait leurs mouvements, décidé
 à les attaquer dans une mer libre. Les Corinthiens et les alliés
 naviguaient vers l’Acarnanie ; leurs dispositions à bord étaient moins
 pour un combat naval que pour une guerre continentale ; car ils ne
 supposaient pas que les vingt vaisseaux athéniens eussent l’audace
 d'attaquer les leurs, au nombre de quarante-sept. Cependant ils voyaient
 les Athéniens longer parallèlement la côte opposée, pendant qu’eux-mêmes
 naviguaient près de terre : au moment où, de Patras en Achaïe,
 ils traversaient le détroit pour gagner l’autre côté et se rendre en
 Acarnanie, ils virent les Athéniens faire voile vers eux, de
 Chalcis 
 et du fleuve Événus. Ils mouillèrent la nuit, mais sans
 pouvoir se dérober, et se trouvèrent ainsi forcés d’accepter le combat
 au milieu du détroit. Chaque ville avait ses commandants, qui firent les
 dispositions du combat : ceux des Corinthiens étaient Machaon, Isocrate
 et Agatharchidas. Les Péloponnésiens rangèrent leurs vaisseaux en
 cercle, les proues en dehors, les poupes en dedans, et étendirent leur
 ligne autant qu’ils le pouvaient, sans s'exposer à ce que l'ennemi la
 rompit et pénétrât dans l'intérieur. Les batiments légers qui navi-
 guaient de conserve occupaient le centre. Cinq vaisseaux, des meilleurs
 manœuvriers, s'y trouvaient également, et n’avaient ainsi que peu
 d'espace à parcourir pour se porter sur les points où l’ennemi
 attaquerait.

LXXXIV. Les vaisseaux athéniens, rangés sur une seule ligne, couraient
 autour du cercle, qu’ils resserraient toujours davantage ; ils rasaient
 les bâtiments ennemis, et semblaient à chaque instant sur le point
 d’attaquer. Mais Phormion avait défendu d'en venir aux mains avant qu'il
 eût lui-même donné le signal : il prévoyait que la flotte ennemie ne
 garderait pas son ordre de bataille comme une armée de terre ; que les
 vaisseaux seraient poussés les uns contre les autres, et que les petits
 bâtiments causeraient du désordre. D’ailleurs, si le vent, qui
 d’ordinaire soufflait du golfe vers l’aurore, venait à s’élever, les
 ennemis n'auraient plus un instant de repos ; c'était dans cette attente
 qu’il manœuvrait autour d’eux, persuadé qu’il serait libre d’attaquer
 quand il le voudrait, grâce à la marche supérieure de ses vaisseaux, et
 que nul moment n’était plus favorable que celui-là. Bientôt, en effet,
 le vent s'éleva de terre ; déjà la flot te péloponnésienne se trou- vait resserrée dans un espace étroit, tourmentée par le
 vent et embarrassée en même temps par les petits bâtiments : les
 vaisseaux se heurtaient·, on se repoussait avec des crocs, on criait, on
 s’évitait mutuellement, on se disait des injures. Ni les ordres des
 commandants, ni la voix des chefs de rame n’étaient plus entendus ; les
 rameurs, sans expérience, ne pouvaient tenir contre les efforts de la
 mer agitée ; les navires n’obéissaient plus aux pilotes. 
 Phormion profite de ce moment et donne le signal ; les Athéniens
 attaquent, et tout d’abord ils coulent un des navires montés par les
 généraux ; partout où ils se portent ensuite ils brisent
 les vaisseaux et jettent un tel trouble que personne n’ose leur opposer
 aucune résistance ; tout fuit vers Patras et Dymé en Achaïe . Les Athéniens
 poursuivent l’ennemi de près, prennent douze vaisseaux, transbordent la
 plupart de ceux qui les montent, et font voile pour Molycrium ; là ils
 élèvent un tropnée sur le promontoire Rhium , consa-
 crent un vaisseau à Neptune, et retournent ensuite à Naupacte. 
 Les Péloponnésiens, de leur côté, s’empressèrent de quitter Patras et
 Dymé avec le reste de leurs vaisseaux, pour se rendre, en suivant la
 côte, à Cyllène, arsenal maritime des Éléens. De Leucade, Cnémus vint
 également à Cyllène après la bataille de Stratos, ame- 
 nant les vaisseaux qui devaient venir de là joindre la flotte du
 Péloponnèse.

LXXXV. Les Lacédémoniens envoyèrent sur la flotte auprès de Cnémus,
 Timocrate, Brasidas et Lycophron, en qualité de conseillers ; ils
 donnèrent l’ordre de se mieux préparer à un autre combat naval, et de ne
 pas se laisser fermer la mer par un petit nombre de vaisseaux. Car,
 comme c’était la première fois qu’ils se fussent essayés sur mer , l’événement leur semblait
 inexplicable ; ils ne pouvaient croire à une telle infériorité de leur
 marine, et accusaient plutôt la mollesse des combattants, sans songer à
 mettre en parallèle la longue expérience des Athéniens avec le peu de
 pratique qu’ils avaient eux-mêmes. L'envoi de ces conseillers était donc
 un acte de colère. Ceux-ci, à leur arrivée, demandèrent, conjointement
 avec Cnémus, des vaisseaux, aux différentes villes, et firent disposer
 pour le combat ceux qu’on avait déjà. 
 Phormion, de son côté, envoya à Athènes annoncer les préparatifs des
 Lacédémoniens et la victoire navale qu’il venait de remporter. Il
 demandait qu’on lui envoyât en toute hâte le plus de vaisseaux possible,
 parce qu’on s’attendait chaque jour à un nouvel engagement. On lui
 expédia vingt vaisseaux, avec ordre à celui qui les conduisait de passer
 d’abord en Crète. Un Crétois, Nicias de Gortyne, proxène des Athéniens,
 les avait décidés à faire voile pour Cydonie, ville ennemie d'Athènes,
 en promettant de la leur soumettre : son but était de
 complaire aux habitants de Polychna, voisins de Cydonie. Ils passèrent
 en Crète avec leurs vaisseaux, et ravagèrent le territoire de Polychna,
 de concent avec les Cydoniens ; les vents contraires et l’impossibilité
 de tenir la mer les y retinrent fort longtemps.

LXXXVI. Pendant que les Athéniens étaient ainsi arrêtés en Crête, les
 Péloponnésiens mouillés à Cyllène tirent leurs préparatifs pour un
 combat naval et se rendirent, en côtoyant, à Panorme en Achaïe. Là se
 trouvait réunie l’armée de terre, prête à les seconder. Phormion, de son
 côté, avait fait voile pour Rhium de Molycrie, et mouillait en dehors du
 promontoire avec les vingt vaisseaux qui avaient déjà combattu sous ses
 ordres. Cette ville de Rhium était du parti des Athéniens ; en face est
 une autre Rhium sur la côte du Péloponnèse ; un bras de mer de sept
 stades les sépare et forme l’entrée du golfe de Crisa. C’est donc à
 Rhium d’Achaïe, à peu de distance de Panorme , où se trouvait l’armée du Péloponnèse, que
 les Péloponnésiens vinrent mouiller de leur côté avec soixante-dix-sept
 vaisseaux dès qu’ils eurent aperçu les Athéniens. Pendant six à sept
 jours, les deux flottes restèrent à l’ancre, en présence, s’exerçant et
 se préparant au combat : les Péloponnésiens, intimidés par leur
 précédent échec, ne voulaient pas sortir en dehors des deux promontoires
 dans une mer ouverte ; les Athéniens, au contraire, refusaient de
 s'engager dans une mer resserrée, pensant que le combat dans ces
 conditions serait avantageux à leurs ennemis. Enfin, 
 Cnémus. Brasidas et les autres généraux péloponnésiens résolurent de
 combattre sans différer, avant que la flotte athénienne reçùt des
 renforts. Ils convoquèrent les soldats, et, les voyant pour la plupart
 effrayés de leur précédente défaite, défiants d’eux-mêmes, ils
 s’efforcèrent de les rassurer par ce langage :

LXXXVII. « Péloponnésiens, si le précédent combat naval inspire à
 quelqu’un de vous des craintes pour celui qui se prépare, ses
 pressentiments sont mal fondés ; car il n’y a pas parité. Nos
 dispositions alors étaient défectueuses, vous le savez ; nous étions
 moins préparés à un combat naval qu'à une expédition continentale ;
 d’ailleurs, bien des circonstances fortuites se sont réunies contre nous
 ; et, combattant pour la première fois sur mer, notre inexpérience a pu
 être pour quelque chose dans nos revers. Ce n’est donc point à la
 lâcheté qu’il faut attribuer notre défaite ; et il’ne serait pas juste
 que ce qui n’a pas été vaincu en nous, c’est-à- -dire la pensée, en tant
 qu’elle en trouve en elle-même des motifs de confiance, se laissât
 émousser par un revers fortuit. Il faut songer, au contraire, que, si
 les hommes sont exposés à être trompés par la fortune, leur courage doit
 toujours rester inébranlable, et qu’avec du courage il ne convient pas
 de p(??)étexter l’inexpérience pour commettre quelque lâcheté. Quant à
 vous, vous l’emportez bien plus sur vos ennemis par le courage que vous
 ne leur êtes inférieurs par l’expérience. Leur habileté, que vous
 redoutez si fort, pourra, unie au courage, se rappeler ses propres
 préceptes et les mettre en pratique dans le danger ; mais, sans la
 bravoure, aucune science ne vaut contre le péril ; car la crainte frappe
 la mémoire de stupeur, et l'art sans l'intrépidité n’est
 d’aucun secours. Opposez donc à la supériorité de leur science la
 supériorité de votre audace, à la crainte que vous inspire votre
 première défaite la pensée que vous étiez alors mal préparés. Vous avez
 pour vous le grand nombre des vaisseaux et l’avantage de combattre sur
 vos propres rivages, à portée de vos hoplites ; et, vous le savez, la
 victoire est ordinairement pour l’armée la plus nombreuse et la mieux
 préparée. Nous ne voyons donc absolument rien qui puisse nous faire
 redouter un échec ; même nos fautes antérieures ne seront pas sans fruit
 ; car elles nous serviront de leçon. Ayez donc confiance ; que chacun,
 pilotes et matelots, fasse son devoir et garde le poste qui lui aura été
 assigné. Quant à nous, nous allons préparer l’attaque avec le même zèle
 que vos premiers commandants, et nous ne fournirons à personne le
 prétexte de la lâcheté. Le lâche subira la peine de sa faute, et les
 braves seront honorés des récompenses dues à la valeur. »

LXXVIII. Tels étaient les encouragements qu'adressaient aux
 Péloponnésiens leurs généraux. Phormion ne craignait pas moins le
 découragement de ses soldats ; sachant qu’entre eux ils parlaient avec
 inquiétude du grand nombre des vaisseaux ennemis, il crut devoir les
 convoquer, pour les rassurer et leur donner les conseils que comportait
 la circonstance. Déjà il les avait prémunis à l'avance en leur répétant
 sans cesse que, quel que fût le nombre des bâtiments ennemis, ils
 seraient toujours en mesure de résister avec avantage ; depuis longtemps
 les soldats étaient imbus de cette opinion, que jamais des Athéniens ne
 devaient céder devant des vaisseaux péloponnésiens, quel
 qu’en fût le nombre ; cependant, les voyant alors ébranlés en présence
 de rennemi, Phormion crut devoir les rappeler au sentiment de leur
 première valeur. Il les convoqua et leur parla ainsi :

LXXXIX. «Soldats, vous voyant préoccupés du nombre de vos ennemis, je
 vous ai convoqués, parce que je ne crois pas convenable que vous vous
 inquiétiez de ce qui n’a rien de redoutable. Et d’abord c’est parce
 qu'ils ont déjà été vaincus, parce qu’ils ne s’estiment pas vos égaux,
 qu’ils ont rassemblé tant de vaisseaux, au lieu de se mesurer contre
 vous à forces égales. Ensuite, ce qui entretient surtout leur
 confiance , ce qui leur fait croire qu’ils ont le privilege de
 la bravoure, c’est uniquement leur expérience des combats de terre :
 comme ils y sont ordinairement vainqueurs, ils pensent qu’elle leur
 assurera aussi l’avantage sur mer. Mais, à cet égard, la supériorité
 nous est justement acquise, si elle leur appartient sur terre : pour le
 courage ils ne l’emportent en rien sur nous ; et si, dans ces deux
 genres de combat, chacun de nous a sur son adversaire l’avantage de
 l'audace, c’est qu’il a aussi celui de l’expérience. 
 « Les Lacédémoniens qui, à la tête de leurs alliés, n’ont en vue que leur
 propre gloire, les entraînent au danger malgré eux, pour la plupart.
 Autrement ceuxci n’auraient jamais tenté un second combat
 naval, après une défaite aussi complète. Ne craignez donc 
 rien de leur audace ; c'est bien plutôt vous qui êtes pour eux, et avec
 plus de raison, un sujet de (??) ; car vous les avez déjà vaincus, et
 ils pensent que vous n'accepteriez pas le combat si vous ne comptiez
 faire quelque action d’éclat. Car, en général, pour attaquer, on veut,
 comme les Lacédémoniens, avoir des forces au moins égales, parce que
 l’on compte plus sur le nombre que sur le courage ; mais quand on ose
 résister avec des forces de beaucoup inférieures, et cela sans y être
 contraint, une pareille assurance ne peut avoir sa source que dans
 quelque grande pensée. C’est ainsi que raisonnent vos ennemis : ce que
 votre situation a d’étrange les effraie bien plus que ne le ferait une
 disproportion moins grande entre vos forces et les leurs. 
 « Bien des fois déjà on a vu des armées vaincues par des forces moindres,
 grâce à l’impéritie et aussi à la lâcheté. Sous ce double rapport nous
 n’avons rien à craindre. 
 « Autant qu’il dépendra de moi, le combat n’aura point lieu dans le golfe
 et je n’y entrerai pas ; car je sens que contre des vaisseaux nombreux
 et lourds à la manœuvre, une mer resserrée ne convient pas à une petite
 flotte qui joint à l’habileté des manœuvres la supériorité de la marche.
 On ne peut alors ni prendre l'élan convenable à l’attaque, comme quand
 on observe l’ennemi de loin, ni se retirer à propos quand on est pressé
 par lui. On ne saurait ni passer à travers la ligne ennemie, ni revenir
 en arrière, évolutions qui conviennent aux vaisseaux d'une marche
 supérieure ; le combat naval devient alors une lutte de pied ferme, et,
 dans ce cas, l’avantage est au nombre. 
 
 « Je pourvoirai à tout cela, autant qu’il dépendra de moi. Pour vous,
 restez à vos postes, en bon ordre ; obéissez vivement au commandement,
 d’autant plus que l’ennemi est près, et qu’on l’aura bientôt joint. Dans
 l’action, songez que rien n’est au-dessus de l’ordre et du silence :
 rien n’est plus important à la guerre en général, mais surtout dans un
 combat naval. Montrez-vous au combat, dignes de vos premiers exploits.
 Cette journée sera grande par ses résultats : elle décidera si les
 Péloponnésiens doivent renoncer à l’espérance d'avoir une marine, ou si
 les Athéniens venont se rapprocher d'eux la crainte de perdre l'empire
 des mers. Je vous rappelle encore une fois que vous avez déjà vaincu la
 plupart de ceux qui sont ici, et que des vaincus ne sauraient apporter
 dans les mêmes dangers les mêmes sentiments de courage. »

XC. Telles furent les exhortations de Phormion à ses soldats. Cependant
 les Péloponnésiens, voyant que les Athéniens ne voulaient pas s'engager
 dans le golfe et combattre dans une mer
 resserrée, résolurent de les y attirer malgré eux. Ils mirent à la voile
 dès le lever de l’aurore, et, rangés sur quatre vaisseaux de profon-
 deur, ils voguèrent, comme pour rentrer chez eux , vers l’intérieur du golfe, l’aile droite
 en avant, dans l’ordre où ils avaient mouillé. Vingt vaisseaux d’une
 marche supérieure avaient pris rang près de cette même aile. Ils avaient
 espéré que Phormion, dans la pensée qu’ils faisaient voile
 contre Naupacte, se porterait au secours de cette place en rangeant la
 côte ; qu’il ne pourrait alors échapper à la division naviguant en
 dehors de l’aile droite, et serait enveloppé. Ce qu’ils avaient prévu
 arriva : Phormion, craignant pour Naupacte qui était sans défense, ne
 les eut pas plutôt vus mettre à la voile, qu’il embarqua, quoiqu’à
 regret, ses soldats et se mit à longer la côte. L’infanterie messénienne
 suivait le rivage, prête à le secourir. Quand les Péloponnésiens virent
 que la flotte athénienne rangeait le rivage à la file et sur un seul
 vaisseau de front, que déjà elle était dans le golfe et près de la
 terre, ce qu’ils désiraient par-dessus tout, ils virèrent tout à coup de
 bord à un signal donné, et se dirigèrent en droite ligne sur les
 Athéniens de toute la vitesse de leurs navires. Ils comptaient
 envelopper toute la flotte ; mais les onze vaisseaux qui avaient la tête
 échappèrent à l’aile droite des Péloponnésiens et à ce mouvement de
 conversion, en gagnant le large. Les Péloponnésiens atteignirent les
 autres, les mirent en fuite, les poursuivirent à la côte et les
 désemparèrent. Ils tuèrent tous les Athéniens qui ne purent se sauver à
 la nage, se mirent à remorquer les bâtiments abandonnés, et en prirent
 même un avec son équipage. Mais à ce moment les Messéniens, qui avaient
 suivi le rivage, se précipitèrent au secours des Athéniens ; ils
 entrèrent tout armés dans la mer, montèrent sur quelques-uns des
 bâtiments qu’on remorquait déjà, et, combattant du haut des ponts, ils
 les arrachèrent à l’ennemi.

XCI. Sur ce point les Lacédémoniens étaient victorieux, et avaient mis
 hors de combat les vaisseaux athéniens. D’un autre côté,
 les vingt vaisseaux qui formaient une division séparée en dehors de
 l’aile droite, se mirent à la poursuite des onze bâtiments athéniens qui
 avaient échappé à leur manœuvre en gagnant le large. Mais ceux-ci les
 prévinrent, un seul excepté, en venant se réfugier à Naupacte. Là, ils
 mouillèrent, la proue en dehors, devant le temple d’Apollon, disposés à
 se défendre si l’ennemi les poursuivait jusqu’au rivage. Les
 Péloponnésiens, en effet, arrivèrent à leur suite ; ils voguaient
 chantant le Péan, en signe de victoire. Un vaisseau de Leucade, qui
 avait beaucoup d’avance sur le reste de la flotte, serrait de près le
 seul vaisseau athénien resté en arrière. Mais celui-ci, prenant
 l’avance, fait le tour d’un bâtiment marchand qui se trouvait mouillé au
 large, va frapper par le milieu le navire leucadien qui le poursuivait,
 et le submerge. Un événement si inattendu et si étrange frappe de
 terreur les Lacédémoniens : au moment même où ils poursuivaient
 l'ennemi, sans ordre et confiants dans leur victoire, quelques-uns de
 leurs vaisseaux abaissent les rames et s’arrêtent, pour attendre le gros
 de la flotte (manœuvre désavantageuse, l’ennemi n’ayant que peu d’espace
 à franchir pour les attaquer) ; d’autres, faute de connaître la plage,
 vont échouer sur les écueils.

XCII. Ce spectacle ranime le courage des Athéniens : à un signal donné
 ils poussent un cri, et tous s’élancent à la fois sur les
 Péloponnésiens. Ceux-ci, grâce à leurs fautes et au désordre où ils se
 trouvent, ne font qu’une courte résistance, et bientôt, virant de bord,
 ils fuient vers Panorme d’où ils étaient venus. Les Athéniens les
 poursuivent ; ils s’emparent des vaisseaux les plus 
 rapprochés, au nombre de six, et reprennent ceux des leurs que les
 Péloponnésiens avaient mis hors de combat sur le rivage et remorqués dès
 le commencement de l'action. Ils tuèrent la plupart de ceux qu'ils
 prirent, et ne gardèrent qu’un petit nombre de prisonniers. Le
 Lacédémonien Timocrate, qui montait le vaisseau de Leucade submergé
 auprès du navire marchand, se tua lui-même, au moment où son bâtiment
 sombrait, et fut porté par les flots dans le port de Naupacte. 
 Les Athéniens, à leur retour, élevèrent un trophée au lieu d'où ils
 étaient partis pour vaincre ; ils recueillirent les morts et les débris
 de vaisseaux qui se trouvaient de leur côté, et rendirent par convention
 ceux des ennemis. Les Péloponnésiens élevèrent aussi un trophée, en
 signe de victoire, pour avoir mis en fuite les vaisseaux qu’ils avaient
 désemparés sur le rivage. Ils consacrèrent près de leur trophée, à Rhium
 d’Achaïe, le vaisseau qu’ils avaient pris ; puis, craignant que la
 flotte athénienne ne reçût un renfort, ils rentrèrent tous, de nuit, à
 l’exception des Leucadiens, dans le golfe de Crisa et à Corinthe. Les
 Athéniens qui venaient de Crète, et qui auraient dùse joindre à Phormion
 avant le combat, arrivèrent à Naupacte peu après la retraite de la
 flotte. L'été finit.

XCIII. Avant la séparation de la flotte qui s’était retirée à Corinthe et
 dans le golfe de Crisa, Cnémus, Brasidas et les autres chefs des
 Péloponnésiens voulurent, sur les indications des Mégariens, faire au
 commencement de l’hiver une tentative sur le Pirée, port d’Athènes. Ce
 port n'était ni gardé, ni fermé, ce qui n’est pas étonnant, vu la grande
 supériorité de la marine athénienne, Il fut décidé que chaque matelot
 pren. drait sa rame, la courroie qui sert à l’attacher et
 son coussin, et qu’il s’en irait par terre de Corinthe à la mer qui
 regarde Athènes ; qu’arrivés en toute hâte à Mégare, ils tireraient de
 Nisée, chantier maritime des Mégariens, quarante vaisseaux qui s’y
 trouvaient, et feraient voile sur-le-champ pour le Pirée. Il n’y avait
 dans ce port aucune flotte pour le garder ; car on ne supposait pas que
 des vaisseaux ennemis pussent jamais venir l’attaquer à l’improviste ;
 une tentative à force ouverte et préparée de longue main ne semblait
 même pas à redouter aux Athéniens ; ou du moins, si on osait y songer,
 ils se croyaient assurés de la prévoir. 
 Les matelots, arrivés de nuit, mirent à flot les vaisseaux de Nisée ;
 mais ils ne se dirigèrent pas tout d’abord vers le Pirée, comme ils en
 avaient eu l’intention : retenus par la crainte ou contrariés par le
 vent, comme on l’a prétendu, ils cinglèrent vers le promontoire de
 Salamine, en face de Mégare. Là se trouvaient un fort' et une station de
 trois vaisseaux pour bloquer le port de Mégare. Ils attaquèrent le fort,
 amenèrent les trirèmes abandonnées, et, se portant inopinément sur tout
 le territoire de Salamine, ils le ravagèrent.

XCIV. Cependant les feux qui annoncent l’ennemi avaient été élevés, pour
 faire connaître à Athènes son arrivée. Jamais dans cette guerre on
 n'éprouva consternation plus grande : dans la ville on pensait que les
 ennemis avaient déjà abordé au Pirée ; au Pirée on croyait que, maitres
 de Salamine, ils allaient arriver d’un moment à l’autre. C’était
 d’ailleurs chose facile ; et si la crainte ne les eùt retenus, le vent
 n’aurait pu 
 les en empêcher. Au point du jour, les Athéniens se
 portèrent en masse au secours du Pirée, mirent à flot les vaisseaux, les
 montèrent tumultuairement, et cinglèrent vers Salamine , en laissant à
 l’infanterie la garde du Pirée. Dès que les Péloponnésiens s’aperçu-
 rent qu’il arrivait du secours, ils se hâtèrent de regagner Nisée, après
 avoir ravagé la plus grande partie de l’ile, ils emmenaient avec eux des
 prisonniers, du butin et les trois vaisseaux stationnés au fort
 Boudoron. D’ailleurs, ils n’étaient pas sans crainte sur leurs propres
 vaisseaux, qui étaient restés longtemps à sec et faisaient eau de toutes
 parts. Arrivés à Mégare, ils reprirent à pied le chemin de Corinthe. Les
 Athéniens, ne les ayant pas rencontrés à Salamine, revinrent de leur
 côté ; à partir de ce moment ils gardèrent mieux le Pirée, fermèrent,
 les ports et prirent toutes les précautions nécessaires.

XCV. Vers le même temps, au commencement de cet hiver, Sitalcès, fils de
 Térès, roi des Odryses, en Thrace, fit une expédition contre Perdiccas,
 fils d’Alexandre, roi de Macédoine, et contre les Chalcidiens de
 l’Épithrace. Il avait à réclamer l’exécution d’une promesse et à en
 accomplir une autre que lui-même avait faite : Perdiccas lui avait
 demandé autrefois de le réconcilier avec les Athéniens, de l'hostilité
 desquels il avait eu beaucoup à souffrir dans le commencement, et de ne
 pas aider Philippe, son frère et son ennemi, à remonter sur le trône de
 Macédoine. Il avait pris alors avec Sitalcès des engagements qu’il
 n’avait pas tenus. D’un autre côté, Sitalcès, en contractant alliance
 avec les Athéniens, s’était engagé à terminer la guerre qu’ils
 soutenaient contre les Chalcidiens de l'Épithrace. Ce fut
 là le double motif de son expédition. Il emmenait avec lui le fils de
 Philippe, Amyntas, qu’il voulait faire roi de Macédoine, et des députés
 athéniens venus auprès de lui pour traiter cette affaire. Agnon
 l’accompagnait en qualité de général ; car les Athéniens devaient se
 joindre à lui contre les
 Chalcidiens, avec des vaisseaux et une armée aussi nombreuse que
 possible.

XCVI. Parti de chez les Odryses, Sitaleès mit en mouvement d’abord les
 Thraces soumis à sa domination, en deçà des monts Hémus et Rhodope , jusqu’au Pont-Euxin
 et à l’Hellespont ; ensuite les Gètes audelà de l’Hémus et tous les autres peuples qui
 habitent en deçà de l’Ister, surtout en descendant vers le PontEuxin.
 (Les Gètes et les peuples de cette contrée confinent aux Scythes et ont
 les mêmes armes ; tous sont archers à cheval.) Il appela aussi beaucoup
 de montagnards indépendants de la Thrace ; ils portent le nom de Diens,
 sont armés de coutelas et habitent
 pour la plupart le Rhodope. Les uns le suivaient en qualité de
 mercenaires, les autres comme alliés volontaires. Il fit lever également
 les Agrianes, les Lééens et toutes les autres nations péoniennes de sa
 domination. Ces peuples, les derníers de sa domination,
 confinent aux Péoniens Gréens, et au Strymon ; ce fleuve, descendant du
 mont Scombrus, coule entre les Gréens et les Lééens et forme la
 frontière de son empire. Au-delà sont les Péoniens indépendants. Du côté
 des Triballes, également indépendants, il était limité par les Trères et
 les Tilatéens. Ces peuples habitent au nord du mont Scombrus et
 s’étendent, au couchant, jusqu’au fleuve Oscius qui sort de la même
 montagne que le Nestus et l'Hèbre. C’est une montagne élevée et déserte,
 qui fait partie de la chaîne du Rhodope.

XCVII. L’empire des Odryses s’étendait, du côté de la mer, depuis la
 ville d’Abdère , en longeant le Pont-Euxin, jusqu’à
 l’embouchure de l’Ister. C’est un trajet de quatre jours et quatre nuits
 en prenant le plus court, pour un vaisseau de commerce marchant toujours
 vent arrière. Par terre et en suivant le plus court, un bomme qui marche
 bien fait en onze jours la route d’Abdère à l’Ister. Telle était
 l'étendue des côtes. En remontant vers l’intérieur, la distance de
 Byzance aux Lééens et au Strymon (c'est la plus grande largeur à partir
 de la mer) est de treize jours de route pour un homme qui marche bien.
 Le tribut payé par tout ce pays, barbares et villes grecques, sous
 Seuthès, successeur de Sitalcès, époque à laquelle il fut le plus
 considérable, s’élevait en numéraire, or et argent, à quatre cents
 talents ; les présents
 en objets d’or et d'argent n’étaient pas d'une valeur moindre, sans compter les étoffes brodées et unies, et les effets de
 tout genre. Et ces présents s’adressaient non-seulement au roi, mais
 encore à tout homme puissant et illustre parmi les Odryses. L’usage
 établi, conforme d’ailleurs à ce qui est usité dans le reste de la
 Thrace, était plutôt de recevoir que de donner. — C’est précisément le
 contraire dans la monarchie persane . —
 Il était plus honteux de ne pas accorder ce qu’on vous demandait que de
 ne point obtenir quand on sollicitait : néanmoins cet usage était pour
 eux, en somme, une source de puissance ; car on ne pouvait rien faire
 sans présents. Aussi cet état était-il parvenu à une haute prospérité :
 de toutes les nations européennes comprises entre le golfe d’Ionie et le
 Pont-Euxin, c’était la plus puissante par les revenus et les autres
 sources de richesse ; mais pour la force militaire et le nombre des
 troupes elle le cédait de beaucoup aux Scythes. En Europe aucune autre
 nation ne peut être comparée à ces derniers ; et, même en Asie, il n’en
 est pas une qui, seule à seule, puisse tenir contre tous les Scythes
 réunis ; ils ne sont pas moins supérieurs sous tous les autres rapports
 par la sagacité et l’entente des affaires de la vie .

XCVIII. Sitalcès, roi d’une aussi vaste contrée, or- ganisa
 son armée, et, les préparatifs terminés, se mit en marche pour la
 Macédoine. Il traversa d’abord ses États, ensuite le Cercine, montagne
 déserte qui sépare les Sintes des Péoniens ; il le franchit par une
 route qu'il avait précédemment ouverte lui-même, en coupant les forêts,
 dans son expédition contre les Péoniens. Dans cette traversée de la
 montagne, au sortir du pays des Odryses, il avait à droite la Péonie, à
 gauche les Sintes et les Mèdes. Lorsqu’il l’eut franchie, il arriva à
 Dobères de Péonie . A part quelques hommes emportés par
 les maladies, son armée, loin de faire aucune perte dans cette marche,
 s’accrut au contraire ; car un grand nombre de Thraces indépendants se
 joignirent spontanément à lui, dans l’espoir du pillage. Aussi dit-on
 que l’ensemble de cette armée ne s'élevait pas à moins de cent cinquante
 mille hommes, fantassins pour la plupart, la cavalerie y entrant au plus
 pour un tiers. C’étaient les Odryses eux-mêmes, et après eux les Gètes,
 qui avaient fourni la majeure partie de la cavalerie ; parmi les
 fantassins, les plus belliqueux étaient les montagnards indépendants
 descendus du Rhodope et armés de coutelas ; venait ensuite une multitude
 mêlée, redoutable surtout par le nombre.

XCIX. Les troupes réunies à Dobères se disposèrent à descendre des
 hauteurs dans la basse Macédoine, où régnait Perdiccas. Car on comprend
 aussi dans la Macédoine les Lyncestes, les Élimiotes et autres peuples du
 haut pays, sujets et alliés des Macédoniens propres, mais gouvernés par
 des rois à eux. La Macédoine maritime d’aujourd’hui fut conquise, à
 l’origine, par Alexandre , père de
 Perdiccas, et par ses ancêtres les Téménides , originaires d'Argos. Ils y établirent
 leur domination par la défaite des Pières , qu’ils
 chassèrent de la Piérie. Ceux-ci s’établirent plus tard à Phagrès et
 dans d’autres villes, au pied du Pangée, de l’autre côté du Strymon.
 Aujourd'hui même on appelle encore golfe Piérique la contrée qui s’étend
 au pied du Pangée, sur les bords de la mer. 
 Ces princes chassèrent également du pays appelé Bottiée les Bottiéens,
 qui confinent maintenant aux Chalcidiens ; en Pannonie ils conquirent,
 sur les bords du fleuve Axius, une bande étroite s’étendant des
 montagnes jusqu’à Pella et à la mer. L’expulsion des Édoniens leur
 soumit la contrée nommée Mygdonie, au delà de l’Axius, jusqu’au Strymon.
 De la région connue maintenant sous le nom d’Éordie, ils chassèrent les
 Éordiens. Cette nation fut détruite en grande Partie ; le
 peu qui échappa s’établit aux environs de Physca . Ils
 expulsèrent aussi de l’Amolpie les Amolpes. Enfin ces Macédoniens
 établirent leur domination sur d’autres contrées qui leur obéissent
 encore aujourd’hui, l’Anthémoüs, la Grestonie, la Bisaltie , et même la
 plus grande partie de la Macédoine proprement dite. L’ensemble de cet
 empire est appelé Macédoine ; Perdiccas, fils d’Alexandre, y régnait
 lorsque Silalcès l’attaqua.

C. Les Macédoniens, incapables de résister à l'invasion de cette
 formidable armée, se retirèrent dans les lieux fortifiés par la nature
 et dans toutes les places fortes du pays : elles étaient alors en petit
 nombre ; ce n’est que plus tard qu’Archélaüs, fils de Perdiccas, par-
 venu à la royauté, bâtit celles qui existent maintenant. Il traça des
 routes directes, porta l’ordre dans les autres services, se préoccupa de
 l'organisation militaire, des chevaux, des armes, et fit plus à lui seul
 pour les autres branches de l'administration que les huit rois ses
 prédécesseurs ensemble . 
 De Dobères, l'armée des Thraces pénétra d’abord dans la contrée qui
 formait primitivement le royaume de Philippe. Elle prit de vive force
 Idomène, et par capitulation Gortynia, Atalante et quelques autres places qui se soumirent par affection pour Amyntas, fils de Philippe,
 présent à l’armée. Après avoir assiégé sans succès Europos, elle pénétra
 dans le reste de la Macédoine, à gauche de Pella et de Cyrrhos ; et, laissant de côté
 les contrées en deçà de ces places , la Bottiée et la Piérie,
 elle alla ravager la Mygdonie, la Grestonie et l’Anthémoüs. Les
 Macédoniens ne songèrent même pas à opposer leur infanterie ; ils
 tirèrent de la cavalerie de chez leurs alliés de l'intérieur, et, malgré
 leur infériorité numérique, attaquèrent les Thraces partout où ils
 trouvèrent l’occasion favorable. Habiles cavaliers, couverts de
 cuirasses, là où ils donnaient leur choc était irrésistible ; mais,
 cernés par un ennemi supérieur, engagés au milieu de masses sans nombre,
 ils se trouvaient souvent compromis ; aussi finirent-ils par renoncer à
 agir, se croyant hors d’état de rien entreprendre contre des forces trop
 disproportionnées.

CI. Cependant Sitalcès traitait avec Perdiccas, relativement aux griefs
 qui avaient motivé son expédition. La flotte athénienne ne se montrait
 pas ; car les Athéniens, doutant qu’il dût arriver, s’étaient contentés
 de lui envoyer des ambassadeurs et des présents. Il fit donc marcher
 seulement une partie de son armée contre les Bottiéens et les
 Chalcidiens, les força à se renfermer dans les places et ravagea le
 pays. Pendant qu’il y campait, les Thessaliens du sud, les Magnètes et
 les autres sujets des Thessaliens, même les Grecs jus- 
 qu'aux Thermopyles, craignirent que cette armée ne marchât contre eux,
 et se tinrent prêts. Les mêmes inquiétudes avaient gagné les Thraces du
 nord, ceux qui occupent les plaines au delà du Strymon, Panéens,
 Odomantes, Droens et Derséens, tous peuples indépendants. Même dans la
 Grèce, cette expédition fit craindre aux ennemis d'Athènes que Sitalcès
 n’eùt été appelé par elle, à titre d’allié, pour les combattre. Pour
 lui, il ravageait en même temps la Chalcidique, la Bottique et la
 Macédoine. Cependant cette expédition ne lui avait procuré aucun des
 avantages qu’il en attendait : son armée manquait de vivres et souffrait
 des rigueurs de l’hiver ; il se laissa donc persuader, par son neveu
 Seuthès, fils de Sparadocus, l’homme le plus puissant du royaume après
 lui, de battre en retraite sans délai. Perdiccas avait secrètement gagné
 Seuthès, en lui offrant sa sœur avec de riches présents. Sitalcès, à son
 instigation, ramena en toute hâte son armée chez lui, après une
 expédition de trente jours en tout, dont huit passés dans la
 Chalcidique. Perdiccas donna ensuite à Seuthès Stratonice sa sœur, comme
 il l’avait promis. Telle fut l’expédition de Sitalcès.

CII. Le même hiver, après la séparation de la flotte péloponnésienne, les
 Athéniens qui étaient à Naupacte sous la conduite de Phormion se
 dirigèrent, en suivant la côte, sur Astacos . Ils
 pénétrèrent dans l’intérieur de l’Acarnanie avec quatre cents hoplites
 d’Athènes, tirés de la flotte et autant d’hoplites mes- séniens ;
 chassèrent de Stratos, de Corontes et d’au- tres villes ceux dont ils soupçonnaient la fidélité, ré- tablirent à
 Corontes Cynétas, fils de Théolytus, et retournèrent ensuite à leurs
 vaisseaux ; car ils ne croyaient pas possible d’attaquer en hiver les
 Œniades, les seuls des Acarnanes qui se fussent toujours mon- trés leurs
 ennemis. En effet, le fleuve Achéloüs, qui descend du Pinde à travers la
 Dolopie, le pays des Agréens, les Amphiloques et les plaines de
 l’Acarnanie, arrose Stratos dans son cours supérieur, et se jette à la
 mer auprès des Œniades, en formant autour de leur ville un marais dont
 les eaux rendent toute expédition impossible en hiver. La plupart des
 îles Échinades sont situées en face des Œniades, tout près de
 l’embouchure de l’Achéloüs. Comme le fleuve, qui est considérable, y
 porte de continuelles alluvions, quelques-unes d'entre elles ont été
 jointes au continent ; il est même à présumer qu’il en sera ainsi de
 toutes dans un avenir peu éloigné : le courant est rapide, abondant,
 chargé de limon ; les îles, par leur rapprochement, forment un obstacle
 qui arrête les alluvions ; car leur entre-croisement et leur disposition
 irrégulière ne laissent point aux eaux un écoulement direct vers la mer.
 Du reste, elles sont désertes et peu étendues. On dit qu’à l’époque où
 Aleméon, fils d’Amphiaraüs, était errant après le meurtre de sa mère,
 l’oracle d’Apollon les lui assigna indirectement pour demeure, en lui
 disant que la terre entière ayant été souillée par son crime, ses
 terreurs ne cesseraient pas avant qu’il eût trouvé à s’établir dans une
 terre qui n’eût ni vu la lumière du soleil, ni existé lorsqu’il avait
 tué sa mère. Longtemps il ne comprit rien à cet oracle ; mais en- fin il
 songea à ces alluvions de l’Achéloüs, et crut pouvoir
 trouver assez d’espace pour reposer son corps dans les atterrissements
 formés depuis qu'il avait tué sa mère ; car il y avait longtemps qu’il
 errait. Il s’établit dans le voisinage des Œniades, régna sur le pays et
 lui laissa le nom de son fils Acarnanus. Telle est la tradition que j’ai
 recueillie au sujet d’Alcméon.

CIII. Les Athéniens et Phormion, en quittant l'Acarnanie, revinrent à
 Naupacte, d’où ils firent voile au printemps pour Athènes. Ils y
 conduisirent les vaisseaux capturés par eux ; les hommes de condition
 libre faits prisonniers dans les combats de mer y furent également
 amenés et échangés ensuite homme pour homme. L’hiver finit, et avec lui
 la troisième annee de cette guerre, dont Thucydide a écrit
 l'hisloire.

I. L’été suivant , au fort de la
 croissance des blés, les Péloponnésiens et leurs alliés tirent une
 expédition en Attique, sous la conduite d’Archidamus, fils deZeuxidamus,
 roi des Lacédémoniens. Ils campèrent dans le pays et le ravagèrent. La
 cavalerie athénienne les inquiétait, comme de coutume, par de fréquentes
 at- taques, partout où l’occasion se présentait : elle tint en respect
 sur presque tous les points les troupes légères, et les empêcha de
 s’écarter de leurs campements pour ravager les environs de la ville Les
 Péloponnésiens, après être restés tant qu'ils eurent des vivres, éva-
 cuèrent l’Attique et rentrèrent chez eux, chacun de leur côté.

II. Aussitôt après l'invasion des Péloponnésiens, l’ile de Lcsbos , à l’exception de
 Méthymne , se détacha des
 Athéniens. Dès avant la guerre, les Lesbiens avaient médité cette
 défection ; mais les Lacédémo- niens ne les avaient pas
 accueillis alors. Dans cette circonstance même, ils furent contraints de
 se révolter plus tôt qu'ils ne l’avaient projeté ; car ils attendaient
 pour agir qu’ils eussent comblé l’entrée des ports , élevé
 des murailles, achevé la construction des navires, et qu’il leur fût
 arrivé du Pont-Euxin des secours sur lesquels ils comptaient, des
 archers, du blé, en un mot tout ce qu’ils avaient réclamé. Mais les ha-
 bitants de Ténédos, ennemis des Lesbiens, ainsi que ceux de Mélhymne, et
 même quelques particuliers de Mytilène, hommes de parti et proxènes des
 Athéniens , dénoncèrent l’entreprise. Ils firent
 savoir aux Athéniens que l’on contraignait tous les habitants de l’ile à
 se concentrer dans Mitylène ; que, d’accord avec les Lacédémoniens et
 les Béotiens, unis aux Lesbiens par la communauté d’origine , tout se préparait à la hâte pour
 une prochaine défection, et qu’il était temps qu’Athènes prévint la
 révolte, si elle ne voulait que Lesbos fût perdue pour elle.

III. Les Athéniens avaient eu beaucoup à souffrir déjà de la maladie et
 de la guerre, à peine commencée et déjà dans toute sa force ; ils
 jugèrent que ce serait une grosse affaire d’avoir en outre à combattre
 Lesbos, maîtresse d’une marine , et dont
 la puissance n’avait pas été entamée. Ils se refusèrent donc d’abord à
 accueillir ces accusations, par ce motif surtout qu’ils ne voulaient pas
 qu’elles fussent vraies. Mais une ambassade qu’ils envoyèrent aux
 Mytiléniens n’ayant pu dé-, cider ceux-ci à cesser la concentration des
 habitants et les préparatifs de guerre, ils commencèrent à craindre, et
 se décidèrent à prendre les devants. Une flotte de quarante vaisseaux,
 qui se trouvait prête à mettre à la voile pour le Péloponnèse, fut
 expédiée soudain sous la conduite de Cléippide, fils de Dinias, avec
 deux autres généraux. Les Athéniens avaient été prévenus qu’il se
 célébrait hors de la ville , en l’honneur
 d’Apollon de Malée, une fête à laquelle assistait tout le peuple de
 Mitylène, et qu’on pouvait espérer les surprendre en se hâtant.
 L’entreprise pouvait réussir ; dans le cas contraire, les généraux
 devaient ordonner aux Mytiléniens de livrer leurs vaisseaux et de raser
 leurs murailles ; en cas de refus, ils avaient ordre de faire la guerre.
 Les vaisseaux partirent. Il se trouvait alors à Athènes, d’après les
 traités, dix trirèmes auxi- liaires de Mytilène ; les Athéniens les
 arrêtèrent et mirent les équipages sous bonne garde. Mais les
 Mytiléniens n’en furent pas moins prévenus : un homme passa d’Athènes en
 Eubée, se rendit à pied à Géres- tum, y trouva un vaisseau marchand en
 partance, et, favorisé par le vent, arriva le troisième jour à Mytilène.
 Les Mytiléniens, sur l’avis qu’il leur donna de 
 l'expédition, ne sortirent pas pour la fête d’Apollon de Malée ; ils
 palissadèrent la partie de leurs murailles et de l'enceinte des ports
 qui n’était qu’à moitié construite, et firent bonne garde.

IV. Les Athéniens abordèrent peu après. Les généraux, voyant l’état des
 choses, signifièrent leurs ordres aux Mytiléniens, et, sur leur refus de
 s’y conformer, commencèrent les hostilités. Les Mytiléniens n’étaient
 pas préparés ; car ils avaient été surpris par la nécessité de faire la
 guerre. Cependant ils firent une sorte de démonstration et sortirent un
 peu en avant du port, comme pour combattre ; mais ensuite, poursuivis
 par les vaisseaux athéniens, ils se hâtèrent d’ouvrir une négociation
 avec les généraux ennemis, dans le but d'éloigner la flotte pour le
 moment, s'il se pouvait, à des conditions acceptables. Les généraux
 athéniens accueillirent ces ouvertures ; car eux-mêmes craignaient de ne
 pas être en mesure de faire la guerre à toute l’Ile de Lesbos. Une
 convention fut conclue : des députés mytiléniens, au nombre desquels
 était un de ceux qui avaient dénoncé les préparatifs, et qui déjà se
 repentait, partirent pour Athènes, afin d'obtenir le rappel de la flotte
 en assurant que de leur côté ils n’entreprendraient rien qui fût
 contraire à l’alliance. En même temps ils envoyèrent une autre
 députation aux Lacédémoniens ; car ils comptaient peu sur le succès de
 celle qui devait agir auprès des Athéniens. Les députés, montés sur une
 trirème, échappèrent à la surveillance de la flotte athénienne mouillée
 à Malée , au nord de la ville, et arrivèrent à
 Lacédémone après une pénible navigation : là ils avisèrent aux moyens
 d’obtenir quelque secours.

V. Ceux qui avaient été envoyés à Athènes étant revenus sans avoir rien
 obtenu, les Mytiléniens prirent les armes de concert avec tout le reste
 de l’ile, Méthymne exceptée. Cette dernière ville fournit des se- cours
 aux Athéniens, ainsi qu’Imbros, Lemnos et un petit nombre d'autres
 alliés. Les Mytiléniens firent une sortie générale contre le camp des
 Athéniens, et engagèrent un combat dans lequel ils n'eurent pas le
 désavantage. Cependant ils n’osèrent ni bivouaquer sur le champ de
 bataille, ni compter sur eux-mêmes ; ils rentrèrent donc dans la place,
 et à partir de ce moment ils restèrent dans l'inaction, décidés à ne se
 hasarder qu'avec d’autres préparatifs et s’il leur arrivait quelque
 secours du Péloponnèse. En effet, Méléas de Lacédémone et Hemnéondas
 deThèbes venaient d'arriver auprès d’eux : envoy és avant la défection,
 mais n'ayant pu devancer l’arrivée de la flotte athénienne, ils
 pénétrèrent secrètement dans le port sur une trirème, après le combat,
 et conseillèrent d’envoyer avec eux des députés sur une autre trirème ;
 ce qui fut exécuté.

VI. Les Athéniens, fortement encouragés par l'inaction des Mytiléniens,
 appelèrent à eux des alliés ; et ceux-ci, voyant les Mytiléniens se
 défendre mollement, se hâtèrent d'arriver. Ils mouillèrent au sud de
 Mytilène, formèrent deux camps fortifiés, de part et d’autre de la
 place, et établirent des croisières devant les deux ports.
 La mer se trouva ainsi fermée aux assiégés. Du côté de la terre, au
 contraire, les Mytiléniens et les Lesbiens venus à leur secours étaient
 maîtres de tout le pays. Les Athéniens n’occupaient que peu d’espace
 autour de leurs camps ; Malée ne leur servait guère que de mouillage
 pour leur flotte, et de marché. Tel était l’état des hostilités à
 Mytilène.

VII. Vers la même époque de cet été, les Athéniens envoyèrent contre le
 Péloponnèse trente vaisseaux, sous le commandement d’Asopius, fils de
 Phormion. Les Acarnanes avaient eux-mêmes demandé qu’on leur envoyât un
 fils ou un parent de Phormion . Cette flotte suivit les côtes de la Laconie et
 ravagea les places maritimes. Asopius en renvoya ensuite la plus grande
 partie à Athènes et se rendit à Nau pacte avec douze vaisseaux. Plus
 tard il souleva les Acarnanes qu’il entraîna eu masse contre les Œniades
 ; lui-même remonta le fleuve Achéloüs, pendant que l’armée de terre
 dévastait le territoire ; n’ayant pu, cependant, obtenir la soumission
 du pays, il congédia l’armée de terre, mit à la voile pour Leucade et
 fit une descente à Né- ricum. Mais une partie de son armée fut détruite
 par les indigènes, unis pour la défense commune aux quelques soldats qui
 gardaient le pays ; lui-même fut tué dans la retraite. 
 Après cet échec, les Athéniens se rembarquèrent et firent une convention
 avec les Leucadiens pour enlever leurs morts.

VIII. Les députés mytiléniens envoyés sur le pre- micr
 vaisseau reçurent des Lacédémoniens l’invitation de se rendre à Olympie,
 pour que le reste des alliés pût délibérer après les avoir entendus. Ils
 y allèrent en effet : c’était l’olympiade dans laquelle Doriée de Rhodes
 fut vainqueur pour la seconde fois . Après la fête, la
 délibération s’ouvrit, et ils parlèrent ainsi :

IX. « Lacédémoniens et alliés, les usages des Grecs nous sont connus :
 lorsqu’un peuple fait défect ion pendant la guerre et abandonne ses
 anciens alliés, ceux qui l’accueillent le traitent avec honneur, en
 raison de l’utilité qu’ils en retirent ; mais on ne l’en regarde pas
 moins comme traître à ses premiers amis, et on a peu d’estime pour
 lui . Cette manière de
 voir ne serait pas fausse, si, entre les révoltés et ceux dont ils se
 séparent, il y avait réciprocité de sentiments et de bienveillance,
 égalité de ressources et de puissance ; s’il n’existait aucun motif
 plausible de défection. Mais telle n’est pas notre situation à l’égard
 des Athéniens ; il n’y a donc pas lieu de nous mépriser si, après avoir
 été traités honorablement par eux pendant la paix, nous les abandonnons
 au moment du danger.

X. « Et d’abord nous mettrons en avant la justice et la vertu, comme il
 convient quand on réclame une alliance : car nous savons qu’il ne peut y
 avoir ni amitié solide entre particuliers, ni communauté d’intérêts
 entre États, si ces relations ne sont fondées sur la 
 croyance réciproque à la vertu de l’autre partie, et sur la conformité
 des mœurs. C’est la divergence des sentiments qui produit la diversité
 dans les actes. 
 « Notre alliance avec les Athéniens date du jour où vous vous êtes
 retirés de la guerre médique , tandis qu’eux sont restés pour la soutenir jusqu’au
 bout. Toutefois, ce n’est point en leur qualité d’Athéniens, et pour
 l’asservissement de la Grèce, que nous avons contracté avec eux ; c’est
 aux Grecs que nous nous sommes alliés, pour affranchir la Grèce du joug
 des Mèdes. Tant que, dans l’exercice du commandement, ils ont respecté
 l’égalité, nous les avons suivis avec zèle ; mais quand nous les avons
 vus faire trève à leur haine contre les Mèdes, et marcher à
 l’asservissement de leurs alliés, nous avons commencé à craindre. 
 « Les alliés, dans l’impossibilité de se réunir pour la défense commune,
 faute d'unité dans les vues, subirent le joug, à l’exception de nous et
 des habitants de Chio. Pour nous, qui n’avions plus dès lors qu’une
 liberté et une indépendance nominales, nous avons pris part à leurs
 expéditions. Mais, instruits par le passé, nous ne voyions plus en eux
 des chefs sur lesquels nous pussions compter ; car il n’était pas
 vraisemblable qu’après avoir réduit en servitude ceux qu’ils avaient
 admis avec nous dans leur alliance , ils ne fissent point éprouver le
 même sort aux autres, s’ils en avaient un jour le pouvoir.

XI. « Si nous étions demeurés tous indépendants, nous aurions eu plus de
 garanties contre leurs entreprises ambitieuses ; mais, du moment où ils
 tenaient la plupart des alliés sous leur main et n’avaient
 con- servé qu'avec nous des rapports d’égalité, il était naturel,
 surtout en présence de la soumission générale, qu'ils supportassent plus
 impatiemment cette égalité que seuls nous avions gardée ; d’autant mieux
 qu’ils se surpassaient eux-mêmes en puissance, tandis que nous devenions
 plus isolés que jamais. Une crainte égale et réciproque est la seule
 garantie d’une alliance ; car celui qui serait tentéd’y
 commettre quelque infraction, en est détourné par la considération qu’il
 ne peut attaquer avec des forces supérieures. Si nous sommes restés
 indépendants, la seule raison en est qu’ils ont cru devoir s’emparer de
 l’empire et de la direction des affaires bien moins par la force que
 sous des prétextes spécieux, et par l’intrigue. D’ailleurs, ils nous
 citaient en exemple, et alléguaient que des peuples indépendants
 n’auraient pas volontairement pris part à leurs expéditions si ceux
 qu’ils attaquaient n'eussent été coupables. En même temps c’étaient les
 plus forts qu’ils entraînaient tout d’abord contre les plus faibles, les
 réservant euxmêmes pour les derniers, bien assurés de trouver chez eux
 moins de résistance quand ils auraient autour d’eux soumis tout le
 reste. S'ils avaient, au contraire, commencé par nous, quand tous les
 autres peuples avaient encore et leurs propres forces et un point
 d’appui, il n’eût pas été aussi facile de nous asservir. Notre marine
 aussi les inquiétait : ils craignaient qu'un jour elle ne se réunît tout
 entière soit à vous, soit à quelque autre peuple, et ne devînt pour eux
 un sérieux danger. Enfin, nous ne nous maintenions que par
 nos soins obséquieux envers la multitude et les chefs qui se
 succédaient. Et cependant, instruits par les exemples d’autrui, nous
 sentions bien que nous ne pouvions tenir longtemps, si la guerre
 présente ne fût survenue.

XII. « Qu’était-ce donc, en effet, que notre amitié ? quelles garanties
 de liberté avions-nous, quand notre commerce mutuel n’avait rien de
 sincère ? Ils nous flattaient par crainte en temps de guerre ; nous
 agissions de même envers eux en temps de paix ; et, tandis que chez les
 autres hommes la confiance naît surtout de la bienveillance réciproque,
 chez nous elle ne s’appuyait que sur la terreur. C’était la crainte,
 bien plus que l’amitié, qui servait de base à notre alliance : ceux à
 qui la certitude du succès donnerait le plus tôt de l’audace devaient
 aussi être les premiers à la rompre. Si donc on nous trouve coupables
 pour avoir pris les devants dans notre défection ; si on allègue qu’ils
 ont différé à nous attaquer, et que nous eussions dû attendre, de notre
 côté, la preuve évidente du péril que nous redou- tions, on apprécie mal
 les choses ; car si nous avions eu, comme eux, le pouvoir de former des
 desseins hostiles et d’en remettre à notre gré l’exécution,
 qu’aurions-nous eu besoin de leur obéir, étant leurs égaux ? Mais, comme
 il est toujours en leur pouvoir de nous attaquer, nous devons aussi
 avoir un droit égal de pourvoir à notre défense.

XIII. «Telles ont été, Lacédémoniens et alliés, les raisons et les causes
 de notre défection ; elles prouvent clairement pour ceux qui nous
 entendent que nous avons agi à propos ; elles justifient nos craintes et
 les précaut ions prises en vue de notre sécurité. Depuis long- temps déjà nous avions formé ce dessein, lorsque nous
 avons envoyé vers vous, avant même la rupture de la paix, pour traiter
 de cette défection ; mais vous nous avez arrêtés alors, en refusant de
 nous accueillir. Sollicités aujourd’hui par les Béotiens, nous avons
 répondu sans délai à leur appel. Cette défection avait à nos yeux un
 double caractère : nous nous séparions des Grecs pour ne pas contribuer
 à leurs maux par notre union avec les Athéniens, et pour coopérer au
 contraire à leur affranchissement ; des Athéniens, afin de les prévenir
 et de n’être pas écrasés par eux dans la suite. Toutefois, nous avons
 rompu prématurément et sans préparatifs ; ce doit être pour vous une
 raison de plus de nous admettre à votre alliance, et de nous envoyer de
 prompts secours : vous montrerez par-là que vous savez secourir ceux qui
 le méritent, et en même temps vous nuirez à vos ennemis. Jamais occasion
 ne fut plus favorable : les Athéniens sont écrasés par la maladie et par
 les frais de la guerre ; leur flotte est occupée, partie contre vous,
 partie contre nous-mêmes ; il est donc vraisemblable qu’il leur restera
 peu de vaisseaux disponibles, si, dans le cours de cet été, vous faites
 une seconde invasion par terre et par mer à la fois : ou bien ils ne
 pourront résister à votre attaque par mer, ou bien ils retireront leurs
 flottes de votre pays et du nôtre. 
 « N’allez pas croire qu’il s’agit de courir des dangers tout personnels,
 en faveur d’une contrée étrangère : tel croit Lesbos fort éloignée, qui
 en retirera des avantages prochains ; car ce n’est pas dans l’Attique
 que sera, comme quelques-uns le pensent, le siége de la guerre ; c’est
 dans les contrées d’où l’Attique tire ses ressources. Les Athéniens
 tirent leurs revenus de leurs alliés ; ils les accroîtront
 encore s’ils nous soumettent ; car personne n’osera plus se détacher
 d'eux : nos ressources s’ajouteront aux leurs, et nous serons plus
 durement traités que les peuples les premiers asservis. Mais si vous
 vous empressez de nous donner un secours efficace, vous ajouterez à
 votre puissance une ville qui possède une marine considérable (ce dont
 vous avez surtout besoin) ; vous abattrez plus aisément les Athéniens,
 en leur enlevant leurs alliés ; car chacun alors se rangera plus
 hardiment à votre parti ; vous échapperez au reproche qu’on vous fait de
 ne pas secourir ceux qui se détachent d’Athènes ; enfin, si vous vous
 attribuez le rôle de libérateurs, votre triomphe en sera plus
 certain.

XIV. « Respectez donc les espérances que les Grecs ont placées en vous ;
 respectez Jupiter olympien, dans te temple dans lequel vous nous voyez
 assis en suppliants ; secourez les Mityléniens en devenant leurs allies
 ; ne nous abandonnez pas au moment où les périls auxquels nous nous
 exposons personnellement doivent ou profiter à tous les Grecs, si nous
 réussissons, ou aggraver encore leur situation, si nous succombons faute
 d’avoir pu vous persuader. Montrez-vous tels que vous veulent les Grecs,
 tels que vous désirent nos craintes. »

XV. Ainsi parlèrent les Mytiléniens. Les Lacédémoniens et les alliés,
 après les avoir entendus, goûtèrent leurs raisons, et admirent les
 Lesbiens dans leur alliance. Ordre fut donné aux alliés présents de
 réunir sans retard à l’isthme les deux tiers de leurs contingents pour
 envahir l’Attique. Les Lacédémoniens, s’y rendirent eux-mêmes les
 premiers : ils préparèrent des machines pour traîner les
 vaisseaux et les faire passer, par-dessus l'isthme, de la mer de
 Corinthe dans celle d’Athènes ; car ils voulaient attaquer en même temps
 par terre et par mer. Ils apportaient à ces travaux beaucoup d’ardeur ;
 mais les alliés, occupés de leurs moissons et fatigués de la guerre, ne
 se réunissaient que lentement.

XVI. Les Athéniens comprirent que l’opinion qu’on avait de leur faiblesse
 était pour beaucoup dans ces préparatifs de l’ennemi ; aussi
 voulurent-ils prouver qu’on s’était trompé sur leur compte, et qu’ils
 étaient en état, sans toucher à leur flotte de Lesbos, de faire face
 aisément à celle qui venait du Péloponnèse. Ils armèrent donc cent
 vaisseaux, et les montèrent euxmèmes avec les métèques ; les chevaliers
 et les pentacosiomédimnes furent seuls dispensés . Ils tinrent la haute mer dans les parages de
 l’isthme, faisant montre de leurs forces et opérant des descentes
 partout où bon leur semblait. Les Lacédémoniens, à ce spectacle
 inattendu, crurent que les Lesbiens leur avaient fait de faux rapports,
 et jugèrent la situation critique ; car leurs alliés ne venaient pas les
 rejoindre, et on leur annonçait d’un autre côté que les trente vaisseaux
 athéniens, en croisière autour du Péloponnèse, rava-
 geaient les champs voisins de leur ville. Ils rentrèrent donc chez eux.
 Plus tard, ils préparèrent une expédition maritime pour envoyer à
 Lesbos, demandèrent aux villes alliées un contingent de quarante
 vaisseaux, et nommèrent Alcidas au commandement de cette flotte et de
 l’expédition. Les Athéniens, lorsqu’ils virent les Lacédémoniens se
 retirer, s’en retournèrent aussi avec leurs cent vaisseaux.

XVII. Au moment où ces vaisseaux tenaient la mer, les Athéniens avaient
 sous voiles l’une des flottes les plus belles et les plus nombreuses
 qu’ils eussent jamais équipées. (Ils avaient cependant possédé des arme-
 ments aussi considérables, et même un peu plus, au commencement de la
 guerre.) Cent vaisseaux gardaient l’Attique, l’Eubée et Salamine ; cent
 autres croisaient autour du Péloponnèse, sans compter ceux qui étaient à
 Potidée et ailleurs ; de sorte que, dans un seul été, le nombre total
 des bâtiments en mer s’élevait à deux cent cinquante. L’entretien de
 cette flotte et le siége de Potidée contribuèrent surtout à épuiser le
 trésor ; car chacun des hoplites qui bloquaient cette place recevait
 deux drachmes par jour, une pour lui, une pour son homme de service ;
 ils avaient, dès l’origine, été au nombre de trois mille, et jamais il
 n’y en eut un moindre nombre occupé au siége. Il y avait eu aussi seize
 cents hoplites sous les ordres de Phormion ; mais ils ne restèrent pas
 jusqu’à la fin. Tous les vaisseaux recevaient la même solde : ainsi se
 consumèrent les trésors de l’État, et tel fut le nombre excessif des
 vaisseaux équipés.

XVIII. Pendant que les Lacédémoniens se tenaient aux
 environs de l’isthme, les Mytiléniens, avec des troupes auxiliaires,
 firent par terre une expédition contre Méthymne, dans l'espoir qu'elle
 leur serait livrée par trahison. Ils attaquèrent la place ; mais l’en-
 treprise n'ayant pas eu le succès qu'ils en attendaient, ils allèrent à
 Antissa, à Pyrrha et à Érèse, mirent ces places en meilleur état,
 renforcèrent les murs et se hàtèrent de rentrer chez eux. Après leur
 retraite, ceux de Méthymne firent à leur tour une expédition contre
 Antissa ; mais les habitants firent une sortie, et, secondés par
 quelques auxiliaires, ils les mirent en dé- route : beaucoup périrent ;
 le reste se hâta de battre en retraite. Les Athéniens, in formés de ces
 événements, et sachant que les Mytiléniens étaient maîtres du pays, sans
 que leurs propres soldats fussent en mesure de les contenir, y
 envoyèrent, au commencement de l’automne, mille hoplites d'Athènes, sous
 le commandement de Pachès, fils d’Épicure. Ceux-ci firent eux-mêmes les
 fonctions de rameurs sur les vaisseaux ; arrivés à Mytilène, ils
 investirent la place au moyen d’une simple muraille. Quelques
 forteresses furent aussi élevées dans de fortes positions. Mytilène se
 trouva ainsi fortement contenue par mer et par terre, et l’hiver
 commença.

XIX. Le besoin d’argent pour ce siége força alors pour la première fois,
 les Athéniens à contribuer euxmêmes pour une somme de deux cents
 talents . Ils envoyèrent aussi, pour
 lever des contributions chez les alliés, douze vaisseaux, sous les
 ordres de Lysiclès et de quatre autres commandants. Déjà Lysiclès avait
 parcouru différentes côtes, levant partout le tribut   ;
 parti de Myonte, en Carie, il traversait la plaine du Méandre et était
 arrivé à la colline Sandius , lorsqu’il tomba dans une embuscade
 dressée par les Cariens et les Anéïtes , et périt avec une grande partie de son armée.

XX. Le même hiver , les Platéens,
 toujours assiégés par les Péloponnésiens et les Béotiens, pressés
 d’ailleurs par la disette, et n’entrevoyant ni espérance de secours du
 côté d’Athènes, ni aucun autre moyeu de salut, formèrent, d’accord avec
 les Athéniens assiégés avec eux, le dessein de s’échapper en gravissant
 le mur des ennemis et en tâchant de le forcer. Tous se rallièrent
 d’abord à ce projet, conçu par le devin Théénète, fils de Tolmidès, et
 par Eupompidès, fils de Démachus, l’un des commandants. Mais ensuite la
 moitié des assiégés recula, trouvant qu’il y avait trop à risquer. Deux
 cent vingt persistèrent résolûment dans ce projet d’évasion, et
 l’exécutèrent de la manière suivante : ils firent des échelles de la
 hauteur du mur des enne- mis  ; ils l’avaient calculée en
 comptant les rangs de briques de leur côté, là où par hasard la muraille
 n’était pas enduite. Plusieurs comptant en même temps, quelques-uns
 devaient se tromper, mais la plupart rencontraient juste. D’ailleurs,
 ils reprirent plusieurs fois le calcul, et, comme ils étaient peu
 éloignés, ils pouvaient aisément voir la muraille à l’endroit qu’ils
 voulaient. C’est ainsi qu’ils prirent approximativement la mesure des
 échelles, en se réglant sur l’épaisseur des briques.

XXI. Voici comment était construit le mur des Péloponnésiens : il se
 composait de deux enceintes l’une du
 côté de Platée, l’autre ayant ses fronts vers la campagne, dans la
 prévision d’une attaque de la part des Athéniens. Un espace de seize
 pieds séparait les deux enceintes, et dans cet intervalle étaient
 construits des logements pour les gardes, reliés entre eux de telle
 sorte que le tout ne paraissait former qu’une seule muraille épaisse,
 avec des créneaux des deux côtés. De dix en dix créneaux s’élevaient de
 grandes tours occupant toute la largeur entre les deux enceintes, et
 s’étendant de la face intérieure à la face extérieure des ouvrages . De cette manière, il n’y avait point
 de passage le long des tours, et il fallait les traverser par le milieu.
 La nuit, lorsque le temps était mauvais et pluvieux, les soldats
 abandonnaient les créneaux, et la garde se faisait dans les tours, qui
 étaient couvertes et peu distantes les unes des autres.
 Tel était le mur de siège élevé autour de Platée.

XXII. Les assiégés, lorsque leurs préparatifs furent terminés,
 profitèrent d’une nuit où l’absence de la lune, jointe à une tempête de
 pluie et de
 vent, favorisait leur évasion. A leur tête marchaient les auteurs de
 l’entreprise. D’abord ils franchirent le fossé qui les entourait  ; ils
 abordèrent ensuite le mur des ennemis, sans être aperçus par les gardes 
 ; car ceux-ci ne pou- vaient ni les voir au milieu de l’obscurité, ni
 les entendre, le bruit de leur marche étant couvert par le fracas du
 vent. D’ailleurs, ils marchaient à une grande distance les uns des
 autres, pour n’être pas trahis par le choc de leurs armes. Ils étaient
 armés à la légère et chaussés seulement du pied gauche afin d’assurer
 leurs pas dans la boue. Ils abordèrent le mur dans l’intervalle de deux
 tours, en face des créneaux qu’ils savaient abandonnés  ; ceux qui
 portaient les échelles marchaient en avant et les appliquèrent. Ensuite
 montèrent douze hommes légèrement armés, n’ayant qu’une petite épée et
 la cuirasse. Amméas, fils de Corœbus, les commandait et gravit le
 premier  ; après lui montèrent ses douze hommes, six vers chacune des
 deux tours. A leur suite marchaient d’autres soldats légers, armés de
 petits javelots  ; ceux-ci étaient eux-mêmes suivis par d’autres qui
 portaient leurs boucliers, afin de faciliter l’escalade, et qui devaient
 les leur remettre quand ils seraient près de l’ennemi. Déjà ils étaient
 en grand nombre sur le rempart, lorsque les gardes des 
 tours prirent l’éveil  ; un des Platéens, en s’accrochant à une brique
 des créneaux, l’avait arrachée  ; elle fit du bruit en tombant et
 aussitôt fut jeté le cri d’alarme. Toutes les troupes se précipitèrent
 alors à la muraille, ignorant, au milieu des ténèbres et de l’orage,
 quel pouvait être le danger. En même temps ceux des Pla- téens restés
 dans la ville font une sortie et attaquent le mur des Péloponnésiens du
 côté opposé à celui où leurs compagnons l’escaladaient, afin de
 détourner de ces derniers l’attention de l’ennemi. Les Péloponnésiens
 troublés restaient en place, ne sachant que penser de ce qui arrivait  ;
 aucun d’eux n’osait quitter son poste pour porter secours ailleurs.
 Cependant trois cents soldats, qui avaient ordre de porter secours
 partout où besoin serait, s’avancèrent hors des murs, du côté d’où
 partaient les cris  ; en même temps des torches furent élevées du côté
 de Thèbes, pour annoncer l’ennemi. Mais les Platéens qui étaient dans la
 ville élevèrent aussi, du haut de la muraille, un grand nombre de
 torches préparées d’avance à cet effet, afin que les ennemis, confondant
 les signaux et soupçonnant tout autre chose que la vérité, ne vinssent
 pas au secours avant que ceux qui tentaient l’évasion se fussent
 échappés et mis en sûreté.

XXIII. Pendant ce temps les Platéens escaladaient le mur : les premiers
 arrivés au sommet s’emparèrent des deux tours, massacrèrent les gardes,
 occupèrent les issues , et
 les gardèrent eux-mêmes, afin que per- sonne ne pût les
 traverser pour venir au secours. Du haut des murs, ils appliquèrent des
 échelles contre les tours et y firent monter un grand nombre des leurs.
 Ceux-ci, maîtres de ces positions, accablaient de traits, et d’en haut
 et d’en bas , ceux qui venaient pour
 les reprendre, et les tenaient en respect. En même temps, d’autres, en
 plus grand nombre, appliquaient plusieurs échelles à la fois,
 renversaient les créneaux, et esca- ladaient le mur dans l’intervalle
 des tours. Chacun d’eux, à mesure qu’il passait, s’arrêtait sur le bord
 du fossé , et de là lançait des flèches et des
 javelots à ceux des ennemis qui se portaient à la défense du mur et
 s’opposaient au passage. Lorsque tous furent passés, ceux qui étaient
 dans les tours descendirent les derniers, non sans peine, et allèrent se
 ranger aussi au bord du fossé. A ce moment les trois cents
 Péloponnésiens arrivaient à leur poursuite, des torches à la main. Mais
 les Platéens, plongés dans l’obscurité, avaient, l’avantage de les mieux
 voir : du bord du fossé où ils se tenaient, ils les accablaient de
 flèches et de javelots, visant au défaut des armes, tandis que l’ennemi,
 ébloui par la lueur des torches, les distinguait moins bien, plongés
 comme ils l’étaient dans les ténèbres. Aussi les derniers mêmes des
 Platéens eurent-ils le temps de franchir le fossé  ; mais ce ne fut pas
 sans peine, ni sans être serrés de près  ; car la glace qui s’y était formée ne présentait pas assez de consistance pour
 qu’on pût passer dessus  ; elle était à demi fondue, comme il arrive
 quand le vent souffle plutôt de l’est que du nord. C’était là
 précisément le vent qui soufflait cette nuit : la neige qui tombait
 avait, en se fondant, rempli d’eau le fossé, si bien qu’ils le
 traversèrent ayant à peine la tête hors de l’eau. Cependant leur évasion
 fut surtout favorisée par la violence même de la tempête.

XXIV. A peine sortis du fossé, les Platéens serrèrent leurs rangs et se
 jetèrent sur la route qui conduit à Thèbes, ayant à leur droite la
 chapelle du héros Androcrate, bien sûrs qu’on ne les soupçonnerait pas
 d’avoir pris une route qui menait à l’ennemi. Ils voyaient, de là, les
 Péloponnésiens les poursuivre avec des flambeaux sur la route qui, par
 le Cythéron et Dryocéphales, conduit à Athènes. Après avoir tenu pendant
 six ou sept stades la route de Thèbes, les Platéens, coupant de
 côté , prirent le chemin qui, par la montagne, conduit à
 Érytres et à Ysies  , suivirent les hauteurs, et
 arrivèrent à Athènes au nombre de deux cent douze . Ils étaient plus
 nombreux à leur sortie  ; mais quelques-uns étaient rentrés dans la
 ville avant l’escalade, et un archer avait été pris sur le fossé
 extérieur. Les Péloponnésiens cessèrent la poursuite et revinrent à leur
 poste. Quant aux Platéens restés dans la ville, ils ne savaient rien de
 ce qui s’était passé. Sur la nouvelle apportée par ceux qui étaient
 rentrés qu’au- cun des leurs n’avait survécu, ils
 envoyèrent un héraut dès qu’il fit jour, pour traiter de l’enlèvement
 des morts. Mais, quand ils connurent la vérité, ils se tinrent en repos.
 C’est ainsi que les guerriers de Platée se sauvèrent en escaladant la
 muraille.

XXV. A la fin du même hiver, le Lacédémonien Saléthus fut envoyé de
 Lacédémone à Mytilène sur une trirème. Il gagna Pyrrha et de là,
 continuant sa route par terre, il pénétra à Mytilène sans être aperçu,
 en suivant un ravin par où l’on pouvait franchir la circonvallation. Il
 annonça aux magistrats qu’une invasion allait avoir lieu dans l’Attique,
 et qu’en même temps arriveraient les quarante vaisseaux qui devaient les
 secourir  ; qu’il avait été expédié en avant pour les en prévenir, et
 pour s’occuper des autres dispositions. Les Mytiléniens prirent
 confiance et furent moins disposés à traiter avec les Athéniens. L’hiver
 finit, et avec lui la quatrième année de cette guerre, dont Thucydide a
 écrit l’histoire.

XXVI. L’été suivant, les Péloponnésiens, après avoir expédié à Mytilène
 les quarante-deux vaisseaux qu’ils avaient placés sous le commandement
 d’Alcidas, envahirent eux-mêmes l’Attique avec leurs alliés. Ils
 voulaient que les Athéniens, inquiétés de deux côtés, pussent disposer
 de moins de force contre la flotte qui faisait voile pour Mytilène.
 Cléomènes commandait cette invasion, au nom et comme oncle paternel du
 roi Pausanias, fils de Plistoanax , trop jeune encore. Ils
 ravagèrent dans l’Attique ce qui l’avait été déjà aupa- 
 ravant, dévastèrent les nouvelles plantations, et tout ce qui avait pu
 échapper dans les courses précédentes. Cette invasion fut, après la
 seconde, la plus désastreuse pour les Athéniens  ; car les
 Lacédémoniens, attendant toujours de Lesbos des nouvelles de leur flotte
 qu’ils croyaient déjà arrivée, firent des incursions et portèrent le
 ravage dans presque toutes les parties du pays. Mais, comme rien de ce
 qu’ils attendaient ne réussit, et que les vivres manquaient, l’armée fut
 dissoute et chacun rentra chez soi.

XXVII. Cependant les Mytiléniens voyant que la flotte du Péloponnèse
 n’arrivait pas, que le temps se passait et que les vivres manquaient, se
 trouvèrent réduits à traiter avec les Athéniens  ; voici dans quelles
 circonstances : Saléthus, ne comptant plus lui-même sur la flotte, donna
 des armes aux gens du peuple, qui jusquelà n’en avaient pas, afin de
 tenter une sortie contre les Athéniens. Mais, une fois armés, ils ne
 voulurent plus entendre les magistrats, se rassemblèrent tumultueusement
 et ordonnèrent aux riches d’apporter en commun le blé qu’ils tenaient
 caché, et de le distribuer à tout le monde  ; sinon ils traiteraient,
 disaient-ils, avec les Athéniens et leur livreraient la ville.

XXVIII. Ceux qui étaient à la tête des affaires, voyant qu’ils n’étaient
 pas en état de résister au peuple, et qu’il y aurait danger pour
 eux-mêmes à être exclus de la capitulation, firent avec Pachès et son
 armée une convention, commune à tous les citoyens  ; elle portait que
 les Mytiléniens s’en remettaient complètement à la discrétion des
 Athéniens, qu’ils recevraient l’armée dans la ville, et enverraient des
 ambassadeurs à Athènes pour traiter de leurs intérêts. 
 Jusqu’à leur retour. Pachès s’engageait à ne mettre aucun Mytilénien
 dans les fers, à ne réduire en servitude et à ne faire périr personne.
 Telle fut la convention. Ceux des Mytiléniens qui s’étaient montrés le
 plus favorables aux Lacédémoniens, saisis de crainte lors de l’entrée
 des ennemis, ne purent maîtriser leur défiance et, malgré les garanties
 du traité, allèrent s’asseoir au pied des autels. Pachès les fit
 relever, promit de ne leur faire aucun mal, et les déposa à Ténédos
 jusqu’à ce que les Athéniens eussent décidé de leur sort. Il envoya
 ensuite des trirèmes à Antissa, s’en rendit maître, et prit sous le
 rapport militaire les dispositions qu’il jugea convenables.

XXIX. Cependant les Péloponnésiens qui montaient les quarante vaisseaux,
 au lieu d’arriver en toute hâte comme ils le devaient, perdirent du
 temps autour du Péloponnèse, et firent lentement le reste de la tra-
 versée. Leur présence dans ces parages ne fut connue des Athéniens qu’à
 leur arrivée à Délos. De là ils touchèrent à Icare et à Mycone  ; et
 c’est alors seulement qu’ils apprirent la prise de Mytilène. Voulant se
 renseigner sûrement à cet égard, ils firent voile pour Embatos
 d’Erythrée , où ils abordèrent sept jours après la reddition de
 Mytilène. Instruits de la vérité, ils ou- vrirent une délibération sur
 le parti à prendre dans la circonstance  ; Teutiaple d’Élée parla ainsi
 :

XXX. « Alcidas, et vous, Péloponnésiens, qui commandez l’armée avec moi,
 mon avis est de faire voile pour Mytilène, tels que nous sommes, et
 avant que notre arrivée soit connue. Car,
 vraisemblablement, des hommes qui viennent tout récemment de s’emparer
 d’une ville ne seront guère sur leurs gardes, et nous les surprendrons.
 Du côté de la mer surtout, ils n’auront pris aucune précaution, parce
 qu’ils ne s’attendent pas à voir arriver l’ennemi de ce côté  ; et c’est
 là précisément qu’est notre force. Il est présumable aussi que leurs
 troupes de terre sont dispersées dans les maisons, avec l’incurie
 naturelle aux vainqueurs. Si donc nous tombons sur eux de nuit et à
 l’improviste, j’ai bon espoir qu’avec l’aide de ceux des habitants qui
 peuvent nous être restés favorables, nous nous saisirons de l’autorité.
 Ne nous laissons pas détourner par la crainte du danger, et songeons que
 c’est là, ou jamais, l’occasion d’une de ces surprises de guerre qui
 d’ordinaire assurent le succès au général qui, sachant s’en préserver
 lui-même, observe, attaque à propos, et y fait tomber l’ennemi. »

XXXI. Alcidas ne se rendit point à ces raisons. Des exilés d’Ionie et les
 Lesbiens embarqués sur la flotte conseillèrent, puisqu’il craignait de
 courir cette chance, d’occuper quelqu’une des villes d’Ionie, ou
 Cumes en
 Éolie  ; on aurait ainsi une base pour faire révolter l’Ionie, et on
 pouvait l’espérer, disaient-ils, car on n’y voyait pas avec déplaisir
 l’arrivée des Péloponnésiens. Ils ajoutaient qu’on enlèverait par là aux
 Athéniens leur plus grande source de revenus, en même temps qu’on leur
 imposerait des dépenses considérables, s’ils voulaient y
 envoyer une flotte. Enfin, ils espéraient engager Pissythnès à prendre
 part à la guerre. Alcidas ne goûta pas davantage cet avis, tout entier à
 cette pensée que, puisqu’il n’avait pas secouru à temps Mytilène, il lui
 fallait regagner au plus vite le Péloponnèse.

XXXII. Il fit voile d’Embate et rangea la côte . Arrivé à Myonèse, ville des Téïens, il égorgea la
 plupart des prisonniers qu’il avait faits pendant sa navigation.
 Lorsqu’il eut mouillé à Éphèse, des députés envoyés par les Samiens
 d’Anéa vinrent
 lui dire qu’il ne prenait pas le bon moyen d’affranchir la Grèce, en
 égorgeant des hommes qui n’avaient pas porté les armes contre lui, qui
 n’étaient pas ses ennemis, et que la nécessité seule retenait dans
 l’alliance d’Athènes  ; que, s’il continuait ainsi, il attirerait à lui
 peu d’ennemis, et verrait un bien plus grand nombre d’amis se changer en
 adversaires. Alcidas se rendit à ces raisons, et mit en liberté tous
 ceux des habitants de Chio qu’il retenait encore prisonniers, ainsi que
 quelques autres. Car, à la vue de ses vaisseaux, on ne fuyait pas  ; on
 s’approchait plutôt, les croyant Athéniens  ; on n’avait pas le moindre
 soupçon que jamais, les Athéniens étant maîtres de la mer, une flotte
 péloponnésienne pût aborder en Ionie.

XXXIII. D’Éphèse, Alcidas fit voile à la hâte, et se mit à fuir. Car il
 avait été aperçu, lorsqu’il mouillait encore devant Claros, par la
 Salaminienne et le Pa- ralus , qui venaient d’Athènes. Craignant d’être
 poursuivi, il tenait la haute mer, résolu à n’aborder nulle part
 ailleurs qu’au Péloponnèse, à moins d’y être forcé. La nouvelle de sa
 présence fut apportée d’Erythrée à Pachès et aux Athéniens  ; elle
 arriva bientôt de toutes parts. Comme les villes d’Ionie ne sont pas
 fortifiées, on craignait fort que, tout en suivant les côtes, et sans
 avoir même l’intention de s’arrêter, il n’attaquât et ne mit au pillage
 les villes qui seraient sur son passage. La Salaminienne et le Paralus
 vinrent elles-mêmes annoncer qu’elles avaient vu Alcidas à Claros . Pachès se mit à le poursuivre en toute
 hâte, et poussa jusqu’à I’ile de Patmos. Mais, comme l’ennemi ne se
 montrait plus nulle part, il désespéra de l’atteindre, et s’en retourna.
 Il regardait comme un avantage, du moment où il n’avait pas rencontré
 l’ennemi en pleine mer, de ne pas l’avoir rejoint sur quelque côte  ;
 car alors, Alcidas étant obligé d’y prendre ses campements, les
 Athéniens se fussent eux-mêmes trouvés dans la né- cessité de le
 surveiller et d’établir des croisières.

XXXIV. Pachès revint en longeant les côtes, et relàcha à Notium . Ce port était occupé par les Colo- phoniens,
 qui s’y étaient établis à l’époque où la ville haute fut prise par
 Itamanès et les harbares, appelés par une faction. Cet
 événement avait eu lieu vers le temps de la seconde invasion des
 Péloponnésiens en Attique. Cependant les fugitifs établis à Notium se
 divisèrent de nouveau entre eux : une partie demanda à Pissythnès un
 secours d’Arcadiens et de barbares, et se
 retrancha dans un quartier fortifié. Ceux des Colophoniens de la ville
 haute qui tenaient pour les Mèdes arrivèrent avec les auxiliaires et
 s’emparèrent du gouvernement. Ceux au contraire qui s’étaient soustraits
 à cette faction, et qui vivaient dans l’exil, appelèrent Pachès.
 Celui-ci invita à une conférence Hippias, chef des Arcadiens qui
 occupaient la forteresse, sous pro- messe de l’y renvoyer sain et sauf,
 dans le cas où l’on ne pourrait s’entendre. Hippias sortit en effet et
 se rendit à l’entrevue. Mais Pachès le plaça sous bonne garde, sans
 toutefois le mettre aux fers  ; puis il attaqua inopinément la
 forteresse, s’en empara par surprise et massacra les Arcadiens et tous
 les barbares qui l’occupaient. Il y ramena ensuite Hippias, comme il en
 était convenu, et, lorsqu’il y fut entré, il le fit saisir et tuer à
 coups de flèches. Cela fait, il rendit Notium aux Colophoniens, à
 l’exclusion des partisans des Mèdes. Plus tard les Athéniens y
 envoyèrent une colonie qu’ils soumirent à leurs propres lois, et y
 rassemblèrent tous les Colophoniens disséminés dans différentes
 villes.

XXXV. Pachès, de retour à Mytilène, soumit Pyrrha et Érésus. Il prit le
 Lacédémonien Saléthus, caché dans la ville, et l’envoya à Athènes avec
 les Mytiléniens qu’il avait déposés à Ténédos et tous ceux
 qu’il regardait comme les auteurs de la défection. Il renvoya aussi la
 plus grande partie de son armée, demeura lui-même avec le reste, et
 établit à Mytilène et dans toute l’ile de Lesbos l’ordre qu’il jugea
 convenable.

XXXVI. A l’arrivée des Mytiléniens et de Saléthus, les Athéniens mirent
 immédiatement à mort ce dernier, malgré toutes les offres qu’il put
 faire, entre autres celle d’éloigner de Platée les Lacédémoniens qui la
 tenaient encore assiégée. Ils délibérèrent ensuite sur le sort des
 autres, et, dans l’entrainement de la colère, ils résolurent de faire
 périr non-seulement ceux qui étaient présents, mais tous les Mytiléniens
 arrivés à âge d’homme ,
 et de réduire les femmes et les enfants en esclavage. Ils leur
 reprochaient, en particu- lier, de s’être révoltés alors qu’ils
 n’étaient pas, comme les autres, réduits à l’état de sujets  ; mais ce
 qui augmentait surtout leur irritation, c’était que la flotte
 péloponnésienne eût osé, pour secourir Mytilène, se risquer sur les
 côtes d’Ionie  ; car ils en concluaient que la défection des Mytiléniens
 était la suite de quelque grand dessein. Ils envoyèrent donc une trirème
 porter leur résolution à Pachès, avec ordre de faire périr les
 Mytiléniens. Mais, dès le lendemain, ils éprou- vèrent une sorte de
 repentir : ils réfléchissaient combien était cruelle et terrible la
 décision par laquelle ils avaient condamné à périr une ville entière, au
 lieu de frapper seulement les coupables. Dès que les députés mytiléniens présents à Athènes et ceux des Athéniens qui leur étaient
 favorables s’aperçurent de ce changement, ils disposèrent les
 magistrats à provoquer une nouvelle délibération. Ceux-ci s’y
 prêtèrent aisément  ; car il était évident pour eux que le plus grand
 nombre des citoyens désiraient pouvoir revenir sur leur délibération,
 L’assemblée fut aussitôt formée et chacun donna son avis. Cléon fils de
 Cléenète, qui avait emporté la veille le décret de mort, le plus violent
 des citoyens en toute occasion, et l’homme qui avait
 alors le plus d’ascendant sur le peuple, se présenta de nouveau et parla
 ainsi   :

XXXVII. « Bien des fois déjà j’ai reconnu, en d’autres circonstances,
 qu’un État démocratique est incapable de commander à d’autres peuples  ;
 aujourd’hui surtout j’en ai la preuve dans votre repentir au sujet des
 Mytiléniens. Vous portez dans vos relations avec vos alliés la sécurité
 et la franchise réciproque de vos rapports journaliers  ; et quand,
 cédant à leurs discours, ou mus par un sentiment de pitié, vous vous
 laissez entraîner à quelque faute, vous ne songez pas que votre
 faiblesse tourne contre vous, sans leur inspirer aucune reconnaissance.
 Vous ne réfléchissez point que votre domination est une
 tyrannie, imposée à des hommes qui conspirent contre elle et n’obéissent
 qu’à la contrainte. Ce n’est point en leur faisant du bien, à votre
 propre détriment, que vous assurerez leur soumission, mais en asseyant
 votre autorité sur la force bien plus que sur leur bienveillance. Mais
 le pire de tout serait qu’il n’y eût rien de stable dans nos
 résolutions, et que nous en vinssions à ignorer que mieux vaut, pour un
 État, être gouverné par des lois moins bonnes, mais immuables, que par
 d’excellentes lois sans autorité  ; que l’ignorance modeste est
 préférable à l’habileté présomptueuse, et qu’en général les hommes les
 plus obscurs gouvernent mieux les États que les plus habiles. Ceux-ci,
 en effet, veulent se montrer plus sages que les lois et faire triompher
 leur opinion per- sonnelle dans toutes les délibérations d’intérêt
 général  ; ils pensent ne pouvoir trouver jamais plus belle occasion de
 faire montre de leur esprit  ; et par là ils perdent souvent les
 empires. Ceux au contraire qui se défient de leur propre habileté
 croient en savoir moins que les lois. Ils ne sont pas aussi capables, il
 est vrai, de réfuter le discours d’un orateur habile  ; mais, justes
 appréciateurs des choses, plutôt que jouteurs à la tribune, ils
 réussissent ordinairement. C’est ainsi que nous devons agir, au lieu de
 faire orgueilleusement parade de notre faconde, de notre dextérité dans
 ces passes oratoires, et d’inculquer à nos concitoyens des opinions
 paradoxales.

XXXVIII. « Pour moi, je persiste dans mon opinion  : j’admire vraiment
 ceux qui viennent vous proposer une nouvelle délibération au sujet des
 Mytiléniens, et vous faire perdre du temps. Les coupables surtout ont à
 y gagner  ; car la colère de l’offensé contre l’agresseur
 finit par s’émousser, mais lorsque la répression suit de près l’injure,
 elle ne lui cède en rien, et la vengeance est entière. Un autre sujet
 d’étonnement pour moi c’est que quelqu’un ose me contredire, et prétende
 démontrer que nous gagnons aux attentats des Mytiléniens et que les
 allié sau contraire perdent à nos revers. Sans doute, confiant dans son
 éloquence, il argumentera pour prouver que ce qui est résolu ne l’est
 pas, ou bien, exalté par le profit qu’il en attend, il travaillera un
 discours spécieux pour vous égarer. En attendant, c’est la répu- blique
 qui paye le prix des combats de ce genre, et elle n’y gagne pour
 elle-même que des dangers. La faute en est à vous, à la légèreté de vos
 décisions dans ces sortes de joutes : car il est dans vos habitudes
 d’être spectateurs des discours et auditeurs des actions  ; vous jugez
 de la possibilité des événements à venir sur les belles paroles d’un
 orateur  ; et, pour les faits déjà accomplis, vous accordez moins de
 confiance à ce qui s’est passé sous vos yeux qu’à ce qui vous est
 raconté par un discoureur habile à farder agréablement la vérité. Vous
 excellez à vous laisser tromper par la nouveauté des discours, et vous
 ne savez jamais suivre une résolution adoptée. Esclaves en tout de
 l’extraordinaire, dédaigneux de ce qui est habituel, chacun de vous
 prétend avoir le don de la parole  ; sinon, il contrarie ceux qui
 possèdent, pour ne pas avoir l’air de suivre l’opinion d’un autre  ;
 chacun veut être le premier à louer une pensée piquante. Aussi prompts à
 deviner à l’avance ce qu’on va vous dire, que lents à en prévoir les
 conséquences, vous êtes à la recherche, en quelque sorte, de ce qui
 n’est pas du monde où nous vivons, et vous ne savez pas
 même juger sainement de ce qui est sous vos yeux. Enfin, dominés
 entièrement par le plaisir de l’oreille, vous ressemblez plutôt à des
 spectateurs assis pour entendre des sophistes, qu’à des citoyens
 délibérant sur les intérêts de l’État.

XXXIX. « Je m’efforcerai de vous mettre en garde contre ces tendances, en
 vous montrant que Mytilène, à elle seule, vous a fait la plus cruelle
 offense que vous ayez jamais reçue. En effet, qu’un peuple hors d’état
 de supporter votre domination, ou forcé par l’ennemi, se détache de
 vous, je conçois l’indulgence  ; mais pour un peuple qui occupe une île
 fortifiée, qui ne peut redouter nos ennemis que par mer, qui, même de ce
 côté, a sous la main des galères pour les repousser  ; pour un peuple
 que nous avons laissé indépendant et honoré entre tous, une pareille
 conduite est-elle autre chose qu’un complot et une révolte  ? Ce n’est
 pas une défection, — car il n’y a défection que dans le cas d’oppression
 violente  ; — c’est une conspiration avec nos plus cruels ennemis, pour
 nous anéantir. Le crime est bien plus grand que si c’était un État
 puissant par lui-même qui vous eût rendu guerre pour guerre. Rien ne
 leur a servi d’exemple, ni les désastres de ceux qui, après s’être
 détachés de vous, sont retombés sous votre puissance  ; ni le bonheur
 dont ils jouissaient et qui eût dû les faire reculer devant le danger.
 Pleins d’une présomptueuse confiance dans l’avenir, tout gonflés
 d’espérances supérieures à leur puissance, mais inférieures encore à
 leurs désirs, ils ont pris les armes et préféré la force à la justice  ;
 du moment où ils ont cru entrevoir le succès, ils nous ont attaqués,
 sans avoir reçu de nous aucune offense. D’ordinaire ce sont les Étais parvenus soudainement à une fortune inespérée qui se
 portent ainsi à d’insolentes prétentions :en général un bonheur prévu, et qui ne dépasse pas
 nos espérances, est bien plus stable que celui qui nous surprend
 inopinément  ; et il est plus facile, en quelque sorte, de lutter contre
 le malheur que de se maintenir dans la prospérité. 
 « Nous eussions dû, depuis longtemps, ne pas traiter les Mytiléniens avec
 plus d’égards que les autres  ; ils n’en seraient pas venus à ce degré
 d’insolence  ; car il est naturel à l’homme de mépriser qui le flatte et
 de respecter qui lui résiste. Qu’ils soient donc punis maintenant comme
 le mérite leur faute  ; et vous, n’allez pas absoudre le peuple, en
 n’imputant le crime qu’au petit nombre  ; car tous ont également
 conspiré. S’ils s’étaient tournés vers vous, comme ils le pouvaient, ils
 seraient maintenant rendus à leurs foyers  ; mais ils ont cru plus sûr
 de courir les mêmes dangers que leurs chefs et se sont associés à leur
 défection. Songez-y bien : si vous infligez le même châtiment à ceux de
 vos alliés qui vous abandonnent forcés par l’ennemi, et à ceux qui le
 font de leur propre mouvement, croyez-vous qu’il y en ait un seul qui ne
 saisisse le moindre prétexte pour vous abandonner, lorsqu’il aura en
 perspective la liberté pour prix du succès, et, en cas d’échec, un
 traitement qui n’a rien de rigoureux. Nous, au contraire, il nous faudra
 risquer contre chaque ville et nos trésors et nos personnes  ; si nous
 réussissons, nous aurons pris une ville ruinée, et
 perdu pour l’avenir les revenus qui font notre force  ; si nous
 échouons, nous verrons un nouvel adversaire s’ajouter à ceux que nous
 avons déjà, et il nous faudra consacrer à combattre nos propres alliés
 le temps que nous devrions employer à lutter contre nos ennemis
 actuels.

XL. « Ne leur laissons donc aucune espérance  ; il ne faut pas qu’ils
 puissent compter sur l’éloquence ou sur l’argent pour acheter leur
 pardon, comme s’ils n’étaient coupables que d’une faiblesse inhérente à
 l’humanité  ; leur offense a été volontaire  ; ils ont conspiré
 sciemment, et il n’y a de pardonnable que ce qui est involontaire. Pour
 moi j’ai déjà fait connaître précédemment mon opinion  ; aujourd’hui
 encore je maintiens que vous ne devez pas revenir sur une résolution
 adoptée, ni commettre les trois fautes les plus funestes au pouvoir :
 céder à la pitié, à la séduction des discours, à un mouvement
 d’indulgence. La pitié convient envers ceux qui paient d’une juste
 réciprocité, mais non envers des hommes qui, loin de compatir à leur
 tour, seront de toute nécessité et à jamais vos ennemis. Les orateurs
 qui amusent par leur éloquence trouveront à jouter dans d’autres
 questions de moindre importance, sans choisir une occasion où la répu-
 blique, pour un amusement d’un instant, éprouverait un immense dommage,
 tandis qu’eux-mêmes seraient bien payés de leurs belles paroles  ; quant
 à l’indulgence il faut l’accorder à ceux qui, dans l’avenir du moins,
 doivent nous rester fidèles, mais non à ceux qui, toujours les mêmes,
 n’en continueront pas moins à être nos ennemis. 
 « Je me résumerai en un mot : en suivant mes con- seils,
 vous ne ferez rien que de juste envers les Mytiléniens, et en même temps
 vous sauvegarderez vos intérêts. En agissant autrement, vous ne vous les
 attacherez pas, et vous prononcerez surtout contre vous- mêmes. Car si
 leur défection est légitime, votre domination ne saurait l’être  ; et
 si, même contre le droit, vous croyez devoir conserver l’empire, il vous
 faut aussi, contrairement à la justice, mais dans votre intérêt, sévir
 contre eux. Sinon, renoncez à la domination, et, à l’abri des périls,
 livrez-vous à d’humbles vertus. Traitez-les comme ils vous eussent
 traités vousmêmes : échappés à leurs complots, ne montrez pas moins de
 vigueur que les conspirateurs  ; songez enfin au traitement qu’ils vous
 réservaient vraisemblablement s’ils eussent été vainqueurs, surtout
 après avoir été les premiers à vous attaquer. 
 « On n’est jamais plus acharné et plus impitoyable qu’ envers ceux à qui
 on a nui sans raison, parce qu’on pressent ce qu’il y a de danger à
 laisser vivre de pareils ennemis  ; car celui qui a été offensé sans
 motif est plus implacable, s’il échappe, qu’un ennemi ordinaire. 
 « Ne soyez donc pas traîtres à vous-mêmes : reportez-vous, autant que
 possible, par la pensée, au moment même du danger  ; songez quel prix
 sans égal vous attachiez à les vaincre  ; et, maintenant, rendez-leur la
 pareille, sans vous laisser amollir par leur situation présente, sans
 oublier le péril naguère suspendu sur vos têtes. Châtiez-les comme ils
 le méritent, et, par cet exemple, montrez clairement au reste des alliés
 que quiconque fera défection sera puni de mort. Une fois qu’ils le
 sauront, vous aurez moins souvent à né- gliger vos ennemis
 pour combattre vos propres alliés. »

XLI. Ainsi parla Cléon. Après lui Diodote, fils d’Eucratès, qui, dans la
 précédente assemblée, avait vivement combattu le décret de mort contre
 les Mytiléniens, s’avança et parla en ces termes :

XLII. « Je ne saurais ni blâmer ceux qui ont proposé une nouvelle
 délibération au sujet des Mytiléniens, ni approuver ceux qui trouvent
 mauvais qu’on revienne plusieurs fois sur les affaires les plus
 importantes. Loin de là, je crois que les deux choses les plus
 contraires à une saine délibération sont la précipitation et la co-
 lère , l’une provient, en général, du manque de sens, l’autre
 de l’ignorance et de l’irréflexion. Celui qui soutient que les discours
 n’éclairent pas les faits est ou dépourvu de raison, ou guidé par
 quelque intérêt personnel : dépourvu de raison s’il se figure qu’il est
 quelque autre moyen de répandre la lumière sur l’a- venir et les
 questions obscures, guidé par l’intérêt, si, voulant conseiller quelque
 mesure honteuse et sentant son impuissance à bien dire sur ce qui n’est
 pas bien, il espère, par d’habiles calomnies, effrayer ses adversaires
 et ses auditeurs. Mais ceux-là sont les pires de tous qui se font de
 l’imputation de vénalité un argument contre l’opinion émise par un
 autre. S’ils se contentaient de l’accuser d’ignorance, l’orateur qui
 aurait eu le dessous pourrait emporter la réputation d’un homme sans
 talent  ; sa probité, du moins, ne serait pas en cause  ; mais, quand on
 ajoute l’accusation d’improbité, il devient suspect, même s’il gagne sa
 cause  ; et, s’il la perd, il passe tout à la fois pour
 malhabile et malhonnête. 
 « La république n’a rien à gagner à ces manœuvres  ; car la crainte
 éloigne d’elle les conseillers honnêtes. Tout n’en irait que mieux si de
 telles gens ne savaient manier la parole  ; car ils entraîneraient
 l’état à bien moins de fautes. Un bon citoyen doit, au lieu d’effrayer
 son adversaire, combattre loyalement, à armes égales, et ne se montrer
 supérieur à lui que par l’éloquence. Dans une sage république, sans
 combler de nouveaux honneurs celui qui donne le plus de conseils utiles,
 on doit du moins ne rien retrancher de ceux dont il jouit  ; et, loin
 qu’aucune peine y soit infligée à l’orateur malheureux, sa considération
 même doit être à l’abri de toute atteinte. De cette manière, celui qui a
 déjà réussi ne parlera pas contre son sentiment et ne flattera pas le
 peuple en vue de nouveaux succès  ; celui qui a échoué ne songera pas
 non plus à recourir aux mêmes moyens de flatterie pour se concilier la
 multitude.

XLIII. « Nous faisons ici tout le contraire : bien plus, sur le simple
 soupçon qu’un orateur est guidé par quelque intérêt, fussions-nous
 d’ailleurs persuadés qu’il donne les meilleurs conseils, jaloux des
 profits problématiques que nous supposons qu’il peut faire, nous
 frustrons par cela seul l’État d’avantages incontestables. Les choses en
 sont à ce point que les bons conseils, présentés sans détours, ne sont
 pas moins suspects que les mauvais  ; si bien que si, d’un côté, celui
 qui veut faire adopter les mesures les plus funestes doit se concilier
 le peuple en le trompant, de l’autre, celui qui ouvre un avis utile est
 également obligé à mentir pour trouver créance. Grâce à tous ces raffinements, notre république est la seule qu’on ne
 puisse servir ouvertement et sans’la tromper. Si l’on donne franchement
 un conseil utile, on est soupçonné d’en attendre quelque profit secret.
 Aussi, en présence de pareilles dispositions, sommes-nous obligés, quand
 nous portons la parole dans les questions les plus graves, de voir plus
 loin que vous, qui ne savez guère réfléchir mûrement  ; d’autant mieux
 que nous sommes responsables des conseils que nous vous donnons, et que
 nous nous adressons à des auditeurs irresponsables. Si, du moins, celui
 qui ouvre un avis et celui qui s’y range avaient le même danger à
 courir, vos jugements seraient plus réfléchis. Mais, loin de là, s’il
 vous survient quelque échec, cédant au premier mouvement de colère, vous
 faites payer au conseiller seul la peine d’une opinion que vous avez
 partagée, d’une faute qui a été celle de la majorité.

XLIV. « Quant à moi, je n’ai pris la parole ni pour contredire, ni pour
 accuser personne au sujet des Mytiléniens. Car, si nous sommes sensés,
 ce n’est pas sur leurs fautes que doit s’établir la discussion, mais sur
 le meilleur parti à prendre pour nous-mêmes. Quand j’aurais démontré
 qu’ils sont coupables d’une manière absolue, je ne demanderais pas pour
 cela leur mort, si elle nous est inutile  ; et, méritassent-ils quelque
 indulgence, je ne la réclamerais pas, si je n’y voyais avantage pour la
 république. Je crois que nous avons à délibérer sur l’avenir bien plus
 que sur le présent. Cléon invoque surtout l’utilité qu’il y aura, pour
 l’avenir, à infliger la peine de mort, afin de rendre les dé- fections
 moins fréquentes  ; et moi, la considération de vos intérêts à venir me
 conduit à une conclusion tout opposée. Je vous engage donc
 à ne pas vous laisser entraîner par ce que son discours a de plausible à
 repousser ce qu’il y a de vraiment utile dans mon opinion  ; car ce
 qu’il a dit, mieux d’accord avec votre ressentiment actuel contre les
 Mytiléniens, vous semble plus juste et pourrait aisément vous entraîner 
 ; mais il n’est point ici question de faire leur procès (on pourrait
 alors invoquer la justice), il ne s’agit que de délibérer à leur propos
 sur le parti le plus utile à prendre pour nous.

XLV. « Dans les États, la peine de mort est établie contre un grand
 nombre de crimes qui, loin d’égaler le leur, n’en approchent même pas  ;
 cependant l’espérance donne l’audace d’affronter ce péril, et tout homme
 qui court un pareil risque compte sur lui-même et sur la réussite de ses
 desseins. Il en est de même pour les villes : en vit-on jamais se
 révolter avec la pensée qu’elles ne trouveraient ni en elles-mêmes, ni
 dans leurs alliances, des ressources suffisantes  ? Il est naturel à
 l’homme, aux États comme aux particuliers, de commettre des fautes  ; et
 il n’y a pas de loi qui puisse empêcher cela, puisqu’on a désormais
 parcouru toute la série des peines, les aggravant sans cesse, pour être
 moins exposé aux attentats des malfaiteurs. Il est même vraisemblable
 qu’autrefois, pour les plus grands crimes, les punitions étaient moins
 sévères  ; mais comme avec le temps on les affronta, la plupart
 aboutirent à la mort  ; et cependant on brave la mort elle-même. Il faut
 donc, ou trouver quelque épouvantail plus terrible, ou reconnaître que
 la crainte des châtiments n’empêche rien. Le pauvre devient audacieux
 par nécessité  ; l’insolence et l’orgueil du pouvoir 
 poussent le riche à l’ambition. Dans toutes les autres situations où
 l’homme est dominé par la passion, il cède à l’irrésistible entrainement
 du moment, et se laisse jeter au milieu des périls. A ces causes il faut
 ajouter l’espérance et le désir : le désir commande, l’espérance le
 suit  ; celui-ci forme les desseins, celle-là suppose la facilité du
 succès, et tous les deux causent les plus grands désastres  ; d’autant
 mieux qu’ils cheminent sourdement, plus redoutables par cela même que
 les dangers visibles. A tout cela se joint la fortune, qui ne contribue
 pas moins à nous exalter : quelquefois une occasion se présente
 inopinément, et on se jette au milieu des hasards avec des moyens
 insuffisants. Les États surtout subissent ces entraînements  ; cela se
 conçoit : il s’agit alors des plus puissants intérêts, la liberté ou la
 domination  ; et chaque citoyen, voyant tout un peuple avec lui, conçoit
 follement une plus haute idée de lui-même. En un mot, il est impossi-
 ble, quand la nature humaine se porte vivement à la poursuite d’un
 objet, qu’on puisse l’en détourner par l’autorité des lois, ou par
 aucune autre crainte  ; il y aurait même par trop de simplicité à y pré-
 tendre.

XLVI. « Il ne faut donc pas, par trop de confiance dans l’efficacité de
 la peine de mort, prendre une résolution funeste  ; il ne faut pas
 fermer toute espérance aux villes révoltées, en déclarant qu’il n’y a
 plus de place pour le repentir, et qu’un prompt retour ne saurait expier
 leur crime. Songez que, dans l’état actuel, lorsqu’une ville rebelle se
 reconnaît dans l’impossibilité de vaincre, elle vient à composition
 lorsqu’elle est encore en état de payer les frais de la guerre et d’ac-
 quitter le tribut à l’avenir. Mais, avec une pareille
 politique, croyez-vous qu’il y ait une seule ville qui ne fasse de plus
 sérieux préparatifs et qui ne soutienne le siège jusqu’à la dernière
 extrémité, s’il n’y a aucune différence entre une prompte soumission et
 une résistance opiniâtre  ? N’y aura-t-il pas alors dommage pour
 nous-mêmes à prolonger nos dépenses devant une place assiégée, tout
 accord étant désormais impossible  ; à ne la prendre que ruinée, si nous
 nous en emparons, et à nous priver pour l’avenir des tributs que nous
 devions en attendre, tributs qui sont notre force contre nos ennemis  ?
 Ne compromettons donc pas nos propres intérêts en jugeant les coupables
 d’après les principes d’une justice rigoureuse  ; considérons plutôt
 comment nous pourrons, en ne punissant qu’avec une prudente modération,
 laisser aux villes assez de ressources pour nous fournir à l’avenir
 d’abondants tributs. N’espérons pas les maintenir par la rigueur des
 lois, mais par une active vigilance. Nous faisons actuellement le
 contraire : si un peuple libre, qui ne reste sous notre domination que
 par la force, a tenté, comme cela est naturel, de recouvrer son
 indépendance, lorsqu’il retombe sous notre joug nous croyons devoir le
 punir avec rigueur. Le mieux, avec des hommes libres, n’est pas de
 châtier sévèrement ceux qui se soulèvent, mais de les surveiller
 sévèrement avant leur défection, de prévenir chez eux même la pensée de
 la révolte, et, après les avoir subjugués, d’étendre le moins possible
 l’accusation.

XLVII. « Voyez à quelle lourde faute vous entraînerait sous ce rapport
 l’avis de Cléon. Maintenant, dans toutes les villes, le peuple vous est
 favorable  ; il ne s’associe pas à la révolte des chefs,
 ou, s’il y est forcé, il devient bientôt l’ennemi de ceux qui l’ont
 entraîné à la défection  ; aussi, dans chaque ville ennemie, avezvous,
 en attaquant, le peuple pour allié. Mais si vous exterminez la
 population de Mytilène, qui n’a pas pris part à la défection, et qui,
 dès qu’elle a eu des armes, vous a livré spontanément la ville, vous
 commettrez premièrement une injustice, en tuant ceux qui ont été
 favorables à votre cause  ; ensuite vous ferez pour l’aristocratie ce
 qu’elle désire le plus : dès qu’elle aura soulevé une ville, elle verra
 aussitôt le peuple prendre parti pour elle, du moment où vous aurez
 montré d’avance que la même peine attend les innocents et les coupables.
 Le peuple même fût-il coupable, il faudrait feindre de l’ignorer, afin
 de ne pas mettre contre nous la seule classe qui nous reste encore
 fidèle. En un mot, je crois qu’il est plus avantageux, pour le maintien
 de votre domination, de supporter volontairement une injustice que
 d’exterminer justement ceux que vous devez ménager. Il n’est pas
 possible que la justice et l’intérêt s’accordent, comme le prétend
 Cléon, à réclamer leur châtiment.

XLVIII. « Quant à vous, reconnaissez que c’est là ce qu’il y a de mieux :
 cédez, non point à la pitié et à l’indulgence, sentiments auxquels je ne
 veux pas non plus que vous vous laissiez entraîner, mais aux raisons que
 je vous ai fait entendre  ; jugez avec calme les Mytiléniens que Pachès
 vous a envoyés comme les plus coupables, et laissez les autres dans
 leurs foyers. Voilà ce qui est véritablement avantageux pour l’avenir et
 inquiétant dès à présent pour vos ennemis  ; car on prend plus
 d’avantage sur ses adversaires en agissant avec une sage
 maturité, qu’en recourant à des mesures énergiques, mais inconsidérées.
 »

XLIX. Ainsi parla Diodote. Après ces discours, où les raisons se
 balançaient, le même conflit d’opinions se produisit chez les Athéniens.
 Les suffrages se partagèrent à peu près  ; cependant l’avis de Diodote
 prévalut. Aussitôt on envoya en toute hâte une seconde trirème  ; car on
 craignait qu’elle ne fût devancée par la première et ne trouvât la ville
 massacrée. L’autre avait un jour et une nuit d’avance . Les députés mytiléniens approvisionnèrent le
 vaisseau de vin et de farine, et promirent une forte récompense à
 l’équipage s’il gagnait l’autre bâtiment de vitesse. Les matelots, en
 effet, firent une telle diligence que, tout en manœuvrant, ils
 mangeaient leur farine, pétrie avec du vin et l’huile, et se relevaient
 pour ramer et dormir tour à tour. Heureusement ils n’eurent aucun vent
 contraire  ; d’ailleurs, le premier vaisseau, chargé d’une horrible
 mission, ne pressait pas sa marche  ; le second, grâce à cette
 diligence, ne fut devancé que du temps qu’il fallut à Pachès pour lire
 le décret et se préparer à l’exécuter. La seconde trirème aborda alors
 et empêcha le massacre. Telle fut l’imminence du danger que courut
 Mytilène.

L. Les autres Mytiléniens que Pachès avait envoyés, comme les principaux
 auteurs de la défection, furent mis à mort sur l’avis de Cléon  ; ils
 étaient un peu plus de mille   ; on rasa les fortifications des Mytiléniens et on confisqua leur flotte. Dans la suite, au lieu d’impo-
 ser un tribut aux Lesbiens, les Athéniens partagèrent leur territoire,
 celui de Méthymne excepté, en trois mille lots : trois cents furent
 réservés et consacrés aux dieux   ; le reste fut tiré au sort entre des citoyens d’Athènes
 qu’on envoya en prendre possession. Les Lesbiens, moyennant une
 redevance annuelle fixée à deux mines pour
 chaque lot, continuèrent à les cultiver. Les Athéniens s’emparèrent
 aussi des places que les Mytiléniens possédaient sur le continent et les
 soumirent à leur domination. Tels furent les événements de Lesbos .

LI. Le même été, après la prise de Lesbos, les Athéniens, sous la
 conduite de Nicias, fils de Nicératus, firent une expédition contre
 l’île de Minoa, située en face de Mégare . Elle servait de fort aux Mégariens
 qui y avaient construit une tour. Le dessein de Nicias était d’y établir
 pour les Athéniens une station fortifiée, plus à portée que Boudoron et
 Salamine, pour empè- cher les Péloponnésiens de faire de
 là des expéditions clandestines et d’envoyer, comme ils l’avaient fait
 précédemment , des galères et des bâtiments
 armés en course. Il voulait en même temps intercepter toute importation
 à Mégare. Il s’empara d’abord par mer, au moyen de machines de guerre,
 de deux tours avancées qui dépendaient de Nisée, et rendit ainsi libre
 le passage entre l’île de cette place. Puis il fortifia la partie par où
 l’on pouvait, du continent, introduire des secours au moyen d’un pont
 jeté sur les marais  ; car l’île est peu éloignée de la terre ferme.
 Tout cela fut l’ouvrage de quelques jours. Il fortifia ensuite l’île, y
 laissa garnison, et rentra avec son armée.

LII. Dans le cours de cet été, et vers la même époque, les Platéens,
 manquant de vivres, et dans l’impossibilité de continuer la résistance,
 se rendirent aux Péloponnésiens  ; voici dans quelles circonstances :
 les assiégeants donnèrent un assaut que les Platéens ne furent pas en
 état de repousser. Le général lacédémonien reconnut leur faiblesse, mais
 il ne voulait pas prendre la ville de vive force  ; car ses instructions
 portaient qu’il fallait que, si l’on venait un jour à traiter avec les
 Athéniens, a la condition de rendre réciproquement les places prises
 dans la guerre , Platée ne pût entrer dans ces
 restitutions, comme s’étant donnée elle-même aux Lacédémoniens. Il
 envoya donc un hé- raut déclarer que, s’ils remettaient
 volontairement la place et consentaient à prendre les Lacédémoniens pour
 juges, tout en sévissant contre les coupables, on ne condamnerait
 personne sans jugement. Sur cette déclaration du héraut, les assiégés,
 réduits alors à la dernière extrémité, rendirent la ville. Les
 Péloponnésiens leur fournirent des vivres pendant quelques jours, en
 attendant que les juges, au nombre de cinq, fussent venus de Lacédémone.
 A leur arrivée, on n’établit contre les Platéens aucun chef
 d’accusation  ; on se contenta de les faire venir et de leur demander
 si, dans la guerre actuelle, ils avaient rendu quelque service aux
 Lacédémoniens et à leurs alliés. Ils répondirent qu’ils demandaient à
 s’étendre davantage sur leur justification, et chargèrent de leur
 défense deux des leurs, Astymaque, fils d’Asopolaüs, et Lacon, fils
 d’Aïmnestus, proxène des Lacédémoniens. Ceux-ci s’avancèrent et
 parlèrent ainsi :

LIII. « Nous vous avons livré notre ville, Lacédémoniens, confiants dans
 votre parole. Ce n’est pas là le jugement sur lequel nous comptions :
 nous attendions plus de respect de la légalité  ; et, si nous avons
 accepté des juges, si nous n’en avons pas voulu d’autres que vous qui
 allez prononcer sur notre sort, c’était, dans la persuasion qu’auprès de
 vous surtout nous trouverions justice. Mais, maintenant, nous craignons
 bien d’avoir manqué doublement notre but : car nous soupçonnons (et cela
 n’est que trop vraisemblable) que nous avons à nous défendre contre le
 dernier supplice, et que nous ne vous trouverons pas exempts de par-
 tialité. Ce qui confirme nos craintes, c’est premièrement qu’on n’a
 formulé contre nous aucune accusa- tion régulière que nous
 puissions réfuter, puisque c’est nous-mêmes qui avons dû demander à
 parler  ; ensuite on ne nous adresse qu’une courte question, ménagée de
 telle sorte que, si notre réponse est conforme à la vérité, elle nous
 condamne, et si nous mentons, l’évidence est contre nous. De quelque
 côté que nous nous tournions, l’embarras est le même  ; aussi, quelque
 danger qu’il y ait à parler, nous sommes forcés à suivre ce parti, qui
 nous paraît encore le plus sûr  ; car, si nous gardions le silence dans
 la situation où nous sommes, on pourrait nous le reprocher et croire
 qu’en parlant nous avions chance de nous sauver. 
 « A toutes nos perplexités se joint la difficulté de vous persuader : si
 nous étions inconnus les uns des autres, nous pourrions invoquer en
 notre faveur le témoignage de faits que vous ignoreriez  ; mais, tout au
 contraire, nous allons parler à des hommes à qui tout est connu. Ce que
 nous craignons, ce n’est pas que, préjugeant l’infériorité de nos
 mérites à l’égard des vôtres, vous ne nous en fassiez un crime  ; mais
 bien que, dans le but de complaire à d’autres, vous ne nous fassiez
 plaider une cause déjà jugée.

LIV. « Néanmoins, après avoir exposé quels sont, dans notre différend
 avec les Thébains, nos droits en regard de vous et des autres Grecs,
 nous rappellerons nos services et tâcherons de vous persuader. A cette
 courte question : « Si, dans cette guerre, nous avons fait quelque bien
 aux Lacédémoniens et à leurs alliés, » nous répondons que, si vous nous
 interrogez comme ennemis, nous ne sommes pas coupables de ne pas vous
 avoir fait de bien, et que, si vous nous regardez comme amis, la faute
 est bien plutôt à vous d’être venus nous combattre. Soit
 dans la paix, soit dans la guerre contre le Mède, nous nous sommes
 montrés irréprochables  ; ce n’est pas nous qui, dernièrement, avons les
 premiers rompu la paix  ; et jadis on nous vit, seuls des Béotiens,
 concourir à la liberté de la Grèce . Habitant le continent, nous avons néanmoins
 combattu sur mer à Arté- misium. Dans la bataille livrée sur notre
 territoire, nous étions également avec vous et Pausanias. Tous les
 autres dangers qui ont pu menacer la Grèce à cette époque, nous les
 avons partagés dans la mesure de nos forces  ; et vous-mêmes, en
 particulier, Lacédémoniens, quand une immense terreur enveloppait
 Sparte, quand, après le tremblement de terre, les Hilotes révoltés
 s’enfermèrent dans Ithome, vous avez vu arriver à votre secours le tiers
 de nos forces. De tels services ne doi- vent point être oubliés.

LV. « Voilà ce que nous avons cru devoir faire jadis, dans ces occasions
 mémorables. Si, depuis lors, nous sommes devenus ennemis, la faute en
 est à vous. Quand, opprimés par les Thébains, nous avons dû recourir à
 une alliance, vous nous avez repoussés  ; vous nous avez conseillé de
 nous tourner vers les Athéniens, sous prétexte qu’ils étaient près de
 nous, et que vous étiez trop éloignés. Et pourtant, dans la guerre, vous
 n’avez reçu de nous aucune injure grave  ; vous n’en aviez aucune à
 redouter pour l’avenir. Sans doute, nous avons refusé de nous détacher
 des Athéniens, malgré vos injonctions  ; mais il n’y a là aucun crime :
 ils nous avaient secourus contre les Thébains, quand vous refusiez d’a-
 gir  ; il eùt été mal de les trahir ensuite, surtout
 après avoir éprouvé leurs bienfaits, après avoir réclamé nousmêmes leur
 alliance dans un moment de détresse, et obtenu chez eux le droit de
 cité  ; notre devoir était, au contraire, de déférer avec empressement à
 leurs ordres. Quant aux entreprises auxquelles vous avez les uns et les
 autres entraîné vos alliés, s’il en est de répréhensibles, la faute n’en
 est pas à ceux qui vous ont suivis, mais à vous, qui les dirigiez dans
 des actes condamnables.

LVI. « Les Thébains sont coupables envers nous de nombreuses injustices.
 Vous connaissez la dernière cause de nos malheurs actuels : contre des
 hommes qui avaient pris notre ville en pleine paix, bien plus, au milieu
 d’une fête, nous étions en droit de sévir, d’après cette loi partout en
 vigueur qui permet de repousser l’agresseur. Il ne serait pas juste
 maintenant que nous eussions à souffrir à cause d’eux. Car, si vous
 soumettez la justice à votre utilité actuelle et à leur haine, vous vous
 montrerez, non pas juges intègres, mais esclaves de l’intérêt. Et
 d’ailleurs, si les Thébains paraissent vous êtes utiles aujourd’hui,
 nous vous l’étions bien plus autrefois, nous et les autres Grecs,
 lorsque vous étiez dans un plus grand péril. Maintenant, en effet, c’est
 vous qui, par vos agressions, vous rendez redoutables aux autres  ; mais
 à cette époque, quand le barbare apportait à tous la servitude, les
 Thébains étaient avec lui. Il est donc juste que notre faute actuelle,
 si toutefois il y a eu faute, soit compensée par notre dévouement
 d’alors. Vous trouverez même que le service est comparativement
 supérieur, eu égard surtout aux circonstances  ; car, à ce moment, bien peu des Grecs opposaient quelque bravoure à la
 puissance de Xerxès. Alors on comblait d’éloges ceux qui, au lieu de se
 préoccuper de leur propre intérêt et de leur sécurité personnelle, au
 milieu de l’invasion, affrontaient volontairement les périls, épris de
 la plus noble ambition. Nous fûmes de ce nombre : comblés alors des
 premiers honneurs, nous avons à craindre aujourd’hui de périr, pour
 avoir suivi les mêmes principes, pour avoir cédé au sentiment de justice
 qui nous attachait aux Athéniens plutôt qu’à l’intérêt qui nous portait
 vers vous. Cependant, il faut toujours porter le même jugement sur les
 mêmes actes, persuadés que la seule chose vraiment avantageuse, c’est
 que des alliés honnêtes obtiennent pour leurs vertus une récompense
 assurée, et que même l’intérêt actuel soit subordonné à ce principe.

LVII. « Songez aussi que vous êtes aujourd’hui cités pour votre
 honnêteté, chez la plupart des Grecs . Si vous portez sur nous une
 sentence inique, le jugement que vous allez prononcer, vous si
 illustres, contre nous qui ne sommes pas non plus sans quelque valeur,
 ne sera pas enseveli dans l’obscurité. Prenez garde dès lors qu’on ne
 juge sévèrement une condamnation prononcée contre des hommes courageux
 par vous plus courageux encore, et qu’on ne s’afflige à la vue de nos
 dépouilles suspendues dans les temples publics de la Grèce dont nous
 fûmes les bienfaiteurs. On ne verra pas sans stupeur Platée détruite par
 les Lacédémo- niens, Platée inscrite par vos pères sur le
 trépied de Delphes, en témoignage de sa valeur, et effacée par vous,
 pour complaire aux Thébains, du milieu de la Grèce avec tous ses
 habitants. Voilà donc à quel degré d’infortune nous en sommes venus  !
 Si les Mèdes l’eus- sent emporté, nous étions perdus  ; et aujourd’hui
 nous nous voyons préférer les Thébains par vous qui nous étiez si chers
 autrefois  ! Nous avons eu à lutter contre les deux extrémités les plus
 terribles, naguère la mort par la faim, si nous ne livrions pas notre
 ville, et main- tenant un jugement capital. Nous voici abandonnés de
 tous : Platée, après avoir montré en faveur des Grecs une audace
 au-dessus de ses forces, est aujourd’hui délaissée sans secours. De nos
 alliés d’autrefois, aucun ne vint à notre aide, et vous, Lacédémoniens,
 vous notre seul espoir, nous craignons que vous ne nous fassiez
 défaut.

LVIII. « Cependant, au nom des dieux témoins autrefois de notre alliance,
 au nom de notre dévouement pour les Grecs, nous vous supplions de vous
 laisser fléchir, et de revenir sur les résolutions qu’ont pu vous
 inspirer les Thébains. Exigez que, par une juste réciprocité, ils vous
 laissent épargner ceux qu’il serait indigne de vous de faire périr  ;
 sachez mériter une reconnaissance honnête au lieu d’une gratitude honteuse   ; ne prenez pas
 pour vous le déshonneur afin de complaire aux autres. Il faut peu de
 temps pour détruire nos corps  ; mais il sera difficile d’effacer l’in-
 famie d’un tel acte  ; car ce ne sont pas des ennemis
 que vous punirez en nous, ce qui serait justice  ; ce sont des amis que
 la nécessité a réduits à vous combattre. 
 « Ainsi, en nous garantissant la vie, vous remplirez un devoir sacré de
 justice  ; vous songerez, avant de prononcer, que nous nous sommes
 livrés volontairement et en tendant vers vous nos mains suppliantes  ;
 que, dès lors, le droit public de la Grèce ne permet pas de nous mettre
 à mort, et, qu’enfin, nous vous avons de tout temps obligés. Tournez vos
 regards vers les tombeaux de vos pères, morts sous les coups des Mèdes,
 et ensevelis dans nos campagnes   ; chaque
 année nous consacrions des vêtements en leur honneur, avec toutes les solennités
 d’usage  ; nous leur offrions les prémices de tous les fruits de la
 terre  ; amis, nous leur apportions les dons d’une terre amie  ; alliés,
 nous honorions en eux d’anciens compagnons d’armes. Le contraire aura
 lieu, si vous ne jugez pas comme il convient : songez-y bien  ; quand
 Pausanias leur donna la sépulture, il crut les déposer dans une terre
 amie, à la garde d’hommes dévoués : et vous, en nous mettant à mort, en
 déclarant thébain le territoire de Platée, que feriez-vous autre chose
 qu’abandonner vos pères, vos parents, dans une terre ennemie, au milieu
 de leurs meurtriers, et les dépouiller des honneurs qui leur sont rendus aujourd’hui. Bien plus, vous réduirez en ser-
 vitude la terre où les Grecs ont conquis leur liberté  ; vous rendrez
 déserts les temples des dieux qu’ils ont invoqués, lorsqu’ils
 vainquirent les Mèdes  ; vous frustrerez ces dieux des sacrifices que
 nous leur offrons à l’exemple de nos pères fondateurs de leurs
 temples.

LIX. « Non, Lacédémoniens  ; cela serait indigne de votre gloire,
 contraire au droit commun de la Grèce, injurieux pour vos ancêtres  ;
 vous ne voudrez pas, pour satisfaire une haine étrangère, sans avoir
 reçu vousmêmes aucune injure, nous égorger, nous, vos bienfaiteurs  ;
 vous nous épargnerez, vous vous laisserez fléchir et toucher par la
 pitié  ; la prudence même vous le conseille  ; vous songerez combien est
 terrible la peine qui nous menace  ; vous songerez aussi quels sont les
 hommes qu’elle doit frapper, et combien il est difficile de prévoir sur
 qui doit un jour tomber le malheur, même immérité. 
 « Pour nous, pressés par la nécessité, et nous conformant à notre
 situation, nous invoquons les dieux qu’adorent en commun tous les Grecs
 sur les mêmes autels   ; nous les supplions de vous rendre sensibles à nos
 prières  ; nous vous conjurons, au nom de vos pères, de ne pas oublier
 les serments qu’ils ont faits. Suppliants des tombeaux de vos ancêtres,
 nous implorons ces héros qui ne sont plus, pour n’être point abandonnés
 à la discrétion des Thébains et livrés aux plus cruels des ennemis, nous
 vos amis dévoués. Menacés aujourd’hui du sort le plus cruel, nous vous
 rappelons le jour où nous nous sommes signalés aveç vos pères par les
 actions les plus éclatantes. 
 
 « Pour terminer ce discours, — car il le faut enfin, quelque difficile
 que ce soit dans notre situation, puisqu’avec nos dernières paroles
 approche peut-être la fin de notre existence, — nous vous déclarons, en
 finissant, que ce n’est point aux Thébains que nous avons livré notre
 ville  ; car nous eussions préféré de beaucoup mourir par la faim, la
 plus ignominieuse de toutes les morts. C’est à vous que nous nous en
 sommes remis avec confiance : il est donc juste, si nous ne pouvons vous
 fléchir, de nous rétablir dans l’état où nous étions, et de nous laisser
 choisir nous-mêmes les chances du péril. Nous vous adjurons en même
 temps, nous qui fûmes les plus zélés défenseurs de la Grèce, de ne pas
 nous livrer de vos propres mains, au mépris de votre foi et de nos
 supplications, aux Thébains nos mortels ennemis. Soyez nos sauveurs  ;
 ne nous perdez pas, au moment même où vous affranchissez le reste des
 Grecs. »

LX. Ainsi parlèrent les Platéens. Les Thébains craignirent que les
 Lacédémoniens ne fissent quelque concession, à la suite de ce discours 
 ; ils s’avancèrent et dirent qu’ils voulaient aussi parler, puisque,
 contre leur avis, on avait permis aux Platéens de faire une réponse plus
 étendue que ne le comportait la question qui leur était adressée. On le
 leur accorda, et ils s’exprimèrent ainsi :

LXI. « Nous n’aurions pas demandé la parole si les Platéens avaient
 eux-mêmes répondu brièvement à la question  ; s’ils ne s’étaient
 retournés contre nous pour nous accuser  ; si, enfin, ils n’étaient
 sortis du sujet pour faire, à propos d’eux-mêmes, et sur des faits qui
 n’étaient pas en cause, une longue apologie et un éloge 
 pompeux de ce que personne ne blâmait. Il nous faut maintenant répondre
 à leurs accusations et réfuter les louanges qu’ils se donnent, afin
 qu’ils ne tirent avantage ni de nos fautes, ni de leur gloire, et que
 vous ne prononciez qu’après avoir entendu la vérité sur les uns et les
 autres. 
 « Voici quelle fut la cause première de nos divisions avec eux : c’est
 riousqui, après avoir occupé le reste de la Béotie, avions colonisé
 Platée, ainsi que quelques autres places où nous nous étions établis en
 chassant une population mêlée qui les occupait. Mais les Platéens
 refusèrent, contrairement aux conventions primitives, de reconnaître
 notre suprématie  ; s’isolant du reste des Béotiens, ils ont violé les
 lois de nos pères  ; quand nous avons voulu les contraindre à les
 observer, ils se sont alliés aux Athéniens, et, avec eux, ils nous ont
 fait bien des maux, que nous leur avons rendus.

LXII. « Ils prétendent que, lors de l’invasion des barbares en Grèce,
 seuls des Béotiens ils n’ont pas pris parti pour les Mèdes  ; c’est à ce
 titre surtout qu’ils s’exaltent eux-mêmes et nous décrient. Nous
 prétendons, nous, que s’ils n’embrassèrent pas le parti des Mèdes, c’est
 que les Athéniens ne voulurent pas les suivre, et que, le jour où les
 Athéniens, dans la même pensée de domination, attaquèrent les Grecs, eux
 seuls parmi les Béotiens ont pris parti pour Athènes. Considérez
 cependant dans quelles circonstances nous avons, les uns et les autres,
 tenu cette conduite  : notre ville n’était alors gouvernée ni par une
 oligarchie qui respectât l’égalité devant là loi, ni par l’autorité du
 peuple  ; elle subissait ce qu’il y a de plus contraire au règne de la
 loi et à une sage administration, ce qui se rapproche le plus de la tyrannie : un petit nombre de citoyens disposaient seuls
 de toutes choses. Ce sont eux qui, dans l’espoir d’accroître encore leur
 propre puissance, si le Mède avait l’avantage, continrent le peuple par
 la force et donnèrent entrée aux barbares. Ainsi la nation, prise dans
 son ensemble, n’était pas maîtresse d’elle-même quand elle tint cette
 conduite  ; il n’est donc pas juste de lui imputer une faute commise
 lorsqu’elle n’était point sous l’empire des lois. Ce qu’il faut consi-
 dérer, c’est notre attitude après le départ du Mède et le rétablissement
 des lois. Lorsque, plus tard, les Athéniens attaquèrent la Grèce et
 tentèrent en particulier de soumettre notre pays  ; lorsque déjà, grâce
 aux séditions, ils en occupaient la plus grande partie, nous les avons
 combattus à Coronée : vainqueurs, nous avons affranchi la Béotie.
 Maintenant, nous coopérons activement à l’affranchissement général en
 fournissant de la cavalerie et des secours de toute sorte, dans une plus
 forte proportion qu’aucun autre des alliés. Voilà notre réponse à
 l’accusation de Médisme.

LXIII. « C’est bien plutôt vous qui avez trahi les Grecs, et mérité tous
 les châtiments, nous allons tâcher de le démontrer : c’est, dites-vous,
 pour vous venger de nous, que vous êtes devenus alliés et citoyens
 d’Athènes. Mais alors il fallait vous borner à appeler les Athéniens
 contre nous, et ne pas marcher avec eux contre les autres Grecs  ; vous
 le pouviez, quand bien même ils eussent voulu vous contraindre, puisque
 vous aviez antérieurement contracté avec les Lacédémoniens, contre les
 Mèdes, une alliance dont vous vous réclamez sans cesse. Cette alliance
 suffisait du moins pour arrêter notre marche contre vous, et, ce qui est
 d’un grand poids, pour vous permettre de délibérer sans
 crainte. Mais vous avez choisi volontairement, et avant d’y être forcés,
 le parti des Athéniens. Et vous prétendez qu’il eût été honteux de
 trahir vos bienfaiteurs  ! Il était bien plus honteux et plus injuste de
 vous montrer traîtres à tous les Grecs, à qui vous liaient vos ser-
 ments, qu’aux Athéniens seuls. Ceux-ci travaillent à l’asservissement de
 la Grèce, ceux-là à son affranchissement. Et d’ailleurs votre
 reconnaissance a été au delà du service reçu  ; elle vous a couverts de
 honte : car c’est pour repousser l’oppression, dites-vous, que vous les
 avez appelés à votre secours, et c’est pour opprimer les autres que vous
 vous êtes faits leurs complices. Cependant il y a moins de honte encore
 à ne pas témoigner une reconnaissance égale au service, qu’à consentir à
 l’injustice pour satisfaire à une obligation légitime.

LXIV. « Vous avez prouvé clairement que, si vous seuls ne vous êtes pas
 ralliés au parti des Mèdes, ce n’était point dans l’intérêt des Grecs,
 mais parce que les Athéniens ne s’y étaient pas rangés. Vous avez voulu
 les imiter et faire le contraire des autres. Et vous prétendez ici tirer
 avantage du bien que vous avez fait pour leur complaire  ! Cela n’est
 pas juste : puisque vous avez préféré les Athéniens, partagez avec eux
 les chances de la guerre, et ne mettez pas en avant l’alliance
 d’autrefois, comme si elle devait vous sauver aujourd’hui. Vous y avez
 renoncé  ; en la violant vous avez concouru à l’asservissement des
 Éginètes et de quelques-uns de ceux qui l’avaient jurée avec vous, bien
 loin de vous opposer à ces violences  ; et cela volontairement, sous
 l’empire des lois qui. vous régissent encore aujourd’hui, sans y être,
 comme nous, forcés par personne. La dernière invitation
 que nous vous avons faite, avant le siège, de rester en paix et de
 garder la neutralité, vous l’avez rejetée. Qui donc, plus que vous, doit
 être odieux à tous les Grecs  ? vous qui ne faites parade d’honnêteté
 que pour leur nuire  ! Le bien que vous prétendez avoir fait autrefois,
 vous venez de montrer qu’il ne vous appartenait pas  ; vous avez dévoilé
 jusqu’à l’évidence l’invariable penchant de votre nature  ; car vous
 avez suivi les Athéniens dans la voie de l’injustice. Ceci soit dit pour
 prouver que notre alliance avec les Mèdes fut forcée, et la vôtre avec
 les Athéniens toute volontaire.

LXV. « Quant à la dernière injustice que vous nous reprochez, à savoir
 d’avoir attaqué votre ville, contrairement au droit, en pleine paix et
 dans un jour de fête, nous ne croyons pas, même en cela, avoir plus de
 torts que vous. Si de nous-mêmes nous sommes venus attaquer votre ville
 et ravager votre territoire en ennemis, nous sommes coupables  ; mais si
 ce sont vos citoyens les plus considérables par la fortune et la
 naissance qui, pour vous détacher d’une alliance étrangère et vous
 réunir sous les antiques lois communes à tous les Béotiens, nous ont
 spontanément appelés, quel peut être notre tort  ? Les instigateurs sont
 plus coupables que ceux qui les suivent  ; mais, à notre avis, il n’y a
 eu faute ni de leur part, ni de la nôtre. Citoyens comme vous, et ayant
 plus à risquer, ils nous ont ouvert leurs remparts  ; ils nous ont
 introduits dans leurs ville en amis, non en ennemis  ; ils voulaient que
 ceux d’entre vous qui étaient mauvais ne le devinssent pas davantage, et
 que les bons fussent traités comme ils le méritaient  ; leur but était
 d’amender les esprits, non de nuire aux personnes  ; ils
 voulaient, non pas enlever les citoyens à leur patrie, mais tout au
 contraire former une seule famille, en vous conciliant l’amitié
 générale, sans vous créer aucun ennemi.

LXVI. « La preuve que nous n’agissions point en ennemis, c’est que, loin
 de maltraiter personne, nous avons tout d’abord invité à se joindre à
 nous ceux qui voudraient se gouverner suivant les anciennes lois
 communes à tous les Béotiens. Vous avez accédé volontiers à ces
 propositions, et, après avoir fait un accord avec nous, vous êtes
 d’abord restés en repos  ; mais ensuite, quand vous avez reconnu que
 nous étions en petit nombre, vous n’avez pas imité notre conduite à
 votre égard. — Et quand bien même il vous eût semblé que c’était un
 forfait inouï d’être entré sans l’aveu de votre populace, cela ne vous
 justifierait point. —Au lieu de nous engager à sortir, sans recourir à
 la violence, vous êtes tombés sur nous au mépris de la convention. Ce
 qui nous indigne surtout, ce n’est pas le massacre de ceux que vous avez
 tués dans la mêlée (ils ont péri victimes en quelque sorte du droit de
 la guerre)  ; mais ceux qui vous tendaient des mains suppliantes, que
 vous aviez pris vivants, à qui vous nous aviez promis ensuite de laisser
 la vie, les avoir égorgés contre toutes les lois, n’est-ce pas une
 atrocité  ? Et, après avoir commis ainsi trois crimes coup sur coup,
 infraction de l’accord, massacre après coup des prisonniers, violation
 de la promesse que vous nous aviez faite de ne pas les tuer, si nous
 respections vos campagnes, vous nous accusez d’avoir enfreint les lois,
 et vous prétendez échapper au châtiment de vos crimes  ! Non,
 assurément, du moins si les Lacédémoniens jugent avec
 équité. Mais vous recevrez le prix de tous ces forfaits.

LXVII. « Nous sommes entrés dans ces détails, ô Lacédémoniens, et pour
 vous et pour nous-mêmes  ; pour vous, afin que vous sachiez que vous les
 condamnerez justement  ; pour nous-mêmes, afin d’établir que notre
 vengeance est plus légitime encore. Ne vous laissez pas fléchir au récit
 de leurs anciennes vertus, s’il est vrai qu’ils en aient montré jamais 
 ; car, si ces vertus sont une recommandation pour les opprimés, elles
 appellent un double châtiment sur ceux qui commettent quelque infamie,
 parce qu’il leur appartenait d’autant moins de faillir. Qu’il ne leur
 serve de rien de gémir, d’invoquer la pitié, d’en appeler aux tombeaux
 de vos pères et à leur propre délaissement  ; car nous leur oppose-
 rions notre jeunesse bien plus cruellement traitée par eux  ; nous
 dirions le massacre de ceux dont les pères ont péri à Coronée en voulant
 rallier la Béotie à votre cause  ; nous invoquerions ceux qui gémissent
 aujourd’hui, vieillards délaissés  ; et tant de maisons désertes, qui
 vous supplient bien plus justement de leur accorder vengeance  ! On a
 droit à la pitié, quand on souffre sans l’avoir mérité  ; mais quand des
 hommes souffrent justement, comme ceux-ci, il y a lieu au con- traire de
 se réjouir. 
 « S’ils sont délaissés, ils le doivent à eux seuls  ; ils avaient les
 meilleurs alliés, et ils les ont repoussés volontairement. Sans avoir
 été offensés par nous, ils ont foulé aux pieds le droit et obéi à la
 haine bien plus qu’à la justice  ; même le châtiment qu’ils vont rece-
 voir n’égalera pas leur crime, car ils seront punis suivant les lois.
 Enfin, il n’est pas vrai, comme ils le prétendent, qu’ils
 nous aient tendu, au milieu du combat, une main suppliante  ; mais ils
 s’en sont remis euxmêmes, par un accord, aux décisions de la
 justice. 
 « Prenez donc en main, Lacédémoniens, la défense du droit commun de la
 Grèce, violé par eux  ; accordeznous une légitime récompense en retour
 du zèle que nous avons montré, nous victimes de ce droit méconnu  ; ne
 vous laissez pas séduire par leurs discours jusqu’à nous repousser  ;
 montrez aux Grecs, par un exemple, que ce n’est point à l’éloquence que
 vous accordez des prix, mais aux actions : quand elles sont bonnes, il
 suffît de les énoncer en peu de mots  ; mauvaises, les discours ornés et
 les belles paroles ne sont qu’un masque dont on les couvre. Si, au
 contraire, tous ceux qui ont le pouvoir, comme vous l’avez maintenant,
 sévissent contre les coupables  ; si vous rendez une sentence qui, comme
 exemple, s’applique à tous en même temps, on cherchera moins désormais à
 faire de beaux discours sur des actes injustes. »

LXVIII. Ainsi parlèrent les Thébains. Les juges lacédémoniens crurent que
 le mieux pour eux était de s’en tenir à la question proposée : « Si les
 Platéens leur avaient rendu quelque service pendant la guerre. » En
 effet, ils les avaient engagés primitivement à rester en repos,
 conformément au traité conclu avec Pausanias, après l’invasion des
 Mèdes  ; puis, avant l’investissement de la place, ils leur avaient
 proposé de rester neutres, d’après les stipulations du même traité, ce
 qui n’avait pas été accepté : ils pensaient donc que les Platéens, en
 rompant le traité, s’étaient, de propos délibéré, exposés au mal qu’on
 leur avait fait. Ils les firent venir, et demandèrent de nouveau à
 chacun d’eux : « si, dans le cours de la guerre, ils
 avaient fait quelque bien aux Lacédémoniens et à leurs alliés. » Sur
 leur réponse négative, ils étaient emmenés et mis à mort. Personne ne
 fut excepté. Il n’y eut pas moins de deux cents Platéens égorgés  ;
 vingt-cinq Athéniens, assiégés avec eux, subirent le même sort  ; les
 femmes furent réduites en servitude. 
 Quant à la ville, les Thébains la donnèrent à habiter, pendant un an
 environ, à des Mégariens chassés de leur patrie par une sédition, et à
 ceux des Platéens leurs partisans qui avaient survécu  ; mais ensuite
 ils la rasèrent tout entière jusqu’aux fondements. Avec les matériaux,
 ils élevèrent, près du temple de Junon, une hôtellerie de deux cents
 pieds de long, ayant tout autour des appartements hauts et bas. Ils
 firent entrer dans cette construction les toits et les portes des mai-
 sons de Platée  ; ils employèrent le fer et l’airain à des lits qui
 furent consacrés à Junon, et bâtirent en l’honneur de cette déesse un
 temple de pierre de cent pieds. Les terres furent confisquées et
 affermées pour dix ans au profit des Thébains. 
 Si les Lacédémoniens traitèrent les Platéens avec une telle rigueur, ce
 fut en quelque sorte, ou plutôt ce fut uniquement pour complaire aux
 Thébains, dont ils croyaient avoir besoin dans la guerre qui venait
 alors de commencer. 
 Ainsi périt Platée, quatre-vingt-treize ans après être entrée dans
 l’alliance d’Athènes.

LXIX. Cependant les quarante vaisseaux péloponnésiens qui étaient allés
 secourir Lesbos et qui fuyaient alors en haute mer, toujours poursuivis
 par les Athéniens, essuyèrent à la hauteur de l’ile de Crète une tempête
 qui les dispersa. Ils regagnaient en désordre les côtes du
 Péloponnèse, lorsqu’ils rencontrèrent à Cyllène treize trirèmes de
 Leucade et d’Arabracic, sous les ordres de Brasidas, fils de Tellis,
 envoyé comme conseiller auprès d’Alcidas. Les Lacédcmoniens, ayant
 manqué leur projet sur Lesbos, voulaient augmenter leur flotte et faire
 voile vers Corcyre alors en proie aux séditions  ; comme les Athéniens
 n’avaient alors que douze bâtiments à Naupacte, leur but était de les
 devancer avant qu’ils eussent pu envoyer d’Athènes des vaisseaux de
 renfort. Brasidas et Alcidas disposaient tout pour cette entreprise.

LXX. Les troubles de Corcyre avaient commencé au retour des citoyens
 faits prisonniers au combat naval d’Épidamne. Les Corinthiens disaient
 les avoir relâchés moyennant une rançon de huit cents talents, garantie
 par leurs proxènes  ; mais en réalité ils avaient obtenu d’eux
 l’engagement de leur soumettre Corcyre. Et, en effet, ils se mirent à
 intriguer et à circonvenir chacun des citoyens, pour soulever la ville
 contre les Athéniens. Deux vaisseaux, l’un athénien, l’autre co-
 rinthien, étant arrivés avec des ambassadeurs, on entra en conférences :
 les Corcyréens décrétèrent qu’ils resteraient alliés des Athéniens,
 conformément au traité, mais qu’ils conserveraient avec les Péloponné-
 siens leurs anciennes relations d’amitié. Il y avait alors à Corcyre un
 certain Pithéas, proxène volontaire des Athéniens , et chef du parti
 populaire. Ceux de la faction opposée le citèrent en justice, sous
 prétexte qu’il voulait soumettre Corcyre au joug athénien. Il fut absous et cita à son tour cinq de ses accusateurs,
 choisis parmi les plus riches, comme coupables d’avoir coupé des
 échalas dans le bois
 sacré de Jupiter et dans celui d’Alcinoüs. L’amende pour chaque échalas
 était d’un staière. Ils furent condamnés  ; comme l’amende était
 considérable, ils se réfugièrent en qualité de suppliants dans les
 temples, et demandèrent qu’on leur assignât des termes pour se libérer.
 Mais Pithéas, qui se trouvait en même temps membre du conseil, fit
 décider qu’on leur appliquerait la loi. Alors, voyant leur demande
 repoussée aux termes de la loi, informés d’ailleurs que Pithéas voulait,
 pendant qu’il siégeait encore au conseil, engager le peuple dans une
 alliance offensive et défensive avec Athènes, ils formèrent un complot,
 s’armèrent de poignards et pénétrèrent à l’improviste au milieu du
 conseil. Là ils égorgèrent Pithéas avec d’autres sénateurs et une
 soixantaine de particuliers. Quelques-uns des partisans de Pithéas, mais
 en petit nombre, se réfugièrent sur la trirème athénienne qui était
 encore dans le port.

LXXI. Après cette exécution les conjurés convoquèrent les Corcyréens ils
 leur dirent que ce qu’ils venaient de faire était pour le mieux  ; qu’on
 n’avait plus à craindre désormais d’ètre asservi par les Athé- niens, et
 qu’il fallait à l’avenir n’admettre dans le port aucun des peuples
 rivaux, à moins qu’ils ne se présentassent sur un seul vaisseau et avec
 des intentions pacifiques  ; que s’ils venaient avec plusieurs
 bâtiments, on devait les traiter en ennemis. Cette déclaration faite,
 ils forcèrent le peuple à la ratifier, et sur-le- champ
 ils envoyèrent des députés à Athènes, afin de présenter les faits sous
 le jour le plus favorable pour eux, et pour engager ceux des leurs qui
 s’y étaient réfugiés à ne faire aucune démarche hostile, s’ils ne
 voulaient s’exposer à des représailles.

LXXII. A l’arrivée de ces députés, les Athéniens les arrêtèrent comme
 factieux, ainsi que tous ceux qu’ils avaient gagnés, et les déposèrent à
 Corcyre. Sur ces entrefaites une trirème corinthienne arriva à Corcyre
 avec des ambassadeurs de Lacédémone  ; les chefs du gouvernement
 attaquèrent alors le parti populaire et furent vainqueurs. Mais, la nuit
 étant survenue, le peuple se retira à la citadelle et sur les hauteurs
 de la ville  ; il y concentra ses forces et s’y établit solidement. Il
 occupait aussi le port Hyllaïque. Ceux de l’autre parti s’emparèrent de
 la place publique, où la plupart d’entre eux avaient leurs maisons,
 ainsi que du port situé près de cette place, du côté du continent.

LXXIII. Le lendemain, il y eut quelques légères escarmouches. Chacun des
 deux partis envoya dans la campagne engager les habitants à se joindre à
 lui, sous promesse de la liberté. La plupart se rallièrent au peuple  ;
 l’autre faction reçut du continent un secours de huit cents hommes.

LXXIV. Après un jour d’intervalle, on en vint aux mains de nouveau. Le
 peuple, qui avait l’avantage de la position et du nombre, fut vainqueur 
 ; les femmes le secondèrent vaillamment, en lançant des tuiles du haut
 des maisons, et elles bravèrent le tumulle du combat avec un courage
 au-dessus de leur sexe. La défaite eut lieu vers le soir  ; ceux de la
 faction oligarchique, craignant que le peuple n’emportât le port au
 premier choc et ne les massacrât, mirent le feu, pour
 former une barrière, aux bâtiments qui entouraient la place et aux
 boutiques, sans épargner ni leurs propres maisons, ni celles des autres.
 Des richesses considérables, appartenant au commerce, furent anéanties
 dans cet incendie  ; la ville tout entière courait risque d’être
 détruite, s’il se fût élevé un vent qui eût porté la flamme de ce côté.
 Le combat cessa alors  ; les deux partis passèrent la nuit sans rien
 entreprendre, mais toujours sur leurs gardes. Le peuple étant vainqueur,
 le vaisseau de Corinthe repartit furtivement, et la plupart des
 auxiliaires repassèrent sur le continent sans être aperçus.

LXXV. Le lendemain, Nicoslrate, fils de Diitréphès, arriva à Naupacte
 avec un secours de douze vaisseaux et cinq cents hoplites messéniens. Il
 ouvrit une négociation et leur persuada, pour amener une réconcilia-
 tion mutuelle, de mettre en jugement les dix citoyens les plus coupables
 (ceux-ci prirent aussitôt la fuite)  ; de permettre aux autres de
 rester, et de faire entre eux et avec les Athéniens un traité d’alliance
 offensive et défensive. Cette négociation terminée, il se préparait à
 partir, lorsque les chefs du parti populaire lui demandèrent de leur
 laisser cinq de ses vaisseaux, pour s’opposer au retour de leurs
 adversaires. Ils s’engageaient d’ailleurs à équiper un même nombre de
 leurs propres bâtiments, et à les faire partir avec lui. Nicostrate y
 ayant consenti, ils enrôlèrent leurs ennemis pour le service des
 vaisseaux. Cependant, ceux-ci, craignant d’être envoyés à Athènes,
 allèrent s’asseoir en suppliants dans le temple des Dioscures.
 Nicostrate essaya, mais inutilement, de les faire relever et de les rassurer : le peuple alors saisit ce prétexte pour courir
 aux armes, comme si leur répugnance à s’embarquer avec les Athéniens eût
 caché des intentions perfides  ; il pénétra dans leurs maisons pour
 enlever les armes, et il aurait même massacré, sans l’opposition de Ni-
 costrate, quelques-uns d’entre eux qu’il y rencontra. Les autres, voyant
 ce qui se passait, allèrent s’asseoir en suppliants dans le temple de
 Junon. Ils n’étaient pas moins de quatre cents. Mais le peuple,
 craignant qu’ils n’excitassent quelque soulèvement, sut leur persuader
 de quitter cet asile  ; il les transporta dans l’île qui est en face du
 temple de Junon, et y fit passer ce qui leur était nécessaire.

LXXVI. Les troubles en étaient à ce point, lorsque, quatre ou cinq jours
 après la transportation de ces citoyens dans l’île, les vaisseaux
 péloponnésiens, stationnés à Cyllène depuis leur retour de l’expédition
 d’Ionie, parurent au nombre de cinquante-trois. Ils étaient commandés,
 comme auparavant, par Alcidas  ; Brasidas l’accompagnait en qualité de
 conseil. Ils relâchèrent au port de Sybota, sur le continent, et, au
 point du jour, ils firent voile pour Corcyre.

LXXVII. Les Corcyréens furent dans un trouble extrême : effrayés tout à
 la fois de la situation intérieure et de l’arrivée de la flotte, ils
 équipèrent soixante vaisseaux  ; à mesure qu’ils étaient prêts, ils les
 envoyaient à l’ennemi  ; en cela ils agissaient contre l’avis des
 Athéniens, qui leur conseillaient de les laisser sortir euxmêmes les
 premiers, et de venir ensuite les soutenir avec toutes leurs forces.
 Comme leurs vaisseaux se présentaient séparément au combat, il y en eut
 deux qui passèrent aussitôt à l’ennemi  ; sur d’autres, les équipages
 se battaient entre eux  ; le désordre était partout.
 Les Péloponnésiens, s’apercevant de ce tumulte, opposèrent vingt
 bâtiments seulement aux Corcyréens, et le reste aux douze vaisseaux
 athéniens, au nombre desquels étaient la Salaminienne et le Paralus .

LXXVIII. Les Corcyréens, faisant des attaques partielles et mal
 combinées, eurent beaucoup à souffrir. Les Athéniens, au contraire,
 craignant d’être enveloppés et accablés par le nombre, se gardèrent bien
 d’attaquer la masse ou le centre de l’ennemi  ; ils fondirent sur une
 des ailes et coulèrent un bâtiment. Ensuite ils se mirent à voguer
 autour de la flotte péloponnésienne, rangée en bataille, et essayèrent
 d’y jeter le désordre. Ceux qui étaient opposés aux vaisseaux de Corcyre
 s’aperçurent de cette manœuvre, et, craignant qu’il n’arrivât la même
 chose qu’à Naupacte, ils vinrent au secours des leurs. Tous leurs
 vaisseaux réunis voguèrent alors en même temps contre les Athéniens.
 Ceux-ci commencèrent à rétrograder lentement, en ramant à la poupe  ;
 leur but était, avant tout, de permettre à la flotte corcyréenne
 d’opérer sa retraite, pendant qu’eux-mêmes reculaient peu à peu, et
 attiraient sur eux tout l’effort de l’ennemi. Ainsi se passa ce combat
 naval, qui finit au coucher du soleil.

LXXIX. Les Corcyréens, dans la crainte que les ennemis ne profitassent de
 leur victoire, soit pour attaquer la ville, soit pour enlever de l’île
 les citoyens qu’on y avait déposés, ou pour exciter quelque mouvement,
 ramenèrent au temple de Junon ceux qui étaient dans l’ìle, et firent
 bonne garde dans la place. Mais les Péloponnésiens n’osèrent pas
 attaquer la ville, malgré leur victoire navale  ; ils firent voile, avec
 treize vaisseaux corcyréens qu’ils avaient pris, vers le
 continent d’où ils étaient partis. Le lendemain, ils n’osèrent pas da-
 vantage se porter contre Corcyre, quoiqu’on y fût dans le trouble et la
 consternation, et que Brasidas le conseillât, dit-on, à Alcidas. Mais
 son avis ne put prévaloir : ils firent une descente au promontoire de
 Leucimne et ravagèrent la campagne.

LXXX. Cependant le peuple de Corcyre, craignant toujours une attaque de
 la part de la flotte, entra en négociation avec les suppliants et le
 reste de leurs partisans, pour aviser aux moyens de sauver la ville. Il
 détermina quelques-uns d’entre eux à s’embarquer  ; car on avait,
 néanmoins, armé trente vaisseaux, dans l’attente de la flotte ennemie.
 Mais les Péloponnésiens, après avoir dévasté le pays jusqu’à midi, se
 retirèrent  ; à l’entrée de la nuit, ils avaient été avertis par des
 signaux que soixante vaisseaux athéniens s’avançaient de Leucade contre
 eux. En effet, les Athéniens, informés de la sédition et sachant que les
 vaisseaux aux ordres d’Alcidas devaient faire voile contre Corcyre,
 avaient fait partir cette flotte, sous le commandement d’Eury- médon,
 fils de Théoclès.

LXXXI. Les Péloponnésiens, sans perdre un instant, se hâtèrent de
 retourner chez eux pendant la nuit, en longeant la côte. Ils
 transportèrent leurs vaisseaux par-dessus l’isthme de Leucade , dans la crainte d’être aperçus s’ils en faisaient le tour, et opérèrent leur re-
 traite. Quand les Corcyréens apprirent l’arrivée des vaisseaux athéniens
 et le départ de la flotte ennemie, ils firent entrer dans la ville les
 cinq cents Messéniens qui étaient restés jusque-là hors des murs, et
 envoyèrent les vaisseaux qu’ils avaient équipés croiser dans le port
 Hyllaïque . Tous ceux de leurs ennemis qui tombèrent entre leurs
 mains, dans cette croisière, furent massacrés. Ils jetèrent à la mer
 ceux qu’ils avaient décidés à monter sur les vaisseaux et les
 abandonnèrent. Pénétrant ensuite dans le temple de Junon, ils obtinrent
 d’une cinquantaine des suppliants qu’ils se soumissent à un jugement, et
 les condamnèrent tous à mort. Ceux des suppliants qui avaient résisté à
 leurs insinuations, et c’était le plus grand nombre, voyant ce qui se
 passait, s’entre-tuèrent dans le temple même. Quelques-uns se pendirent
 aux arbres  ; d’autres se tuèrent autrement, chacun comme il put. 
 Pendant les sept jours qu’Eurymédon resta à Corcyre, avec ses soixante
 vaisseaux, les Corcyréens ne cessèrent de massacrer tous ceux qu’ils
 regardaient comme leurs ennemis, sous prétexte qu’ils voulaient détruire
 le gouvernement populaire. Quelques-uns périrent victimes d’inimitiés
 privées  ; des créanciers furent tués par leurs débiteurs, on vit à la
 fois tous les genres de mort  ; aucune des horreurs qui se commettent
 ordinairement en pareil cas ne fut épargnée. On vit pis encore  ; le
 père égorgeait le fils  ; les suppliants étaient arrachés
 des temples et massacrés sur le seuil  ; quelques-uns furent murés dans
 le temple de Bacchus et y moururent de faim. Tant fut atroce cette
 sédition  ! Elle le parut encore davantage parce qu’elle était la
 première.

LXXXII. En effet, la Grèce tout entière, pour ainsi dire, fut, dans la
 suite, ébranlée par les séditions : la division était partout  ; les
 chefs du parti populaire appelaient les Athéniens, et la faction
 oligarchique les Lacédémoniens . En temps de paix on n’aurait eu
 aucun prétexte pour réclamer leur secours, et on n’était pas en mesure
 de le faire  ; mais une fois en guerre, lorsque chacun des deux partis
 cherchait des alliances, en vue de nuire au parti contraire et
 d’augmenter en même temps sa propre puissance, ces appels devenaient
 faciles à ceux qui méditaient quelque révolution. De nombreuses
 calamités fondirent sur les villes en proie aux séditions. Au reste, ces
 mêmes calamités se renouvelleront toujours, tant que la nature humaine
 sera la même, mais plus ou moins terribles, et diffé- rentes par leurs
 caractères suivant la diversité des circonstances au milieu desquelles
 elles se produiront. En temps de paix et au sein de la prospérité, les
 États et les particuliers ont un meilleur esprit, parce qu’ils ne sont
 point jetés, contre leur gré, dans de dures nécessités  ; mais la
 guerre, en supprimant les facilités journalières de la vie, enseigne la
 violence et assimile les passions de la multitude à l’âpreté des
 temps. 
 
 Les villes étaient donc en proie aux séditions : si quelqu’une était
 restée en arrière, lorsqu’on y apprenait ce qui s’était passé ailleurs,
 on s’ingéniait à dépasser de bien loin les excès des autres et à
 signaler son esprit d’invention par la perfide habileté des attaques et
 l’atrocité de supplices inouïs. On en vint à changer arbitrairement
 l’acception ordinaire des mots qui caractérisent les actions : l’audace
 insensée fut érigée en noble dévouement au parti  ; la lenteur
 prévoyante passa pour lâcheté déguisée, la prudence pour un masque de la
 pusillanimité, la rectitude des vues en toutes choses pour incapacité
 absolue  ; l’emportement aveugle devint l’apanage de l’homme de cœur  ;
 réfléchir pour ne rien compromettre, c’était chercher un prétexte
 spécieux pour s’esquiver  ; l’homme violent était toujours un homme sûr,
 son contradicteur un suspect  ; savoir préparer une intrigue et la mener
 à bonne fin était capacité, l’éventer était plus habile encore  ;
 prendre ses mesures pour n’avoir pas besoin de cette double habileté,
 c’était travailler à la dissolution de son parti et avoir peur de ses
 adversaires  ; en un mot, devancer un autre dans l’accomplissement d’une
 mauvaise action, l’y pousser s’il n’y songeait pas, était chose digne
 d’éloges. La parenté était un lien moins intime que les relations de
 parti , parce que là on trouvait
 plus d’empressement à tout oser sans objection  ; car on formait ces
 liaisons, non en vue d’un intérêt avoué par les lois établies, mais pour
 sa- tisfaire sa cupidité en violation des lois. La
 confiance qu’on s’accordait mutuellement reposait bien moins sur le
 respect de la loi divine que sur une commune révolte contre la loi. Si
 on accueillait ce que disait de bon un adversaire, c’était pour se
 précautionner contre ses actes quand il avait le dessus, et non par
 générosité. On aimait mieux avoir à se venger que n’avoir pas été
 offensé le premier. Les serments de réconciliation, s’il s’en faisait
 parfois, prêtés de part et d’autre dans un instant critique, étaient
 respectés pour le moment, parce qu’on n’avait pas d’ailleurs les moyens
 de s’en affran- chir  ; mais, à l’occasion, celui qui osait le premier,
 quand il voyait son adversaire sans défense, trouvait bien plus de
 plaisir à se venger par trahison qu’à force ouverte  ; car il calculait
 qu’outre l’avantage de ne courir aucun risque, il s’assurait, en
 triomphant par la ruse, la palme de l’habileté, et en effet, il est plus
 facile, en général, de passer pour habile homme quand on est malhonnête,
 que pour honnête homme quand on est malhabile  ; et tandis qu’on rougit
 de l’un, on se fait gloire de l’autre. 
 La cause de tous ces maux était la fureur de dominer, inspirée par
 l’ambition et la cupidité . De là
 nais- sait, une fois les rivalités soulevées, l’esprit de trouble et
 d’audace. Les chefs de parti, dans les villes, mettaient en avant, de
 part et d’autre, des mots spécieux  ; par exemple leurs préférences soit
 pour l’égalité politique du peuple, soit pour une aristocratie modérée 
 ; ils n’avaient qu’un but, disaient-ils : servir l’intérêt 
 public  ; mais, en réalité, ils mettaient tout en œuvre pour se
 supplanter mutuellement : ils se portaient aux derniers excès et se
 vengeaient avec usure, sans calculer, dans l’application des peines, ni
 la justice, ni l’intérêt de l’État, sans autre règle que le désir de
 complaire à leur parti. Lorsqu’ils s’étaient emparés du pouvoir, soit au
 moyen de condamnations injustes, soit à main armée, ils n’hésitaient
 jamais à assouvir leurs haines  ; aussi n’y avait-il plus aucun respect
 des lois les plus sacrées, et on estimait surtout ceux qui savaient
 satisfaire leurs passions haineuses sous le voile de belles paroles.
 Quant aux citoyens modérés, ils étaient victimes des deux factions, soit
 parce qu’ils ne combattaient pas avec elles, soit parce qu’on enviait
 leur sécurité.

LXXXIII. C’est ainsi que, grâce aux séditions, la Grèce vit se produire
 tous les genres d’iniquités : la simplicité confiante, partage ordinaire
 des âmes élevées, devint un objet de risée, et disparut. Partout
 prévalurent les dissensions mutuelles et les habitudes de suspicion. Il
 n’y avait pour faire cesser ces défiances ni parole assez sûre, ni
 serments assez redoutables : chacun, dominé par la pensée qu’on ne
 pouvait compter sur rien de stable, ne songeait qu’à se garantir contre
 la violence, sans pouvoir se fier à personne. L’avantage était
 ordinairement aux intelligences les plus vulgaires  ; car le sentiment
 de leur propre insuffisance et de l’habileté de leurs adversaires leur
 faisant craindre de n’avoir pas l’avantage de la parole, et d’être
 devancés par les intrigues de rivaux plus adroits et plus féconds en
 ressources, ils allaient audacieusement au fait. Les autres, au
 contraire, dédaignaient des adversaires dont ils se
 croyaient toujours assurés de pressentir les desseins, et ne croyaient
 pas nécessaire de recourir aux actes pour atteindre un résultat qu’ils
 pouvaient obtenir par la supériorité de l’intelligence  ; ils ne pre-
 naient dès lors aucune précaution  ; aussi succombaientils le plus
 souvent.

LXXXIV. Ce fut Corcyre qui, la première, donna l’exemple de ces excès. On
 y vit toutes les vengeances que des hommes, soumis jusque-là à un
 gouvernement insolent et violent, pouvaient se permettre contre leurs
 anciens oppresseurs, maintenant à leur discrétion. Des malheureux, pour
 se soustraire à leur misère habituelle, et plus souvent encore pour
 satisfaire leur ardente convoitise du bien d’autrui, rendaient d’iniques
 sentences  ; d’autres, sans être conduits par la cupidité, s’attaquaient
 au contraire à leurs égaux. Dominés généralement par l’ignorance et la
 brutalité, ils se montraient farouches et inexorables. La vie sociale
 fut alors profondément troublée dans cette ville : la nature humaine,
 ordinairement portée à la violence, même sous le règne des lois, prit
 plaisir, une fois les lois vaincues, à se montrer effrénée dans ses
 fureurs, au-dessus de la justice, ennemie de toute supériorité. On n’eût
 point ainsi préféré la vengeance à tout ce qu’il y a de sacré, le lucre
 à la justice, si l’envie n’avait une tendance naturelle à nuire  ; mais
 les hommes, quand il s’agit de se venger des autres, se plaisent à
 abolir d’avance les règles du droit commun applicables à la
 circonstance, et qui laissent toujours au malheureux quelque espoir de
 salut  ; ils se privent ainsi eux-mêmes d’une garantie dont ils pourront
 avoir besoin un jour au moment du danger.

LXXXV. Telles furent les fureurs dont les Corcyréens donnèrent les
 premiers l’exemple, dans leurs dissensions réciproques. Eurymédon et les
 Athéniens partirent avec leur flotte. Plus tard les Corcyréens fu-
 gitifs, qui avaient échappé au nombre de cinq cents, s’emparèrent de
 forts situés sur le continent et se rendirent maîtres de la côte, en
 face de leur patrie. Partant de là pour aller piller les habitants de
 l’ile, ils leur firent beaucoup de mal et réduisirent la ville à une
 grande disette. Ils envoyèrent aussi des députés à Lacédémone et à
 Corinthe pour solliciter leur rentrée : mais, comme ces démarches
 restaient sans résultat, ils se procurèrent, quelque temps après, des
 vaisseaux de transport et des troupes auxiliaires et passèrent dans
 l’ile au nombre de six cents. Là ils brûlèrent leurs vaisseaux, afin de
 n’avoir plus d’autre espérance que celle de s’emparer du pays  ; ils
 s’établirent sur le mont Istone , où ils bâtirent une forteresse, et
 de là harcelèrent ceux de la ville et se rendirent maîtres de ia
 campagne.

LXXXVI. A la fin du même été, les Athéniens envoyèrent vingt vaisseaux en
 Sicile, sous le commandement de Lachès , fils de Mélanopus, et de Charœadès, fils
 d’Euphiletus. Les Syracusains et les Léontins étaient alors en
 guerre . Les premiers avaient dans leur
 alliance toutes les villes doriennes qui, dès le commencement
 des hostilités, s’étaient rangées au parti des Lacédémoniens, sans
 cependant prendre part à la guerre. Camarina faisait seule exception.
 Les Léontins étaient alliés des villes chalcidiennes et de Camarina. En Italie, les
 Locriens tenaient pour Syracuse, et Rhégium pour les Léontins, en vertu
 de la communauté d’origine. Les alliés des Léontins députèrent auprès
 des Athéniens   ; et, sous prétexte d’une ancienne
 alliance et de leur qualité d’Ioniens, ils les engagèrent à leur envoyer
 des vaisseaux  ; car les Syracusains les tenaient alors assiégés par
 terre et par mer. Les Athéniens leur accordèrent ce secours  ; le
 prétexte fut la communauté d’origine  ; mais en réalité ils voulaient
 empêcher l’importation des blés siciliens dans le Péloponnèse, et
 s’assurer en même temps par un premier essai s’il leur serait possible
 de ranger la Sicile sous leur domination. Ils descendirent à Rhégium, en
 Italie, et firent la guerre de concert avec leurs alliés. L’été
 finit.

LXXXVII. L’hiver suivant, la peste fondit une seconde fois sur les
 Athéniens : sans avoir jamais cessé complètement, elle leur avait
 cependant laissé quelque trêve. Dans cette seconde invasion elle ne dura
 pas moins d’une année, et deux ans dans la première. Rien ne fut plus
 funeste à la puissance athénienne : dans les rangs de l’armée, ils ne
 perdirent pas moins de quatre mille quatre cents hoplites et trois cents
 cava- liers  ; dans le reste du peuple le nombre des
 victimes lut incalculable . Ce fut alors aussi qu’eurent lieu ces fréquents
 tremblements de terre, à Athènes, en Eubée, chez les Béotiens, et
 particulièrement à Orchomène de Béotie.

LXXXVIII. Le même hiver les Athéniens qui étaient en Sicile et les
 habitants de Rhégium firent, avec trente vaisseaux, une expédition
 contre les îles nommées Éoliennes : le manque d’eau ne permet pas d’y faire la guerre en
 été. Elles sont au pouvoir des Lipariens, colonie de Cnide. Ils habitent
 l’une d’elles, qui est peu étendue et porte le nom de Lipara  ; c’est de
 là qu’ils vont cultiver les autres, Didyme, Strongyle et Hiéra. Les gens
 du pays croient que Vulcain tient ses forges à Hiéra, parce qu’on y voit
 de nombreux jets de flamme pendant la nuit, et de fumée pendant le jour.
 Ces ìles, situées en face des côtes des Sicules et des Messéniens,
 étaient alliées des Syracusains. Les Athéniens les ravagèrent  ; mais
 ils ne purent obtenir leur soumission et retournèrent à Rhégium. L’hiver
 finit, et avec lui la cinquième année de celle guerre, dont Thucydide a
 écrit l’histoire.

LXXXIX. L’été suivant, les Péloponnésiens et leurs alliés, sous la
 conduite d’Agis, fils d’Archidamus, roi des Lacédémoniens, s’avancèrent
 jusqu’à l’isthme pour envahir l’Attique  ; mais, de nombreux
 tremblements de terre étant survenus, ils retournèrent sur leurs pas et
 l’invasion n’eut pas lieu. A cette époque de fréquents 
 tremblements, on vil tout à coup, à Orobies , en Eubée, la mer s’avancer par
 un point de la terre ferme  ; les flots soulevés envahirent une portion
 de la ville  ; certaines parties furent submergées, tandis qu’ailleurs
 les eaux se retiraient, et ce qui était terre autrefois est mer
 aujourd’hui. Tous ceux qui furent surpris avant d’avoir pu gagner en
 courant les hauteurs périrent dans ce désastre. A l’île d’Atalante près des Locriens d’Oponte, eut lieu une
 inondation du même genre, qui renversa une partie du fort des Athéniens
 : deux vaisseaux se trouvaient à sec sur le rivage  ; il y en eut un de
 brisé. La mer sortit également de son lit à Péparèthe, mais sans
 submerger la ville  ; le tremblement de terre renversa une partie de la
 muraille, ainsi que le prytanée et quelques autres maisons, mais en
 petit nombre. Ces irruptions des eaux tiennent, ce me semble, à ce que’e
 tremblement de terre refoulant les flots là où il est le plus violent,
 ceux-ci refluent soudain et débordent avec d’autant plus de violence  ;
 car je ne pense pas qu’un pareil phénomène puisse se produire autrement
 que par un tremblement de terre.

XC. Le même été, plusieurs peuples se firent respectivement la guerre en
 Sicile, chacun suivant l’occurrence. Il y eut en particulier entre les
 Siciliens des engagemens dans lesquels les Athéniens marchèrent avec
 leurs alliés. Je me contenterai de rappeler ce que firent de plus
 important soit les Athéniens et leurs alliés, soit les adversaires de
 ces derniers dans leurs engagements contre les Athéniens. Charœadès,
 général des Athéniens, ayant été tué en combattant les
 Syracu- sains, Lachès, investi du commandement de toute la flotte,
 marcha avec les alliés contre Mylé , l’une
 des places des Messéniens. Cette ville se trouvait gardée par deux corps
 de Messéniens, qui dressèrent une embuscade contre les troupes de
 débarquement. Mais les Athéniens et leurs alliés les mirent en fuite et
 en tuèrent un grand nombre. Ils attaquèrent ensuite les remparts et
 forcèrent les habitants à leur livrer par capitulation la citadelle, et
 à marcher avec eux contre les Messéniens. Ceux-ci, attaqués par les
 Athéniens et leurs alliés, se soumirent à leur tour, donnèrent des
 otages, et fournirent toute espèce de sûretés.

XCI. Le même été, les Athéniens envoyèrent trente vaisseaux autour du
 Péloponnèse, sous le commandement de Démosthènes , fils d’Alcisthènes, et de
 Proclès, fils de Théodorus. Une autre flotte de soixante voiles,
 commandée par Nicias, fils de Nicératus, fut expédiée contre Mélos . Les Méliens, peuple
 insulaire, ne voulant ni se soumettre, ni entrer dans leur alliance,
 leur dessein était de les réduire. Mais après avoir ravagé le pays, sans
 les amener à composition, ils quittèrent Mélos, firent voile pour
 Oropos, en face de cette île , et y
 abordèrent la nuit. Les hoplites débarquèrent aussitôt et se portèrent à
 pied sur Tanagre, en Béotie. Les habitants d’Athènes, sous
 le commandement d’Hip- ponicus ,
 fils de Callias, et d’Eurymédon, fils de Thouclès, vinrent en masse, à
 un signal donné, les y rejoindre par terre. Ils campèrent tout le jour
 dans les champs de Tanagre, les ravagèrent, et y bivaquèrent la nuit. Le
 lendemain ils vainquirent dans un combat un parti de Tanagriens, sorti
 de la ville pour les attaquer, et quelques Thébains venus à leurs
 secours. Ils enlevèrent des armes, dressèrent un trophée, et s’en
 retournèrent, les uns à la ville, les autres sur leurs vaisseaux. Nicias
 suivit les côtes avec ses soixante vaisseaux, ravagea la partie maritime
 de la Locride et rentra au port.

XCII. Vers le même temps, les Lacédémoniens fondèrent la colonie
 d’Héraclée, en Trachinie :
 voici dans quel but : toute la population de Mélos se divise en trois
 parties, les Paraliens, les Hiériens et les Trachiniens. Ces derniers,
 poussés à bout par la guerre que leur faisaient les Œtéens, leurs
 voisins, étaient tout d’abord disposés à s’unir aux Athéniens  ; mais,
 craignant de ne pas les trouver fidèles, ils envoyèrent une ambassade à
 Lacédémone : Tisamène fut chargé de cette mission. Les Doriens,
 métropolitains des Lacédémoniens, se joignirent à cette députation pour
 faire la même de- mande, car ils étaient aussi harcelés par les Œtéens.
 Les Lacédémoniens, après les avoir entendus, conçurent le dessein
 d’envoyer une colonie pour défendre à la fois les Trachiniens et les
 Doriens. L’emplacement d’Hé- raclée leur semblait
 d’ailleurs très convenablement choisi, en vue de la guerre contre les
 Athéniens  ; car on pourrait y équiper contre l’Eubée une flotte qui
 n’aurait qu’un court trajet à faire  ; cette ville d’ailleurs devait
 être avantageusement située sur la route de Thrace : aussi étaient-ils
 impatients de faire cet éta- blissement. En conséquence ils consultèrent
 d’abord l’oracle de Delphes, et, sur sa réponse favorable, ils
 envoyèrent des colons, tant de la Laconie que des pays voisins  ; ils
 autorisèrent aussi ceux des autres Grecs qui le voudraient à s’adjoindre
 à eux, à l’exception des peuples de race ionienne ou achéenne, et de
 quelques autres . Trois Lacédémoniens présidèrent
 à la fondation de la colonie, Léon, Alcidas et Damagon. Rendus sur les
 lieux ils fortifièrent à nouveau la ville, qui porte maintenant le nom
 d’Héraclée. Elle est à quarante stades des Thermopyles et à vingt de la
 mer . Ils
 disposèrent un chantier maritime, et firent les premiers travaux du côté
 des Thermopyles, dans le défilé même, afin que l’établissement fût plus
 facile à défendre.

XCIII. Les Athéniens, lors de la colonisation de cette ville, conçurent
 d’abord des craintes, et pensèrent que cette entreprise était dirigée
 tout particulièrement contre l’Eubée  ; car de là au promontoire Cé-
 néon ,
 en Eubée, il n’y a qu’un trajet fort court. Mais dans la suite
 l’événement ne répondit pas à leurs craintes, et ils n’eurent jamais
 rien à souffrir de ce côté. En voici la raison  ; les Thessaliens, dont
 la puis- sance était prépondérante dans ces contrées, et
 contre lesquels avait été fondée la colonie, craignirent d’avoir des
 voisins trop redoutables  ; ils les harcelèrent et ne cessèrent pas
 d’attaquer ces nouveaux hòtes, qu’ils ne les eussent complètement
 ruinés. Et cependant la colonie avait été très nombreuse tout d’abord  ;
 car cha- cun y venait avec confiance et croyait à la stabilité d’un
 établissement fondé par les Lacédémoniens. Les commandants envoyés par
 les Lacédémoniens contribuèrent puissamment aussi à la ruine des
 affaires et à la dépopulation, en intimidant la plupart des habitants
 par la dureté et même par l’injustice de leur administration : il n’en
 fut que plus facile à leurs voisins de prendre sur eux l’avantage.

XCIV. Le même été, dans le temps même où les Athéniens étaient occupés à
 Mélos, ceux d’entre eux qui, avec trente vaisseaux, croisaient autour du
 Péloponnèse, après avoir tué dans une embuscade quelques soldats de la
 garnison d’Ellomène, en Leucadie, se portèrent sur Leucade avec des
 forces plus considérables. Tous les Acarnanes en masse, à l’exception
 des OEniades, les suivirent, ainsi que les Zacynthiens, les
 Céphalléniens et quinze vaisseaux de Corcyre. Ils ravagèrent le pays,
 tant au delà de l’isthme qu’en deçà, dans la partie où sont situés
 Leucade et le temple d’Apollon. Les Leucadiens, contenus par la su-
 périorité du nombre, ne firent aucun mouvement. Les Acarnanes prièrent
 Démosthènes, général des Athéniens, d’investir la place au moyeu d’un
 mur fortifié  ; ils espéraient la réduire aisément et se débarrasser
 d’une ville qu’ils avaient toujours eue pour ennemie  ; mais, dans le
 même temps, les Messéniens persuadèrent à Dé- mosthènes
 qu’il serait digne de lui, ayant sous la main des forces considérables,
 d’attaquer les Étoliens. Ils lui représentèrent que ce peuple était
 ennemi de Naupacte  ; que, s’il les subjuguait, il lui serait facile de
 soumettre aux Athéniens le reste de l’Épire de ce côté  ; que les
 Étoliens étaient à la vérité un peuple nombreux et brave, mais
 qu’habitant des bourgades sans murailles et fort éloignées les unes des
 autres, armés seulement à la légère, ils seraient aisément vaincus avant
 d’avoir pu se prêter un mutuel secours. Ils lui conseillaient d’attaquer
 d’abord les Apodoles, ensuite les Ophioniens, et après eux les
 Eurytanes . Ces peuples
 forment la portion la plus considérable des Étoliens, parlent une langue
 tout à fait inconnue, et se nourrissent, dit-on, de chair crue. Une fois
 qu’on les aurait réduits, le reste se rendrait aisément.

XCV. Démosthènes se laissa persuader, pour complaire aux Messéniens, et
 surtout par cette considération que, sans recourir aux forces
 athéniennes, il pourrait, avec l’aide des Épirotes alliés et des
 Étoliens, marcher par terre contre les Béotiens, en traversant le pays
 des Locriens Ozoles pour se rendre à Citinium le Dorique. De là,
 laissant à droite le Parnasse, il descendrait jusqu’en Phocide  ; il
 espérait que les Phocéens, en raison de l’amitié qui les avait de tout
 temps unis aux Athéniens, se joindraient volontairement à lui, ou que,
 du moins, ils pourraient y être forcés. Une fois en Phocide, il se
 trouvait à portée de la Béotie qui y confine. 
 
 Il s’embarqua donc à Leucade avec toute son armée, au grand déplaisir des
 Acarnanes, et suivit la côte jusqu’à Sollium. Les Acarnanes, lorsqu’il
 leur communiqua son projet, refusèrent de le suivre, piqués de ce qu’il
 n’avait pas investi Leucade. Demosthènes marcha contre les Étoliens avec
 le reste de son armée, Céphalléniens, Messéniens, Zacynthiens, et trois
 cents soldats de marine, tous Athéniens et montés sur les vaisseaux
 d’Athènes  ; car les quinze vaisseaux de Corcyre s’étaient retirés. Il
 partit d’OEnéon dans la Locride. Les Locriens Ozoles de cette contrée
 étaient alliés des Athéniens et devaient venir le rejoindre, avec toutes
 leurs forces, dans l’intérieur du pays. Voisins des Étoliens et armés de
 la même manière, ils paraissaient devoir être d’un grand secours contre
 un peuple dont ils connaissaient le pays et la tactique militaire.

XCVI. Il passa la nuit avec son armée dans l’enceinte sacrée de Jupiter
 Néméen. (C’est là, dit-on, que fut tué par les gens du pays le poëte
 Hésiode, auquel un oracle avait prédit qu’il mourrait à Némée .) Au point du jour il se mit en marche pour
 l’Étolie. La première journée il prit Potidania  ; la seconde,
 Crocylium, et la troisième, Tichium . Il
 s’arrêta à cette dernière ville et envoya son butin à Eupalium, en
 Locride  : car son intention était, après avoir soumis le reste du pays,
 de retourner à Naupacte si les Ophioniens ne voulaient pas se rendre, et
 de revenir ensuite les combattre. Mais les dispositions n’avaient pas
 été telle- ment secrètes, qu’elle ne fussent connues des
 Étoliens au moment même où le projet fut conçu. Quand son armée entra
 dans le pays, ils vinrent tous à sa rencontre avec des forces
 considérables : des extrémités mêmes de l’Ophionie, du côté du golfe
 Maliaque, les Bomiens et les Calliens accoururent en armes.

XCVII. Les Messéniens continuaient à donner à Démosthènes les mêmes
 conseils qu’auparavant : ils lui représentaient que la réduction des
 Étoliens serait facile, et l’engageaient à marcher au plus vite sur les
 bourgades et à s’attacher toujours à prendre celles qu’il trouverait sur
 son chemin, sans attendre que tous les ennemis se fussent réunis contre
 lui. Il les crut, et, se fiant à fortune qui ne lui avait jamais fait
 défaut, il n’attendit même pas les secours que devaient lui amener les
 Locriens, car il manquait surtout de gens de trait armés à la légère. Il
 marcha contre Égitium et
 l’emporta d’emblée, les habitants ayant pris la fuite pour aller
 s’établir sur les hauteurs qui dominent la ville. Égitium est bâtie dans
 une position élevée, à une distance de quatre-vingts stades de la mer.
 Mais déjà les Étoliens réunis étaient arrivés au secours d’Égitium  ;
 ils attaquèrent les Athéniens et leurs alliés, se précipitèrent de
 toutes parts des hauteurs, et les accablèrent de traits. Quand l’armée
 athénienne avan- çait, ils cédaient le terrain  ; si elle reculait, ils
 revenaient à la charge. Longtemps le combat se continua ainsi, dans ces
 alternatives d’attaques et de retraites  ; et ni dans les unes, ni dans
 les autres, les Athéniens n’eurent l’avantage.

XCVIII. Cependant les Athéniens so maintinrent tant que leurs archers
 eurent des flèches et purent s’en servir  ; car les traits qu’ils
 lançaient tenaient en respect les Étoliens, légèrement armés. Mais le
 chef des archers ayant été tué, ceux-ci se dispersèrent  ; le reste des
 troupes, harassé par la répétition continuelle de la même manœuvre,
 vivement pressé d’ailleurs par les Étoliens, et accablé d’une grêle de
 traits, finit par prendre la fuite. Ils tombèrent dans dos ravins sans
 issue, ou s’égarèrent dans des sentiers inconnus, et furent massacrés  ;
 car leur guide, le Messénien Chro mon, avait été tué. Les Étoliens
 continuaient à les accabler de traits : bons coureurs et armés à la
 légère, ils les gagnaient à la course et en tuèrent un grand nombre sur
 place, au lieu même de la déroute. La plupart se trompèrent de chemin,
 et s’engagèrent dans une forêt, où les Étoliens les brûlèrent en
 allumant du feu tout autour. La fuite sous tous ses aspects, la mort
 sous toutes les formes, tel était le spectacle que présentait l’armée
 athénienne : ceux qui échappèrent ne purent qu’à grand’peine gagner la
 côte et Œnéon en Locride. Le nombre des mort s fut considérable parmi
 les alliés  ; les Athéniens eux-mêmes perdirent environ cent vingt
 hoplites, tous à la fleur de l’âge. C’étaient d’excellents soldats
 qu’Athènes perdit dans cette guerre. L’un des deux généraux, Proclès, y
 périt également. Les Athéniens, après avoir enlevé leurs morts par une
 convention avec les Étoliens, retournèrent à Naupacte, et regagnèrent
 ensuite Athènes sur leurs vaisseaux. Quant à Démosthènes, il resta à
 Naupacte et dans les environs, craignant la colère des Athéniens après
 ce qui venait d’arriver.

XCIX. Vers la même époque, les Athéniens qui étaient autour de la Sicile
 cinglèrent vers la Locride : dans une descente ils vainquirent un corps
 de Locriens venu à leur rencontre, et prirent un poste fortifié situé
 sur le fleuve Halex.

C. Le même été, les Étoliens qui avaient précédemment député à Corinthe
 et à Lacédémone Tolophus d’Ophionie, Boriade d’Euryte et Tisandre
 d’Apodotus, obtinrent l’envoi d’une armée, pour agir contre Naupacte qui
 avait appelé contre eux les Athéniens, Les Lacédémoniens leur
 expédièrent vers l’automne trois mille hoplites pris parmi les alliés  ;
 cinq cents venaient d’Héraclée de Trachinie, fondée depuis peu. Cette
 armée était sous le commandement du Spartiate Euryloque, assisté de
 Macarius et de Ménédéus également de Sparte.

CI. L’armée étant réunie à Delphes, Euryloque envoya un héraut aux
 Locriens Ozoles dont il fallait traverser le pays pour aller à Naapacte,
 et qu’il voulait d’ailleurs détacher des Athéniens. Parmi les Locriens,
 ceux d’Amphissa le
 secondèrent activement, à cause des inquiétudes que leur inspirait la
 haine des Pho- céens. Ils furent les premiers à donner des otages, et,
 secondés par la crainte qu’inspirait l’approche de l’armée, ils
 déteiminèrent les autres à en fournir également  ; ils gagnèrent d’abord
 les Myoniens , leurs voisins (car
 c’est de ce côté que l’accès de la Locride est le plus difficile)  ;
 ensuite les Olpéens, les Messapiens, les Tri- tées, les
 Chaléens, les Tolophoniens, les Hessiens et les OEanthées. Tous ces
 peuples prirent part à l’expédition. Les Olpéens fournirent des otages,
 mais ne suivirent pas l’armée  ; les Hyéens ne donnèrent d’otages
 qu’après la prise de leur bourgade, nommée Polis.

CII. Lorsque tout fut prêt, Euryloque déposa les otages à Cytinium le Dorique, et s’avança avec son armée
 contre Naupacte, à travers le pays des Locriens. Chemin faisant, il prit
 sur ces derniers Œnéon et Eupalium qui avaient, refusé de se joindre à
 lui. Arrivé à Naupacte avec les Étoliens qui déjà l’avaient rejoint, il
 ravagea le pays et s’empara du faubourg, qui n’était pas fortifié. Ils
 marchèrent ensuite contre Molycrium, colonie de Corinthe, soumise alors
 à la domination athénienne, et s’en emparèrent. Mais l’Athénien
 Démosthènes, qui n’avait pas quitté les environs de Naupacte depuis son
 désastre d’Étolie, avait pressenti cette expédition. Il craignit pour la
 ville et alla chez les Acarnanes pour les décider à secourir Naupacte :
 ceux-ci ne cédèrent qu’avec peine  ; car ils n’avaient pas oublié sa
 retraite de Leucade  ; cependant ils embarquèrent mille hoplites qui
 pénétrèrent dans la place. Ce fut ce qui la sauva  ; car l’enceinte
 étant fort étendue, et la garnison peu nombreuse, il était à craindre
 qu’elle ne pût résister. Quand Euryloque et les siens surent que ce
 renfort était entré dans la ville et qu’il n’y avait plus moyen de la
 forcer, ils se retirèrent  ; mais au lieu de rentrer dans le
 Péloponnèse, ils s’établirent dans l’ancienne Éolie, nommée aujourd’hui
 Calydon, à Pleu- ron et aux alentours, ainsi qu’à
 Proschium en Étolie. lis y avaient été déterminés par une ambassade des
 Ambraciotes qui leur demandaient de se joindre à eux pour attaquer
 Argos-Amphilochique, le reste de l’Amphilochie et l’Acarnanie. Ils
 assuraient que, ces con- trées soumises, l’Épire tout entière entrerait
 dans l’alliance des Lacédémoniens. Euryloque céda à leurs conseils, il
 congédia les Étoliens et resta tranquillement dans le pays avec son
 armée, attendant que les Ambraciotes fissent leur expédition, pour leur
 prêter main-forte dans l’attaque d’Argos. L’été finit.

CIII. L’hiver suivant, les Athéniens qui étaient en Sicile, réunis à
 leurs alliés grecs et à ceux des Sicules qui, pour se soustraire à
 l’oppression des Syracusains, avaient abandonné leur alliance et
 embrassé celle d’Athènes, attaquèrent Inessa, petite place de la Sicile,
 dont la citadelle était au pouvoir des Syracusains. Mais ils ne purent
 s’en emparer et se retirèrent. Pendant qu’ils battaient en retraite, les
 Syracusains sortirent des remparts, dressèrent une embuscade, et
 tombèrent sur les alliés des Athéniens placés à l’arrière-garde  ; ils
 mirent en déroute une partie de l’armée et tuèrent beaucoup de monde.
 Après cet échec. Lachès et les Athéniens firent quelques descentes en
 Locride. Ils défirent sur les bords du Cécinus un corps de trois cents
 Locriens, qui était venu les attaquer, sous la conduite de Proxénus,
 fils de Capaton  ; puis ils se retirè- rent avec les armes prises sur
 l’ennemi.

CIV. Le même hiver, les Athéniens purifièrent Délos , pour obéir,
 disait-on, à un oràcle. Elle l’avait déjà été précédemment
 par le tyran Pisistrate, non pas en entier, mais seulement dans la
 partie qu’on peut apercevoir du temple . Cette fois, l’île fut
 purifiée tout entière de la manière suivante : on enleva tous les
 tombeaux de ceux qui y étaient morts, et il fut ordonné qu’à l’avenir on
 ne pût rester dans l’île, ni pour mourir ni pour accoucher   ; on devait se transporter à Rhénie.
 Cette dernière île est si peu éloignée de Délos , que Polycrate, tyran de Samos, qui
 eut quelque temps une puissante marine et domina sur plusieurs des
 autres îles, consacra à Apollon Délien l’île de Rhénie dont il s’était
 emparé et la réunit à Délos par une chaîne. 
 Ce fut après cette purification que les Athéniens célébrèrent pour la
 première fois les jeux Déliens, qui reviennent tous les cinq ans.
 Autrefois déjà et à une époque reculée, il y avait eu à Délos un grand
 concours d’Ioniens et d’habitants des îles voisines. Ils y venaient en
 pèlerinage avec leurs femmes et leurs enfants, comme aujourd’hui les
 Ioniens vont à Éphèse  ; on donnait des combats gymniques et des
 concours de musique pour lesquels les villes fournissaient des
 chœurs . C’est ce qui résulte surtout de ces
 vers d’Homère dans l’hymne à Apollon : 
 
 Tantôt c’est Délos que tu aimes habiter, ô Phébus  ! C’est là que
 les Ioniens aux robes traînantes se réunissent en ton honneur, avec
 leurs enfants et leurs respectables épouses  ; C’est là que, par le
 pugilat, les danses et les chants, ils te charment, lorsqu’ils
 célèbrent leurs jeux. 
 
 Que dans ces fêtes il y eût des concours de musique et qu’on y vînt
 disputer les prix, c’est ce qu’Homère témoigne aussi par ces vers tirés
 du même hymne. Après avoir célébré le chœur des femmes de Délos, il
 termine son chant par ce morceau, où il fait aussi mention de lui-même
 : 
 « Maintenant, salut  ! Qu’Apollon vous soit propice ainsi que Diane  ! Et
 vous toutes, adieu  ! gardez-moi aussi quelque souvenir dans l’avenir,
 et lorsque quelque autre malheureux mortel arrivant ici vous dira : «
 Jeunes filles, quel est, de tous les chantres qui fréquentent ces lieux,
 celui qui vous est le plus agréable et sait le mieux vous charmer  ? —
 Répondez toutes avec une bienveillante faveur : C’est un aveugle qui
 habite les âpres rochers de Chio. » 
 Tel est le témoignage d’Homère  ; il prouve qu’il y eut autrefois un
 grand concours et une fête à Délos. Les habitants des îles et les
 Athéniens continuèrent, par la suite, à envoyer des chœurs et des
 offrandes sacrées  ; quant aux jeux et à la plupart des autres
 solennités, il est probable qu’ils furent interrompus par les malheurs
 des temps, jusqu’à l’époque où les Athéniens établirent, comme nous
 l’avons dit, la fête de Délos et des courses de chevaux, qui n’avaient
 pas lieu auparavant.

CV. Le même hiver, les Ambraciotes, pour accomplir la
 promesse sur la foi de laquelle Euryloque était resté avec son armée,
 marchèrent contre Argos-Amphilochique avec trois mille hoplites. Ils
 entrèrent dans l’Argie, et prirent Olpes, place forte sur une colline,
 près de la mer. Elle avait été fortifiée autrefois par les Acarnanes,
 qui en avaient fait le siège de leur tribunal central. Vingt-cinq stades
 la séparent d’Argos, qui est une ville maritime. Les Acarnanes se
 partagèrent : une partie se porta au secours d’Argos  ; les autres
 allèrent camper dans un endroit de l’Amphilochie nommé les Fontaines,
 afin d’observer les Péloponnésiens commandés par Euryloque, de peur qu’à
 leur insu ils ne se réunissent aux Ambraciotes. Ils envoyèrent aussi
 prier Démosthènes, celui-là même.qui avait commandé les Athéniens en
 Étolie, de se mettre à leur tête, et mandèrent les vingt vaisseaux
 athéniens qui se trouvaient autour du Péloponnèse sous les ordres
 d’Aristote, fils de Timocrate, et d’Hiérophon, fils d’Antimnestus. 
 Les Ambraciotes qui étaient à Olpes envoyèrent de leur côté à Ambracie
 demander qu’on vînt en masse à leur secours  ; ils craignaient, si les
 troupes d’Euryloque ne parvenaient pas à traverser les lignes des Acar-
 nanes, de se trouver ou réduits à combattre seuls, ou compromis s’ils
 voulaient effectuer leur retraite.

CVI. Cependant Euryloque, informé de l’arrivée des Ambraciotes à Olpes,
 partit de Proschium avec les troupes péloponnésiennes, et marcha en
 toute hâte à leur secours. Il passa l’Achéloüs, et s’avança à travers
 l’Acarnanie, alors abandonnée par les troupes qui s’étaient portées au
 secours d’Argos. Il avait à droite Strates et sa garnison  ; à gauche,
 le reste de l’Acarnanie. Après avoir traversé le
 territoire des Stratiens, il passa par Phytia, par l’extrémité du pays
 de Médéon, et ensuite par Limnée. En sortant de l’Acarnanie, il entra
 chez les Agréens, alliés des Acarnanes. Il prit par le Thyamus, montagne
 agreste, le franchit, et descendit dans l’Argie. Il était nuit à ce
 moment. Les Péloponnésiens passèrent inaperçus entre la ville d’Argos et
 le corps d’observation des Acarnanes campé aux Fontaines, et firent leur
 jonction avec les Ambraciotes réunis à Olpes.

CVII. La jonction opérée, ils se portèrent, quand le jour fut venu, au
 lieu nommé Métropolis, et y campèrent. 
 Les Athéniens arrivèrent peu après, avec leurs vingt vaisseaux, au golfe
 d’Ambracie pour secourir les Argiens. Démosthènes arriva de son côté
 avec deux cents hoplites messéniens et soixante archers athéniens. La
 flotte mit à l’ancre devant la colline où s’élève Olpes. Les Acarnanes
 et quelques Amphiloquiens (car la plus grande partie était interceptée
 par les Ambraciotes) étaient déjà réunis à Argos, et se préparaient à
 combattre l’ennemi. Toutes les troupes confédérées choisirent,
 indépendamment de leurs propres généraux, Démosthènes pour les commander
 en chef. Il les conduisit près d’Olpes, et y établit son camp : un ravin
 profond séparait les deux armées. 
 Pendant cinq jours on resta en repos, et le sixième on se mit de part et
 d’autre en ordre de combat. Comme l’armée péloponnésienne était plus
 nombreuse et débordait la ligne de bataille, Démosthènes, craignant
 d’être enveloppé, mit en embuscade dans un chemin creux masqué par des
 buissons, des hoplites et des troupes légères, au nombre
 de quatre cents hommes en tout. Ils avaient ordre de se lever, l’ac-
 tion une fois engagée, et de prendre à dos les ennemis du côté où ils
 auraient l’avantage du nombre. Les préparatifs terminés de part et
 d’autre, on en vint aux mains. Démosthènes occupait l’aile droite avec
 les Messéniens et quelques Athéniens. Les Acarnanes, rangés en corps
 séparés, formaient le reste de la ligne, avec ceux des Amphiloquiens
 armés de javelots qui assistaient au combat. Les Péloponnésiens et les
 Ambraciotes étaient mêlés ensemble, à l’exception des Mantinéens, qui
 formaient un corps séparé et s’étendaient surtout vers la gauche, sans
 occuper cependant l’extrémité de l’aile  ; Euryloque s’y était placé
 avec ses troupes, pour faire face aux Messéniens et à Démosthènes.

CVIII. Déjà l’action était engagée et les Péloponnésiens, débordant
 l’aile droite de l’ennemi, commençaient à l’envelopper, lorsque les
 Acarnanes sortirent de leur embuscade, tombèrent sur eux, et les mirent
 en déroute. Leur trouble fut tel, qu’ils ne résistèrent pas au premier
 choc, et entraînèrent dans leur panique le reste des troupes avec eux  ;
 car, quand on vit en déroute le corps d’Euryloque, le plus solide de
 l’armée, la terreur n’en fut que plus grande. Ce furent les Messéniens,
 placés à cette aile sous les ordres de Démosthènes, qui contribuèrent
 surtout au succès de l’action. 
 Cependant les Ambraciotes et les troupes de l’aile droite eurent
 l’avantage de leur côté, et poursuivirent l’ennemi vers Argos  ; car ce
 sont les hommes les plus belliqueux de ces contrées. Mais quand, à leur
 re- tour, ils virent la défaite de la plus grande partie
 de l’armée, vivement pressés eux-mêmes par les autres Acarnanes, ils se
 rabattirent sur Olpes, et n’échappèrent qu’avec peine. Beaucoup périrent
 en se précipitant confusément et sans aucun ordre vers cette place  ;
 pourtant les Mantinéens opérèrent leur retraite en meilleur ordre que
 fout le reste de l’armée. Le combat finit vers le soir.

CIX. Le lendemain, Ménédée remplaça dans le commandement Euryloque et
 Macarius, qui avaient été tués. Embarrassé après un aussi grand
 désastre, il ne voyait aucun moyen ni de soutenir un siège en gardant
 ses positions, puisqu’il était coupé par terre et bloqué sur mer par la
 flotte athénienne, ni de s’échapper par une retraite  ; il fit donc des
 ouvertures à Démosthènes et aux généraux des Acarnanes pour obtenir un
 accommodement, avec la permission de se retirer et d’enlever ses morts,
 ils lui accordèrent cette dernière demande, dressèrent eux-mêmes un
 trophée, et enlevèrent leurs propres morts au nombre de trois cents.
 Quant à la retraite, ils firent ouvertement à tous les ennemis un refus
 formel  ; mais, en secret, Démosthènes, de l’aveu des généraux acarnanes
 ses collègues, permit auxMantinéens, à Ménédée et aux autres chefs dea
 Péloponnésiens, ainsi qu’aux plus marquants de la nation, de se retirer
 au plus vite. Son but était d’ïsoler les Ambraciotes et la foule des
 mercenaires étrangers  ; mais, par-dessus tout, il visait à rendre
 suspects aux Grecs de cette contrée les Lacédémoniens et les
 Péloponnésiens, comme des traîtres qui n’avaient songé qu’à leur propre
 intérêt. Ils enlevèrent leurs morts, qu’ils ensevelirent à la hâte et au
 hasard. Ceux qui avaient obtenu l’autorisation de se
 retirer prirent secrètement leurs mesures.

CX. Cependant on vint annoncer à Démothènes et aux Acarnanes que les
 Ambraciotes de la ville, sur le premier message qui leur avait été
 envoyé d’Olpes, venaient en masse au secours des leurs, et qu’ils
 s’avançaient par le pays des Amphiloques, sans rien savoir de ce qui
 s’était passé, afin d’opérer leur jonction à Olpes. Il envoya
 sur-le-champ une partie de son armée préparer des èmbuscades sur la
 route et occuper à l’avance les positions les plus fortes. Lui-même se
 tint prêt à marcher avec le reste.

CXI. Pendant ce temps, les Mantinéens et tous ceux qui étaient compris
 dans la convention sortirent du camp sans bruit, et par petites troupes,
 sous prétexte d’aller ramasser des légumes et des broussailles. Ils
 affectaient même d’en recueillir en effet  ; mais, une fois éloignés
 d’Olpes, ils se retirèrent précipitamment Dès que les Ambraciotes et les
 autres troupes qui se trouvaient acculées sur ce point s’aperçurent de
 leur départ, ils s’élancèrent à leur tour, et se mirent à courir pour
 les rejoindre. Au premier moment, les Acarnanes crurent que tous se
 sauvaient au même titre et sans convention. Ils se mirent à la poursuite
 des Péloponnésiens, et comme quelques-uns de leurs généraux vou- laient
 les arrêter en leur disant que la retraite avait lieu par suite d’un
 accord, il y en eut qui les frappèrent euxmêmes à coups de javelots,
 persuadés qu’ils trahissaient. Cependant on laissa ensuite passer les
 Mantinéens et les Péloponnésiens, mais les Ambraciotes étaient
 massacrés. De nombreuses contestations s’élevaient, et l’embarras était
 grand pour savoir qui était d’Ambracie ou du Péloponnèse.
 On en tua environ deux cents  ; les autres se réfugièrent dans
 l’Agraïde, pays limitrophe , et furent bien reçus par Salynthius, roi des
 Agréens, qui était leur ami.

CXII. Les Ambraciotes de la ville arrivèrent à Idomène  ; on appelle
 ainsi deux collines élevées. La plus considérable des deux avait été
 occupée de nuit par les soldats que Démosthènes avait envoyés en avant :
 ceux-ci avaient prévenu l’ennemi et s’y étaient installés à son insu.
 Les Ambraciotes, de leur côté, étaient montés les premiers sur la plus
 petite, et y bivaquèrent. Démosthènes se mit en marche dès le soir,
 aussitôt après le repas, avec le reste de son armée. Il en prit avec lui
 la moitié pour occuper les passages  ; l’autre moitié s’avança vers les
 montagnes de l’Amphiloquie. Au point du jour, il fondit sur les
 Ambraciotes encore couchés, et tellement éloignés de pressentir
 l’événement, qu’ils crurent au contraire à l’arrivée des leurs. En
 effet, Démosthènes avait, à dessein, placé aux premiers rangs les
 Messéniens, et leur avait ordonné d’adresser la parole à l’ennemi en se
 servant de l’idiome dorique, afin d’entretenir la sécurité des gardes
 avancées. D’ailleurs, il faisait encore nuit, et l’on ne pouvait se
 reconnaître à la vue  ; aussi, à peine fut-il tombé sur leur armée qu’il
 la mit en fuite. Un grand nombre fut tué sur place  ; le reste s’enfuit
 précipitamment à travers les montagnes. Mais les chemins étaient
 interceptés  ; les Amphiloquiens d’ailleurs connaissaient le pays, qui
 était le leur, et ils avaient contre les hoplites l’avantage d’être
 légère- ment armés  ; les Ambraciotes, au contraire, faute
 de connaître les lieux, ne savaient où se tourner : ils tombaient dans
 les ravins, donnaient dans les embuscades dressées à l’avance, et y
 trouvaient la mort. La déroute était partout  ; quelques-uns même, à
 bout de moyens, se dirigent vers la mer, qui n’est pas fort éloignée  ;
 ils aperçoivent la flotte athénienne, qui, par hasard, rasait la côte au
 moment même de l’action, et se précipitent à la nage pour la rejoindre,
 aimant mieux, sous l’impression de la terreur, mourir, s’il le faut, de
 la main de ceux qui sont dans les vaisseaux, que sous les coups des
 barbares Amphiloquiens, leurs plus cruels ennemis. Tel fut le désastre
 des Ambraciotes  ; ils étaient venus en grand nombre, et bien peu
 rentrèrent sains et saufs dans leur ville. Les Acarnanes, après avoir
 dépouillé les morts et dressé des trophées, retournèrent àArgos.

CXIII. Le lendemain, arriva près d’eux un héraut, de la part de ceux des
 Ambraciotes qui, d’Olpes, s’étaient réfugiés chez les Agréens. Il venait
 réclamer les corps de ceux qui avaient été tués après le premier combat,
 lorsque, sans être compris dans la convention, ils étaient sortis avec
 les Mantinéens et ceux que couvrait le traité. Le héraut, à l’aspect des
 armes prises sur les Ambraciotes de la ville, s’étonna d’en voir un si
 grand nombre  ; car il ignorait le dernier désastre et pensait que
 c’étaient celles de ses compagnons. Quelqu’un lui demanda ce qui
 l’étonnait et combien ils avaient perdu de monde  ; celui qui fai- sait
 cette question croyait, de son côté, que le héraut venait de la part de
 ceux d’Idomène. — Deux cents en tout, répondit celui-ci. — Mais, reprit
 celui qui l’in- terrogeait, ce ne sont pas là, ce semble,
 les armes de deux cents hommes, mais de plus de mille. — Alors, dit à
 son tour le héraut, ce ne sont pas les armes de ceux qui ont combattu
 avec nous. — Ce sont elles, reprit l’autre, si c’est vous qui avez
 combattu hier à Idomène. — Hier nous n’avons combattu contre personne,
 mais bien avant-hier dans notre retraite. — Et nous, c’est hier que nous
 avons combattu contre ceux-ci, qui étaient venus de la ville d’Ambracie
 au secours des leurs. A ces mots, le héraut comprit que le secours venu
 de la ville avait été défait  ; il éclata en gémisse- ments, et, atterré
 par l’immensité de ce désastre, il se retira aussitôt sans remplir sa
 mission ni réclamer les morts. Ce fut, en effet, dans tout le cours de
 cette guerre, la plus grande catastrophe qu’une ville grecque ait
 éprouvée en aussi peu de jours. Je n’ai pas relaté le nombre des morts,
 parce que ce qu’on en rapporte n’est pas croyable, eu égard à
 l’importance de la ville. Ce que je sais, c’est que si les Acarnanes et
 les Amphiloquiens eussent voulu s’emparer de la ville, conformément à
 l’avis des Athéniens et de Démosthènes, ils pouvaient la prendre
 d’emblée  ; mais ils craignaient alors que les Athéniens, maîtres de
 cette ville, ne devinssent pour eux des voisins trop incommodes.

CXIV. On assigna ensuite le tiers des dépouilles aux Athéniens  ; le
 reste fut partagé entre les villes alliées. Mais la part des Athéniens
 fut prise en mer  ; les trois cents armures complètes qu’on voit aujour-
 d’hui déposées dans les temples de l’Attique avaient été réservées à
 Démosthènes, qui les rapporta lui-même sur son navire. Cette dernière
 affaire réparait son désastre d’Étolie, et il put revenir avec plus de
 sécurité. Les Athéniens des vingt vaisseaux retournèrent
 de leur côté à Naupacte. 
 Après le départ des Athéniens et de Démosthènes, les Acarnanes et les
 Amphiloqniens firent, avec les Ambraciotes et les Péloponnésiens
 réfugiés chez Salyn thius et les Agréens, un accommodement qui les
 autorisait à sortir d’OEniades, où ils avaient passé en quittant
 Salynthius. Ils conclurent aussi pour l’avenir un traité d’alliance de
 cent années avec les Ambraciotes  ; les conditions étaient que les
 Ambraciotes ne porteraient pas les armes avec les Acarnanes contre les
 Péloponnésiens, ni les Acarnanes avec les Ambraciotes contre les
 Athéniens  ; qu’ils se prêteraient un mutuel appui pour la défense de
 leur territoire  ; que les Ambraciotes rendraient toutes les places et
 les otages amphiloquiens qu’ils avaient en leur possession  ; enfin
 qu’ils ne donneraient pas de secours à Anactorium, place ennemie des
 Acarnanes. Ce traité mit fin à la guerre. Les Corinthiens envoyèrent
 ensuite à Arnbracie une garnison de trois cents hoplites, sous le
 commandement de Xénoclidas, fils d’Euthyclès. Ils prirent leur route par
 l’Épire, et n’arrivèrent qu’avec peine à leur destination. Telle fut
 l’issue des affaires d’Ambracie.

CXV. Les Athéniens qui étaient en Sicile firent, le même hiver, une
 descente sur les côtes d’Himéra, de concert avec les Siciliens de
 l’intérieur, qui envahirent les frontières des Himériens du côté opposé.
 Ils attaquèrent aussi les îles Éoliennes. A leur retour, ils trou-
 vèrent à Rhégium Pythodore, fils d’Isolochus, général athénien, nommé,
 en remplacement de Lachès, au commandement de la flotte. Les alliés de
 Sicile s’é- taient rendus auprès des Athéniens, et avaient
 obtenu un secours plus considérable en vaisseaux, car les Syracusains,
 étant maîtres du pays, s’indignaient de ce qu’un petit nombre de
 vaisseaux leur fermât la mer, et se préparaient, en rassemblant leur
 flotte, à mettre un terme à cet état de choses. Les Athéniens équi-
 pèrent donc quarante vaisseaux pour les envoyer en Sicile  ; ils
 voyaient là un moyen d’en finir plus vite avec cette guerre, et une
 occasion d’exercer leur marine. L’un des généraux, Pythodore, fut envoyé
 en avant avec un petit nombre de vaisseaux  ; les deux autres, Sophocle,
 fils de Sostratidès, et Eurymédon, fils de Thuclès, devaient le suivre
 avec le gros de la flotte, Pythodore, lorsqu’il eut pris le commandement
 des vaisseaux de Lachès, s’embarqua vers la fin de l’hiver pour attaquer
 la forteresse des Locriens, déjà prise auparavant par Lachès  ; mais il
 fut battu par les Locriens, et s’en retourna.

CXVI. Dans le même printemps, un torrent de feu coula de l’Etna,
 phénomène qui s’était déjà produit précédemment. Il ravagea une partie
 du territoire des Catanéens qui habitent au pied de l’Etna, la plus
 haute montagne de la Sicile. On dit que cette éruption eut lieu
 cinquante ans après la précédente, et qu’il y en eut trois en tout
 depuis que la Sicile est habitée par les Grecs. Tels sont les événements
 de cet hiver  ; avec lui finit la sixième année de cette guerre, dont
 Thucydide a écrit l’histoire.

L’été suivant , vers le temps où le blé commence à monter, dix
 vaisseaux de Syracuse et autant de Locres firent voile pour Messène de
 Sicile, sur l’invitation dos habitants eux-mêmes. Ils l’occupèrent, et
 Messène se détacha des Athéniens. Ce qui détermina surtout les
 Syracusains à cette entreprise, fut la considération que cette place est
 une des clefs de la Sicile, et la crainte que les Athéniens ne la
 prissent un jour pour base, afin de les attaquer avec des forces
 supérieures. Les Locriens, de leur côté, étaient poussés par leur haine
 contre Rhégium qu’ils voulaient attaquer par terre et par mer. Aussi
 envahirent-ils en même temps, avec toute leur armée, le territoire des
 Rhégiens, afin de les empêcher de secourir Messène  ; ils y étaient
 d’ailleurs excités par les bannis de Rhégium qu’ils avaient auprès deux 
 ; car cette ville, en proie depuis longtemps aux séditions, était alors
 dans l’impossibilité de repousser les Locriens  ; et ceux-ci n’en
 étaient que plus ardents à l’attaquer. Leur armée de terre, après avoir
 ravagé le pays, s’en retourna  ; la flotte resta à garder Messène.
 D’autres vaisseaux qu’ils équi- pèrent devaient venir y
 stationner également et en faire le centre de leurs opérations.

II. Vers la même époque du printemps, avant la maturité des blés, les
 Péloponnésiens et leurs alliés envahirent l’Attique, sous le
 commandement d’Agis, fils d’Archidamus, roi des Lacédémoniens. Ils y
 campèrent, et ravagèrent le pays. 
 Les Athéniens, de leur côté, envoyèrent en Sicile les quarante vaisseaux
 qu’ils avaient préparés, avec les deux généraux restés en arrière,
 Eurymédon et Sophocle  ; Pythodore, le troisième, les avait précédés en
 Sicile. Ils avaient ordre de protéger, en passant devant Corcyre, les
 habitants de la ville contre les brigandages de la faction réfugiée sur
 la montagne. Les Péloponnésiens avaient aussi envoyé sur le même point
 soixante vaisseaux au secours des Corcyréens de la montagne  ; et, comme
 la famine se faisait grandement sentir dans la ville, ils espéraient y
 établir aisément leur autorité. 
 Démostbènes, simple particulier depuis son retour de l’Acarnanie, avait
 été autorisé, sur sa demande, à disposer, s’il le voulait, de la flotte
 athénienne, pendant la traversée en vue du Péloponnèse.

III. Les Athéniens naviguaient sur les côtes de la Laconie, lorsqu’ils
 apprirent que les vaisseaux péloponnésiens étaient déjà à Corcyre.
 Eurymédon et Sophocle avaient hâte de s’y rendre  ; mais Démosthènes
 voulait qu’on abordât d’abord à Pylos pour y faire les travaux nécessaires,
 et reprendre ensuite la mer. Comme les deux généraux repoussaient cet
 avis, une tempête survint qui poussa la flotte droit à Pylos.
 Démosthènes demanda alors qu’on établît immédiatement sur ce point une
 enceinte fortifiée. C’était dans ce but, disait-il, qu’il avait pris
 part à l’expédition  ; il fit voir qu’il y avait en abondance du bois et
 des pierres, que le lieu était fortifié par la nature et désert ainsi
 que les environs, à une grande distance. Car Pylos, éloignée de Sparte
 de quatre cents stades, est située dans la contrée qui fut autrefois la
 Messénie et que les Lacédémoniens appellent Coryphasium. On lui répondit
 qu’il ne manquait pas, dans le Péloponnèse, de promontoires déserts,
 dont il pouvait s’emparer s’il voulait constituer la république en
 dépenses. Démos- thènes pensait, au contraire, que cet emplacement
 présentait des avantages tout particuliers. Outre qu’il s’y trouvait un
 port, les Messéniens, en communauté d’origine avec les anciens habitants
 et parlant la même langue que les Lacédémoniens, pourraient de là faire
 beaucoup de mal à l’ennemi, en même temps qu’ils seraient de fidèles
 gardiens de la place.

IV. N’ayant pu persuader ni les généraux ni les soldais, quoiqu’il eût
 ensuite communiqué son dessein aux taxiarques eux-mêmes, il resta tranquille. Mais, comme la
 mer n’était pas navigable, les soldats inoccupés conçurent d’eux-mêmes
 la pensée d’élever une enceinte et de fortifier la place. Ils mirent la
 main à l’œuvre et, faute d’outils pour tailler les pierres, ils les
 choisissaient et plaçaient chacune d’elles là où elle pouvait
 s’adapter . S’ils avaient
 besoin de mortier, à défaut d’auges ils le portaient sur leur dos, en se
 courbant, pour le maintenir autant que possible, et en croisant les
 mains derrière le dos, pour l’empêcher de tomber. Ils s’empressaient et
 mettaient tout en œuvre pour prévenir les Lacédémoniens, et fortifier
 les points les plus accessibles avant d’être attaqués par eux. Du reste,
 la plus grande partie de la position se trouvait naturellement fortifiée
 et n’avait pas besoin de murailles.

V. Les Lacédémoniens étaient alors à célébrer une fête. Quand ils
 apprirent cette nouvelle, ils s’en inquiétèrent peu, persuadés que
 l’ennemi ne tiendrait pas à leur approche, ou que, du moins, ils
 emporteraient aisément la place de vive force. Ils étaient d’ail- leurs
 retenus par cette considération que leur armée n’était pas encore de
 retour de l’Attique. 
 
 Les Athéniens, après avoir fortifié en six jours le côté du continent et les autres parties de la place
 qui en avaient le plus besoin, laissèrent Démosthènes avec cinq
 vaisseaux pour la garder, et se hâtèrent de faire voile avec le reste de
 la flotte pour Corcyre et la Sicile.

VI. Dès que les Péloponnésiens qui étaient dans l’Attique apprirent
 l’occupation de Pylos, ils s’empressèrent de rentrer chez eux : les
 Lacédémoniens et Agis, leur roi, pensaient que l’affaire de Pylos les
 intéressait particulièrement  ; d’ailleurs, comme leur invasion avait eu
 lieu de bonne heure, pendant que le blé était encore vert, ils
 manquaient généralement de vivres  ; enfin, il était survenu des froids
 extraordinaires pour la saison, et l’armée en avait beaucoup souf- fert.
 Une foule de causes contribuèrent donc à accélérer leur retour et à
 abréger la durée de cette incursion  ; car ils ne restèrent que quinze
 jours dans l’Attique.

VII. Vers le même temps, Simonide, général athénien, s’empara par
 trahison d’Éion en Thrace, colol’île des Mendéens, ennemie
 d’Athènes. Il avait rassemblé à cet effet quelques Athéniens des
 garnisons et une foule d’alliés du pays  ; mais, attaqué par les
 Chalcidiens et les Bottiéens venus en hâte au secours de la place, il
 fut chassé et perdit un grand nombre de soldats.

VIII. Dès que l’armée péloponnésicnne fut rentrée de 
 l’Attique, les habitants de Sparte et les Lacédémoniens du voisinage 
 se portèrent en toute hâte contre Pylos. Le reste, arrivant à peine
 d’une autre expédition, ne marcha que plus tard. Ils firent publier dans
 le Péloponnèse qu’on eût à diriger, sans aucun retard, des secours sur
 Pylos, et mandèrent les soixante vaisseaux qu’ils avaient à Corcyre.
 Cette flotte, transportée par-dessus l’isthme de Leucade, parvint à
 Pylos sans être aperçue par les vaisseaux athéniens stationnés à
 Zacynthe . Déjà
 l’armée de terre était arrivée de son côté. Mais pendant que les
 Péloponnésiens étaient encore en mer, Démosthènes avait eu le temps
 d’envoyer secrètement deux vaisseaux à Zacynthe, pour annoncer à
 Eurymédon et à la flotte athénienne lé danger qui menaçait la place, et
 réclamer leur secours. Sur cet avis de Démosthènes, la flotte partit
 précipitamment. 
 Les Lacédémoniens se préparaient à attaquer Pylos par terre et par mer :
 ils comptaient l’emporter aisément  ; car les ouvrages avaient été
 élevés à la hâte, et la garnison était peu nombreuse. Cependant,
 s’attendant à voir la flotte athénienne de Zacynthe arriver au secours,
 ils projetèrent, s’ils ne s’emparaient pas de la forteresse auparavant,
 de boucher les passes du port pour empêcher les Athéniens d’y aborder.
 En effet, l’ile nommée Sphactérie, qui s’étend devant le port à une petite distance, lui sert d’abri et ne laisse, pour y
 pénétrer, que deux étroits passages : l’un, en face de Pylos et des
 ouvrages athéniens, ne peut recevoir que deux vaisseaux de front   ; le second, à
 l’autre extrémité de l’île, huit ou neuf. Cette île, alors inhabitée,
 était entièrement couverte de bois et sans chemins battus. Son étendue
 est d’environ quinze stades. Les Lacédémoniens avaient résolu de fermer
 étroitement les passes en y plaçant des vaisseaux, la proue en avant.
 Quant à l’île, craignant que l’ennemi ne s’en fît un point d’appui pour
 les attaquer, ils y firent passer des hoplites  ; d’autres furent placés
 sur le continent, afin que les Athéniens, trouvant partout l’ennemi
 devant eux, et dans l’île et sur le continent, ne pussent aborder. Car
 la côte de Pylos n’étant abordable par mer sur aucun autre point que le
 port lui-mème, les Athéniens ne devaient avoir aucun moyen de venir au
 se- cours des leurs. Dès lors les Lacédémoniens s’empareraient
 vraisemblablement de la place sans combat naval, sans aucun danger,
 d’autant mieux que les vivres manquaient et que l’occupation avait eu
 lieu sans moyens de défense suffisants. Sur ces conjectures, ils firent
 passer dans l’île des hoplites tirés au sort dans toutes les cohortes.
 D’abord on les relevait à tour de rôle. Les derniers qui y furent
 envoyés et qui y restèrent étaient au nombre de quatre cent vingt,
 indépendamment des Hilotes à leur service. Épitadas, fils de Mélobrus,
 les commandait.

IX. Démosthènes, voyant les Lacédémoniens sur le point
 d’attaquer à la fois par mer et par terre, fît, de son côté, des
 dispositions : il fit amener sous le rempart et palissader ce qui lui
 restait des galères laissées à sa disposition   ; il arma les
 matelots de mauvais boucliers, la plupart d’osier  ; car, dans ce lieu
 désert, il était impossible de se procurer des armes. Celles-là mêmes
 avaient été tirées d’un vaisseau corsaire à trente rames et d’un
 bâtiment léger, tous deux messéniens , qui avaient par hasard abordé sur cette côte. Ces
 Messéniens lui avaient aussi fourni quarante ho- plites environ, qu’il
 employa avec les autres. Il plaça la plus grande partie de ses soldats,
 armés ou non, sur le point le mieux fortifié et le plus sûr, du côté du
 continent, leur recommandant de repousser l’infanterie, si elle
 attaquait. Lui-même, avec soixante hoplites et quelques archers, qui
 formaient l’élite de sa troupe, sortit de l’enceinte fortifiée et se
 dirigea vers la mer, du côté où il lui paraissait probable que les
 Lacédémoniens tenteraient la descente. C’était une côte battue par la
 haute mer, d’un accès difficile et hérissée de rochers  ; mais il
 pensait que l’extrême faiblesse de la muraille de ce côté les déciderait
 à y faire une tentative. Car les Athéniens avaient négligé de fortifier
 ce point, dans la pensée qu’ils auraient toujours la supériorité sur
 mer  ; maintenant ils sentaient que, si l’ennemi opérait une descente de
 vive force, la place serait facilement emportée. Démosthènes s’y rendit
 donc  ; il rangea ses hoplites sur le bord de la mer afin d’empê- cher la descente, s’il était possible, et les exhorta en
 ces termes :

X. « Guerriers, qui avez voulu partager avec moi le péril actuel, que
 personne de vous, dans une telle extrémité, ne songe à faire preuve de
 pénétration en calculant toute l’étendue du danger qui nous environne  ;
 mais plutôt que chacun, sans regarder autour de lui, se précipite avec
 bon espoir au devant de l’ennemi et par là obtienne la victoire. Au
 point où nous en sommes, dans une telle extrémité, il ne s’agit plus de
 réfléchir, mais de courir au plus vite au danger. Quant à moi, je vois
 que la plupart des chances sont de notre côté, si nous voulons tenir
 ferme, ne pas nous effrayer de leur nombre, et ne point trahir nos
 avantages : nous avons pour nous l’accès difficile de cette côte  ;
 c’est un allié qui combattra avec nous, si nous restons inébranlables.
 Mais si nous cédons, quelque inabordable qu’elle soit, elle livrera un
 passage facile quand personne ne la défendra plus  ; et alors la lutte
 sera plus opiniâtre  ; parce que l’ennemi, même repoussé par nous, ne
 pourra que difficilement opérer sa retraite. Tant qu’il sera sur ses
 vaisseaux, vous le repousserez aisément  ; mais une fois débarqué, les
 chances sont égales. 
 « La multitude de vos ennemis ne doit pas non plus vous trop effrayer  ;
 car, quelque nombreux qu’ils soient, ils ne donneront que partiellement,
 grâce à la difficulté de l’abordage  ; il ne s’agit pas ici d’une armée
 de terre, placée d’ailleurs dans des conditions égales et supérieure en
 nombre  ; c’est du haut de leurs vaisseaux qu’ils combattent, et, en
 mer, il faut aux navires le concours de bien des circonstances. Je pense
 donc que leurs désavantages compenseront notre faiblesse numé- rique. D’ailleurs, vous êtes Athéniens  ; vous savez par
 expérience que, dans un débarquement, si on résiste, si on tient ferme,
 sans se laisser effrayer par le bruit des vagues et l’approche
 impétueuse des vaisseaux, on ne saurait être forcé. Soyez donc
 inébranlables, je vous en conjure, combattez sur ces rochers mêmes, et
 sauvez tout à la fois vous-mêmes et la place. »

XI. Ces exhortations de Démosthènes exaltèrent encore le courage des
 Athéniens  ; ils descendirent au bord de la mer et s’y rangèrent en
 bataille. Les Lacédémoniens s’avancèrent alors, et attaquèrent en même
 temps la place par terre et par mer. Leur flotte, forte de qua-
 rante-trois voiles, était commandée par le Spartiate Thrasymélidas, fils
 de Cratésiclès. Il donna à l’endroit même qu’avait prévu Démosthènes.
 Les Athéniens firent face des deux côtés, vers la terre et vers la mer.
 Les vaisseaux lacédémoniens, disposés par petites divisions, parce que
 l’abordage n’était pas possible pour un plus grand nombre, venaient tour
 à tour se relever à l’attaque. De toutes parts on rivalisait d’ardeur et
 on s’excitait mutuellement à forcer les Athéniens et à enlever les
 retranchements  ; mais celui qui montra le plus brillant courage fut
 Brasidas, qui commandait une trirème : voyant que, par suite de la
 difficulté des lieux, les triérarques et les pilotes hésitaient à abor-
 der, même là où il paraissait possible de le faire, dans la crainte de
 briser leurs vaisseaux, il leur crie qu’il ne convient pas, pour ménager
 du bois, de laisser l’ennemi se fortifier dans leur pays  ; « que les
 Lacédémoniens, dit-il, abordent de vive force en brisant leurs
 vaisseaux  ; que les alliés n’hésitent pas, en retour de tant de
 bienfaits, à sacrifier leurs navires aux Lacédé- moniens
 dans cette circonstance  ; qu’on s’échoue, qu’on débarque par tous les
 moyens, et qu’on s’empare des hommes et de la place. »

XII. Après avoir excité les autres par ces paroles, il force son pilote à
 s’échouer et court à l’échelle. Mais au moment même où ils s’efforce de
 descendre, il est frappé par les Athéniens, criblé de blessures, et
 s’affaisse privé de sentiment. En tombant à l’extrémité de la proue, il
 laissa échapper son bouclier qui coula dans la mer et fut porté à la
 côte  ; les Athéniens le recueillirent et le firent ensuite figurer dans
 le trophée qu’ils élevèrent à l’occasion de cette attaque. Les autres,
 malgré leurs efforts, ne purent non plus débarquer, arrêtés par
 l’escarpement de la côte et la résistance des Athéniens qui ne
 reculèrent pas un instant. Par une étrange interversion des rôles,
 c’était sur terre, et sur une terre lacédémonienne, que les Athéniens
 repoussaient les Spartiates attaquant par mer  ; et ceux-ci venaient
 avec leurs vaisseaux tenter sur leur propre territoire, devenu pays
 ennemi, une descente contre les Athéniens. Car les Lacédémoniens étaient
 surtout renommés, à cette époque, comme peuple continental, pour
 l’excellence de leurs armées de terre, et les Athéniens, comme nation
 maritime, pour la supériorité de leurs flottes.

XIII. Après avoir continué les attaques pendant tout ce jour et une
 partie du lendemain, les Lacédémoniens y renoncèrent. Le surlendemain
 ils envoyèrent quelques vaisseaux à Asiné chercher du bois pour des ma- 
 chines  ; ils espéraient, avec leur secours, enlever la muraille du côté
 du port. C’était, il est vrai, dans cette partie qu’elle avait le plus
 de hauteur  ; mais l’atterrage était plus facile sur ce point. Sur ces
 entrefaites la flotte athénienne arriva de Zacynthe au nombre de
 quarante voiles  ; car il s’y était joint quelques-uns des stationnaires
 de Naupacte et quatre bâtiments de Chio. Quand ils virent le continent
 et l’île couverts d’hoplites, et, dans le port, des vaisseaux qui ne
 faisaient aucun mouvement pour sortir, ils ne surent où prendre terre,
 et gagnèrent Proté, île déserte, à peu de distance. Ils y passèrent la
 nuit  ; le lendemain ils mirent à la voile, décidés à accepter le combat
 si l’ennemi venait à leur rencontre en haute mer, sinon à entrer
 eux-mêmes dans le port. Les Lacédémoniens ne sortirent pas contre eux  ;
 ils n’avaient même pas fermé les passes comme ils se l’étaient proposé 
 ; ils étaient tranquillement à terre occupés à embarquer leurs troupes,
 et sê préparaient, en cas d’attaque, à combattre dans le port 
 qui est assez vaste .

XIV. Les Athéniens, pénétrant leurs intentions, fondirent sur eux par les
 deux passes. Déjà la plupart des vaisseaux étaient éloignés du rivage,
 la proue en avant  ; ils les mirent en fuite, les atteignirent aisément
 dans un espace resserré, en maltraitèrent un grand nombre et en prirent
 cinq, dont un avec tout son équipage. Ils se précipitèrent sur ceux qui
 s’étaient réfugiés à la côte  ; quelques-uns furent brisés avant d’avoir
 démarré, et pendant que les troupes y montaient encore. 
 Plusieurs étaient vides et abandonnés par leurs équi- pages en fuite  ;
 ils les attachèrent, et se mirent à les remorquer. A cette vue, les
 Lacédémonicns, désespérés d’un désastre qui emprisonnait leurs guerriers
 dans l’île, accoururent au secours : ils entraient tout armés dans la
 mer, saisissaient les vaisseaux et les tiraient de leur côté  ; chacun
 croyait que les choses iraient mal là où il n’était pas de sa personne.
 C’était, autour des vaisseaux, un affreux tumulte, au milieu duquel les
 deux nations échangeaient leur manière de combattre. Car les
 Lacédémoniens, emportés par leur ardeur et leur désespoir, ne faisaient
 pas autre chose en quelque sorte que donner sur terre un combat naval,
 tandis que les Athéniens, victorieux et jaloux de pousser aussi loin que
 possible leurs avantages, livraient du haut de leurs vaisseaux un combat
 de terre. Enfin, après s’être fait bien du mal et porté bien des coups
 de part et d’autre, on se sépara. Les Lacédémoniens sauvèrent leurs
 vaisseaux vides, à l’exception des premiers qui avaient été pris, et
 chacun se relira dans son camp. Les Athéniens dressèrent un trophée,
 rendirent les morts, et restèrent maîtres des débris des navires. Ils
 établirent aussitôt une croisière autour de l’île et firent bonne garde
 pour s’assurer des guerriers qui y étaient enfermés. Les Péloponnésiens,
 accourus de toutes parts pour l’attaque et campés sur le continent,
 restèrent sur la plage, en vue de Pylos.

XV. Quand les événements de Pylos furent connus à Sparte, on décida,
 comme dans les grandes calamités, que les magistrats descendraient au
 camp, qu’ils verraient les choses par eux-mêmes et aviseraient in-
 continent. Ceux-ci reconnurent l’impossibilité de se- 
 courir les guerriers  ; mais ne voulant ni les exposer aux conséquences
 de la famine, ni les laisser écraser par un ennemi supérieur, ils
 jugèrent à propos de faire, avec les généraux athéniens, si ceux-ci y
 consentaient, un armistice au sujet de Pylos, d’envoyer ensuite à
 Athènes des ambassadeurs pour ménager un accord, et de tâcher d’obtenir
 au plus tôt la remise de leurs guerriers. 
 Ces ouvertures ayant été accueillies par les généraux, on convint des
 articles suivants : les Lacédémoniens livreraient aux Athéniens et
 conduiraient à Pylos les bâtiments sur lesquels ils avaient combattu,
 ainsi que tous les vaisseaux longs qui se trouvaient en Laconie  ; ils
 ne porteraient les armes contre la place ni par terre ni par mer. Les
 Athéniens, de leur côté, permettraient aux Lacédémoniens du continent
 d’envoyer aux guerriers de l’île une quantité déterminée de blé tout
 moulu, savoir, deux chénices attiques de farine par homme , deux cotyles de
 vin 
 et de la viande  ; moitié en sus pour chaque valet. Ces envois seraient
 surveillés par les Athéniens, et aucun bâtiment ne passerait furtivement
 dans l’île. Les Athéniens continueraient à garder l’île, mais sans
 pouvoir y descendre  ; ils ne porteraient les armes contre l’armée
 peloponnésienne ni sur terre ni sur mer. A la moindre infraction, de
 part ou d’autre, et de quelque nature qu’elle fùt, le traité était
 déclaré rompu. Il devait durer jusqu’au retour des
 ambassadeurs lacédémoniens envoyés à Athènes. Les Athéniens
 s’engageaient à les y conduire et à les ramener sur une trirème  ; à
 leur retour la trêve cessait, et les Athéniens rendaient les vaisseaux
 dans l’étal où ils les avaient reçus. L’armistice fut conclu sur ces
 bases : les vaisseaux furent livrés, au nombre de soixante environ, et
 les députés partirent. Arrivés à Athènes, ils parlèrent ainsi :

XVII. « Athéniens, les Lacédémoniens nous ont envoyés, à l’occasion des
 guerriers del’île, pour traiter avec vous et vous faire agréer des
 propositions qui soient tout à la fois utiles pour vous et honorables
 pour nous-mêmes, autant du moins que le comportent nos infortunes
 présentes. Ce ne sera pas manquer à nos principes que de parler, en
 cette circonstance, un peu plus longuement que de coutume : car il est
 dans nos usages de parler peu, quand peu de paroles suffisent, et de
 nous étendre davantage, lorsque cela est nécessaire, dans les occasions
 où nous avons quelque vérité essentielle à faire entendre. N’accueillez
 pas ces paroles en ennemis  ; considérez-les, non comme une leçon que
 nous prétendrions donner à l’inexpérience, mais comme un simple appel à
 de sages résolutions, adressé à des hommes auxquels nous n’avons rien à
 apprendre. 
 « Vous pouvez faire un bon emploi de votre bonne fortune présente, en
 gardant ce qui est en votre possession, et en y ajoutant l’honneur et la
 gloire. Mais gardez-vous d’agir comme ces hommes que quelque événement heureux a surpris inopinément : ils ne cessent de porter
 plus loin leurs espérances, précisément parce que même le bonheur actuel
 a été pour eux une surprise. Mais ceux qui, bien des fois, ont éprouvé
 les alternatives de la bonne et de la mauvaise fortune, doivent
 naturellement aussi être plus portés à se défier de la prospérité. Ces
 sentiments de défiance, l’expérience doit les avoir inspirés à votre
 nation, mais surtout à nous  !

XVIII. « Voyez plutôt, et considérez nos malheurs actuels. Nous dont la
 réputation n’avait pas d’égale parmi les Grecs, nous venons vers vous
 solliciter nousmêmes ce que jusqu’ici nous nous croyions plus que
 personne en mesure d’accorder aux autres. Et cependant nos désastres ne
 tiennent ni à l’affaiblissement de nos forces, ni à l’insolence
 qu’inspire l’accroissement de la puissance : notre puissance était ce
 qu’elle fut toujours lorsque toutes nos prévisions ont été déçues  ; et
 il n’est personne à qui le même malheur ne puisse arriver. Il ne faut
 donc pas que la prospérité présente de votre république et vos récents
 succès vous fassent croire que la fortune sera toujours avec vous. Les
 vrais sages sont ceux qui mettent en sûreté des biens dont ils
 connaissent l’instabilité  ; ce sont aussi ceux qui savent le mieux
 tirer parti des revers de la guerre. Ils ne croient pas qu’on puisse
 prolonger les hostilités suivant son caprice, et prennent bien plutôt
 conseil des événements. Aussi, moins exposés que personne aux revers,
 parce qu’ils ne se laissent pas emporter par la confiance qu’inspire le
 succès, ils ne sont jamais plus disposés à mettre fin aux hostilités
 qu’au milieu de la prospérité. 
 
 « Voici pour vous, Athéniens, le moment opportun de tenir avec nous cette
 conduite : si, comme cela est très possible, il vous survenait plus tard
 quelque revers pour avoir négligé nos avis, on pourrait croire que c’est
 à la fortune seule que vous avez dû même vos succès actuels  ; tandis
 que vous pouvez, sans courir aucun danger, léguer à la postérité une
 haute idée de votre puissance et de votre sagesse.

XIX. « Les Lacédémoniens vous convient à traiter et à mettre fin à la
 guerre  ; ils vous offrent la paix, leur alliance, une amitié sans
 bornes, une réciproque intimité  ; ils réclament en retour les guerriers
 enfermés dans l’île. Ils pensent que, pour les deux partis, il vaut
 mieux ne pas s’exposer à l’alternative de les voir ou s’échapper de vive
 force s’il se présente une occasion favorable, ou tomber dans une plus
 dure servitude s’ils sont réduits par un siège. Nous croyons aussi que
 le meilleur moyen de terminer d’une manière durable les grandes
 inimitiés n’est pas que l’un des deux partis, après une lutte opiniâtre,
 profite de ses avantages pour enserrer l’autre dans des serments forcés,
 et pour lui imposer des lois au nom de sa supériorité  ; le mieux est
 que, tout en ayant le pouvoir d’en agir ainsi, il se mette, par sa
 modération et sa générosité, au-dessus de ces prétentions, et trompe
 l’attente de son adversaire en lui accordant des conditions modérées.
 Car l’adversaire, obligé dès lors non plus à se venger comme s’il eût
 été contraint, mais à payer de retour un acte de générosité, est, par
 pudeur, plus disposé à respecter les conventions. Mais c’est surtout
 envers ses plus grands ennemis qu’on doit tenir cette conduite, bien
 plus encore qu’envers ceux avec lesquels on n’avait que des démê- lés sans importance. A ceux qui cèdent sans y être forcés,
 il est naturel de céder soi-même avec plaisir  ; au contraire on se
 hasarde, même au delà de ce qu’on projetait, contre un adversaire trop
 insolent.

XX. « L’occasion est plus que jamais favorable pour une réconciliation
 mutuelle, avant qu’il vienne s’interposer entre nous un irrémédiable
 malheur , qui soulèverait nécessairement contre vous la
 haine de tous et de chacun de nous et vous priverait des avantages que nous
 vous offrons spontanément. Réconcilions-nous donc pendant que le sort
 des armes est encore indécis, vous, avec la gloire et notre amitié en
 partage  ; nous, avant la honte et sous le coup de revers encore sans
 gravité  ; échangeons la guerre pour la paix, et donnons au reste des
 Grecs le repos après tant de souffrances. C’est à vous surtout qu’ils
 croiront devoir ces biens. Ils supportent les maux de la guerre sans
 trop savoir qui l’a commencée  ; mais si elle vient à cesser, ce qui
 dépend surtout de vous, c’est à vous qu’ils en auront la reconnaissance.
 Vous pouvez vous assurer d’une manière durable l’amitié des
 Lacédémoniens  ; eux-mêmes vous y sollicitent, et cela par bienveillance
 bien plus que par nécessité. Considérez d’ailleurs tous les avantages
 qui doivent résulter de celle union : lorsqu’il y aura entre nous accord
 de volontés, sachez que, plus forts que tous les autres peuples de la
 Grèce ensemble, nous obtiendrons de leur part une entière déférence.
 »

XXI. Ainsi parlèrent les Lacédémoniens  ; ils pen- saient
 que les Athéniens, disposés précédemment à un accommodement qui n’avait
 échoué que par l’opposition de Lacédémone, accepteraient volontiers la
 paix qu’on leur oftrait maintenant, et rendraient les guerriers. Mais
 ceux-ci, persuadés qu’avec les guerriers de l’île en leur pouvoir ils
 trouveraient toujours, quand ils le voudraient, les Lacédémoniens
 disposés à la paix, portaient plus haut leurs prétentions . Ils y
 ôtaient surtout excités par Cléon, fils de Cléenète, démagogue puissant
 à cette époque, et qui avait une grande autorité sur la multitude. Il
 leur persuada de répondre que les guerriers de l’île devaient d’abord
 être livrés avec leurs armes, et amenés à Athènes  ; qu’après leur
 arrivée, les Lacédémoniens rendraient Nisée, Pèges, Trézène et l’Achaïe,
 qui se trouvaient entre leurs mains non par droit de conquête, mais en
 vertu du dernier traité auquel des malheurs et le besoin de la paix
 avaient forcé alors les Athéniens de souscrire  ; qu’à ces conditions on
 leur rendrait les prisonniers, et qu’on ferait une trêve dont la durée
 serait réglée d’un commun accord.

XXII. Les députés, sans faire aucune objection à cette réponse , demandèrent qu’on nommàt,
 pour s’entendre avec eux, des commissaires avec lesquels ils pussent
 régler à l’amiable et après discussion les points sur
 lesquels on tomberait d’accord de part et d’autre. Mais à cette
 proposition Cléon s’emporta avec violence, disant qu’il savait bien à
 l’avance qu’ils n’avaient aucune bonne intention  ; que cela était clair
 maintenant, puisqu’ils refusaient de s’expliquer devant le peuple et ne
 voulaient conférer qu’avec quelques com- missaires. Il leur enjoignit,
 si leurs intentions étaient droites, de parler devant toute l’assemblée.
 Mais les Lacédémoniens, quoique disposés par leurs malheurs à quelque
 concession, sentaient qu’il leur était impossible de s’expliquer devant
 la multitude, parce qu’ils donneraient prise aux récriminations de leurs
 alliés, si leurs offies étaient rejetées. Sentant bien, d’ailleurs, que
 les Athéniens ne traiteraient pas à des conditions modérées, sur les
 bases qu’ils avaient proposées, ils quittèrent Athènes sans avoir rien
 fait.

XXIII. A leur arrivée, l’armistice de Pylos fut aussitôt rompu. Les
 Lacédémoniens réclamaient leurs vaisseaux, conformément à la convention.
 Mais les Athéniens prétextèrent d’une tentative faite sur la place,
 contrairement au traité, et de quelques autres griefs peu sérieux en
 apparence  ; ils retinrent les vaisseaux, en arguant de la clause qui
 déclarait le traité nul s’il n’y était fait la moindre infraction. Les
 Lacédémoniens récriminèrent, se récrièrent sur ce que leurs vaisseaux
 étaient injustement retenus  ; puis ils se retirèrent et reprirent les
 hostilités à Pylos. De part et d’autre elles furent poussées avec
 vigueur. Pendant le jour, les Athéniens faisaient régulièrement le tour
 de l’île avec deux bâtiments qui se croisaient  ; et, la nuit, toute
 leur flotte stationnait alentour, excepté du côté de la mer quand il
 faisait du vént. Vingt bâtiments étaient venus d’Athènes
 renforcer cette flotte d’observation, qui se trouvait ainsi portée à
 soixante-dix navires. Les Péloponnésiens, campés sur le continent,
 donnaient des assauts à la place et épiaient les occasions de délivrer
 leurs guerriers.

XXIV. Cependant, en Sicile, les Syracusains et leurs alliés, ayant réuni
 à la flotte qui gardait Messène tous les autres bâtiments qu’ils avaient
 équipés, partirent de ce port pour reprendre les hostilités. Les
 Locriens surtout les excitaient, en haine des habitants de Rhégium, sur
 le territoire desquels ils venaient de pénétrer en masse. D’ailleurs,
 voyant que les Athéniens n’avaient que peu de vaisseaux dans ces
 parages, et informés que la plus grande partie des bâtiments, en
 particulier ceux qui devaient venir en Sicile, assiégeaient Sphactérie,
 ils voulaient tenter un combat naval. Vainqueurs sur mer, ils espéraient
 soumettre aisément Rhégium en l’attaquant par mer et par terre, et
 affermir ainsi leur puissance. Car le promontoire de Rhégium, en Italie,
 étant à peu de distance de Messène, en Sicile, les Athéniens ne
 pourraient plus stationner dans ces parages et rester maîtres du
 détroit. Ce détroit est formé par le bras de mer qui sépare Rhégium de
 Messène, au point où la Sicile est le plus rapprochée du continent.
 C’est à ce passage qu’on a donné le nom de Charybde : Ulysse, dit-on,
 l’a traversé. Comme il est fort étroit, et que deux vastes mers, celle
 de Thyrrhénie et celle de Sicile, s’y précipitent en courant avec
 violence, on l’a justement considéré comme dangereux .

XXV. Ce fut dans ce détroit que les Syracusains et leurs alliés, avec un
 peu plus de trente vaisseaux, furent amenés à combattre, à une heure
 avancée de la journée, à propos d’une barque qui traversait. Ils s’a-
 vancèrent contre seize vaisseaux d’Athènes et huit de Rhégium. Mais,
 vaincus par les Athéniens, ils perdirent un vaisseau  ; chacun regagna,
 comme il put, sa station, les uns à Messène, les autres à Rhégium. La
 nuit mit fin à l’action. 
 Les Locriens sortirent ensuite du territoire de Rhégium. Les vaisseaux de
 Syracuse et des alliés se réunirent et abordèrent à Péloris , dépendance dé Messine, où se trouvait aussi
 l’armée de terre. Les Athéniens et ceux de Rhégium ayant fait voile de
 ce côté virent les vaisseaux vides et les attaquèrent. Mais un de leurs
 bâtiments fut accroché par une main de fer et l’équipage dut
 l’abandonner pour se sauver à la nage. Les Syracusains remontèrent sur
 leurs vaisseaux et se dirigèrent vers Messène en les remorquant le long
 de la côte avec des câbles. Attaqués de nouveau par les Athéniens, ils
 prirent le large, fondirent sur eux, et leur firent perdre un second
 bâtiment. Ils effectuèrent ainsi leur retraite le long des côtes, et
 rentrèrent au port de Messène, après avoir combattu sans
 désavantage. 
 Les Athéniens, sur l’avis que Camarina allait être livrée aux Syracusains par
 Archias et ses adhérents, firent voile vers cette place.
 En même temps, les Mes- séniens se portèrent en masse, par terre et par
 mer, contre Naxos Chalcidique, qui leur est limitrophe.
 Le premier jour ils forcèrent les Naxiens à s’enfermer dans leur ville,
 et ravagèrent le pays. Le lendemain ils remontèrent avec leurs vaisseaux
 le fleuve Acésine , et dévastèrent la
 campagne, pendant que leurs troupes de terre attaquaient la ville. Mais
 sur ces entrefaites, les Sicules descendirent en grand nombre des montagnes,
 et attaquèrent les Messéniens. Les Naxiens prirent confiance, à cette
 vue  ; ils s’exhortèrent mutuellement, dans la pensée que les Léontins
 et d’autres Grecs alliés venaient à leur secours  ; ils sortirent
 précipitamment de la ville, tombèrent sur les Messéniens. les mirent en
 fuile et en tuèrent plus de mille. Les autres eurent grand’peine à
 rentrer chez eux : car les barbares, tombant sur eux, dans les chemins,
 en massacrèrent le plus grand nombre. La flotte revint mouiller à
 Messène  ; elle se sépara ensuite, et chacun rentra chez soi. Aussitôt
 les Léontins et leurs alliés, unis aux Athéniens, profitèrent des
 désastres de Messène pour l’attaquer. Les Athéniens dirigèrent leurs
 efforts sur le port, et l’armée de terre contre la ville. Mais les
 Messéniens firent une sortie, avec quelques Locriens sous les ordres de
 Démotèle, qui, après leur échec, étaient restés en garnison dans la
 place. Ils tombèrent à l’improviste sur l’armée des
 Léontins, les mirent en fuite, et en tuèrent un grand nombre. Les
 Athéniens, à cette vue, descendirent de leurs vaisseaux, se portèrent au
 secours de leurs alliés, tombèrent sur les Messéniens en désordre et les
 poursuivirent jusqu’à la ville. Après avoir élevé un trophée, ils
 retournèrent à Rhégium. 
 Les Grecs de Sicile continuèrent ensuite la lutte sur terre, sans
 l’intervention des Athéniens.

XXVI. A Pylos, les Athéniens continuaient à assiéger les Lacédémoniens
 dans l’île, tandis que l’armée péloponnésienne conservait ses campements
 sur le continent. Le manque de vivres et d’eau rendait le blocus
 extrêmement pénible pour les Athéniens. Il n’y avait qu’une seule
 source, et encore peu abondante, dans la citadelle même de Pylos . La plupart creusaient le sable sur le bord de
 la mer, et on peut imaginer quelle eau ils buvaient. Resserrés dans un
 camp de peu d’étendue, ils se trouvaient fort à l’étroit : faute de
 mouillage pour les vaisseaux , une partie des équipages venait à terre prendre
 ses repas, pendant que les autres se tenaient à l’ancre, loin du rivage.
 Ils étaient surtout découragés par la longueur du siège  ; car ils n’y
 avaient pas compté  ; ils pensaient d’abord forcer en très peu de jours
 des hommes assiégés dans une île déserte, avec de l’eau saumâtre pour
 toute boisson. Ce retard tenait aux mesures prises par les Lacédémoniens
 : ils avaient fait appel à tous les hommes de bonne
 volonté, en les invitant à porter dans l’île de la farine, du vin, du
 fromage et toutes les denrées utiles à des troupes assiégées. On avait
 taxé ces denrées à un prix élevé, et promis la liberté à ceux des
 Hilotes qui en introduiraient. Bien des gens se livraient à ces
 importations dangereuses, mais surtout les Hilotes. Ils partaient de
 tous les points du Péloponnèse, et abordaient de nuit dans la partie de
 l’île qui regarde la haute mer. Ils avaient surtout soin d’épier un vent
 favorable : quand il soufflait du large il leur était plus aisé
 d’échapper à la surveillance des galères  ; car alors il devenait
 difficile à celles-ci de croiser autour de l’île  ; eux, au contraire,
 ne ménageaient rien pour aborder et échouaient leurs barques, estimées
 d’avance. D’ailleurs les hoplites gardaient les points abordables de
 l’île. Ceux, au contraire, qui s’exposaient par le calme étaient
 capturés. Il y avait même des plongeurs qui traversaient le port en
 nageant entre deux eaux, et tiraient après eux, au moyen d’un câble, des
 outres remplies de pavot miellé et de graine de lin pilée D’abord ils passèrent sans être aperçus 
 ; mais ensuite on les surveilla. En un mot, il n’était pas d’artifice
 qu’on n’imaginât de part et d’autre, soit pour introduire des vivres,
 soit pour déjouer ces tentatives.

XXVII. Quand on apprit à Athènes que l’armêe souffrait et qu’il passait
 dans l’île des subsistance, on fut dans un grand embarras. On craignait
 que l’hiver ne vînt surprendre la flotte qui gardait
 Sphactérie  ; car on sentait qu’il serait alors impossible de
 transporter des vivres sur les côtes du Péloponnèse, surtout dans un
 pays désert où l’on ne pouvait pas même en faire passer suffisamment en
 été  ; d’ailleurs lp flotte ne pourrait stationner sur une côte sans
 mouillage  ; et si la surveillance devenait moins active, les assiégés
 pourraient subsister dans l’île, ou profiteraient d’un mauvais temps
 pour s’échapper sur les barques qui leur apportaient des vivres. On
 craignait surtout que les Lacédémoniens, ayant désormais quelques motifs
 de confiance, n’envoyassent plus de hérauts  ; en un mot on regrettait
 de n’avoir pas consenti à la paix. 
 Cléon, sachant que des défiances s’élevaient contre lui pour s’être
 opposé à l’accommodement, prétendit que les nouvelles apportées étaient
 mensongères  ; et comme ceux qui arrivaient de Pylos demandaient, si on
 ne les croyait pas, qu’on envoyât sur les lieux quelques commissaires,
 les Athéniens choisirent pour cette mission Cléon lui-même et Théagène.
 Cléon sentit qu’il serait obligé de faire les mêmes rapports que ceux
 qu’il calomniait, ou que, s’il disait le contraire, il serait convaincu
 d’imposture : aussi conseilla-t-il aux Athéniens, qu’il voyait incliner
 vers la guerre, de ne pas envoyer aux informations et de ne pas perdre,
 en différant, l’occasion favorable  ; mais d’aller attaquer les assiégés
 dans l’île même, si ces nouvelles leur paraissaient exactes. En même
 temps, faisant allusion à Nicias, fils de Nicératus, alors général,
 qu’il détestait, il l’accusait indirectement en disant qu’avec les
 préparatifs dont on disposait il serait facile, si les généraux étaient
 hommes de cœur, d’attaquer l’île et de s’em- parer des
 guerriers  ; que c’était là ce qu’il ferait luimême, s’il avait le
 commandement.

XXVIII. Les Athéniens commençaient à murmurer contre Cléon et demandaient
 pourquoi il ne partait pas à l’instant, si la chose lui paraissait si
 facile. Alors Nicias, qui se voyait personnellement attaqué, lui dit que
 les généraux l’autorisaient, pour leur part, à prendre toutes les
 troupes qu’il voudrait, et à tenter l’entreprise. Cléon, croyant d’abord
 que c’était une feinte, était prêt à accepter  ; mais lorsqu’il
 s’aperçut que cette offre était sérieuse, il recula et dit que ce
 n’était pas lui, mais Nicias, qui était général  ; il commençait à
 craindre, sans croire encore cependant que Nicias osât se démettre en sa
 faveur. Mais Nicias insista de rechef, se démit du commandement de
 l’armée de Pylos, et prit les Athéniens à témoin. Plus Cléon faisait
 d’efforts pour échapper à cette expédition et pour revenir sur sa
 déclaration, plus la multitude (car tel est son caractère) pressait
 Nicias de lui abandonner le commandement, et criait à Cléon de
 s’embarquer. Enfin, n’ayant plus aucun moyen de revenir sur sa parole,
 il accepte le commandement de l’expédition, et, s’avançant au milieu de
 l’assemblée, il déclare qu’il n’a pas peur des Lacédémoniens, qu’il
 n’embarquera avec lui personne de la ville, et ne prendra que les
 troupes de Lemnos et d’Imbros, présentes à Athènes, des peltastes
 auxiliaires d’Énos , et quatre cents archers également étrangers.
 Avec ces forces, réunies aux soldats de Pylos, il s’engage à amener,
 dans les vingt jours, les Lacédémoniens pri- sonniers, ou
 à les tuer sur place. Les Athéniens rirent un peu de sa forfanterie  ;
 mais les gens sages ne virent pas ce résultat sans quelque plaisir  ;
 car ils calculaient que de deux biens il y en avait un qui ne pouvait
 leur échapper, ou être débarrassés de Cléon — c’était là ce qui leur
 semblait le plus probable — ou, si leurs pré- visions étaient trompées,
 se rendre maîtres des Lacédémoniens.

XXIX. Cléon prit, dans l’assemblée, toutes ses mesures  ; il reçut les
 suffrages des Athéniens pour cette expédition, se choisit pour collègue
 Démosthènes, un des généraux qui étaient à Pylos, et pressa son départ.
 Ce qui l’avait déterminé à s’adjoindre Démosthènes, c’est qu’il avait
 appris que ce général songeait, de son côté, à faire une descente dans
 l’île. Car les soldats, fatigués de leur séjour dans un lieu où tout
 manquait, et plutôt assiégés qu’assiégeants, brûlaient de courir au
 danger. Un incendie survenu dans l’île avait aussi augmenté la confiance
 de Démosthènes. Jusque-là il avait hésité parce que l’île, de tout temps
 inhabitée, était en grande partie boisée et sans chemins frayés  ; il
 croyait cette circonstance favorable aux ennemis. Si une armée nombreuse
 y descendait, ils pourraient l’attaquer en dérobant leurs mouvements et
 lui faire beaucoup de mal  ; leurs fautes et leurs dispositions seraient
 bien mieux cachées dans l’épaisseur de la forêt, tandis que, toutes les
 fautes de l’armée athénienne étant à découvert, l’ennemi, maître de
 choisir son terrain, pourrait tomber sur elle à l’improviste du côté
 qu’il voudrait. Il pensait d’ailleurs que, s’il était forcé d’en venir
 aux mains dans le fourré, des troupes moins nombreuses, mais ayant
 l’expérience des lieux, auraient l’avantage sur un corps
 plus cpnsidérable à qui manquerait cette expérience  ; que, par suite,
 son armée pourrait être détruite en grande partie, sans même qu’on s’en
 aperçût, dans l’impossibilité de découvrir sur quel point on de- vrait
 mutuellement se porter secours.

XXX. Ces réflexions lui étaient surtout suggérées par son désastre
 d’Étolie, qui avait tenu en partie à une forêt. 
 Comme on était fort à l’étroit, les soldats athéniens étaient obligés
 d’aborder aux extrémités de l’île, et de placer des sentinelles pour
 prendre leurs repas. L’un d’eux mit le feu, par mégarde, à une petite
 portion de bois  ; le vent s’éleva, et l’incendie gagna, avant qu’on
 s’en fût aperçu, la plus grande partie de la forêt. Démosthènes put
 mieux distinguer alors les Lacédémoniens, et reconnut qu’ils étaient
 plus nombreux qu’on ne le supposait  ; car, jusque-là, il avait pensé
 qu’on introduisait des vivres pour moins de monde. Il jugea donc que les
 Αthéniens devaient s’occuper plus sérieusement d’une affaire de cette
 importance et, du moment où il vit que l’attaque de l’ile présentait
 moins de difficultés, il se prépara à y descendre. Il demanda des
 troupes aux alliés du voisinage, et fit toutes ses dispositions.
 Cependant Cléon lui avait mandé, par un courrier, qu’il allait venir et
 lui amener les troupes qu’il avait demandées  ; lui-même arriva à Pylos.
 Une fois réunis, ils envoyèrent d’abord un héraut au camp sur le
 continent, pour inviter les Péloponnésiens à donner aux guerriers de
 l’ile le conseil de livrer, sans combat, leurs personnes et leurs armes 
 ; ils promettaient d’ailleurs de traiter les prisonniers avec égards,
 jusqu’à conclusion d’un arrangement définitif.

XXXÎ. Cette proposition n’ayant pas été acceptée, les Athéniens
 attendirent encore un jour sans agir. Le lendemain, ils embarquèrent
 tous les hoplites sur un petit nombre de vaisseaux, et mirent à la voile
 pendant la nuit. Un peu avant l’aurore, ils descendirent dans l’île de
 deux côtés, par la haute mer et par le port, au nombre de huit cents
 hoplites, et coururent attaquer le premier poste de garde. Voici quelles
 étaient les dispositions de l’ennemi 
 :Ce poste avancé se composait d’environ trente hoplites  ; au milieu de
 l’île, sur un terrain très urii, autour d’une source, campait le gros de
 l’armée avec Épitadas qui la commandait. Un autre corps peu nombreux
 gardait l’extrémité de l’île, du côté de Pylos  ; c’était tin point
 escarpé du côté de la mer, et imprenable par terre. Il s’y trouvait une
 sorte de vieux retranchement élevé en pierres brutes  ; les
 Lacédémonieris croyaient qu’il pourrait leur être utile pour le cas où
 ils seraient forcés à reculer précitamment devant des forces trop
 supérieures. Telles étaient leurs dispositions.

XXXII. Les Athéniens, se précipitant au pas de course sur le premier
 posté, massacrent aussitôt les gardes dans leur lit même, pendant qu’ils
 saisissent leurs armes. Ils né s’étaient pas aperçus de la descente  ;
 car ils avaient cru que les vaisseaux venaient, comme de coutume,
 occuper leur station de nuit. Au point du jour, tout le reste des
 troupes, excepté le dernier rang des rameurs , débarqua des
 vaisseaux, chaque corps avec les armes qui lui étaient propres. Le
 nombre des bâtiments était d’un peu plus de soixante-dix. Il y avait
 huit cents archers, un nombre égal de peltastes, un corps de Messéniens
 auxiliaires, et toute la garnison de Pylos, à l’exception de ceux qui
 gardaient les murs. Démosthènes les disposa par groupes de deux cents
 hommes, plus ou moins, et leur fit occuper les hauteurs  ; il voulait
 que les Lacédémoniens, enveloppés de toutes parts et au comble de la
 perplexité, ne sussent de quel côté faire face, assaillis qu’ils
 seraient dans tous les sens par une multitude d’ennemis  ; frappés par
 derrière, s’ils voulaient marcher en avant, en flanc, s’ils se portaient
 à droite ou à gauche. De quelque côté qu’ils s’avançassent, ils auraient
 toujours à dos des troupes légères, insaisissables, qui, de loin, les
 attaqueraient avec des flèches, des javelots, des pierres et des
 frondes, et contre lesquelles ils ne pourraient même pas marcher  ; car,
 pour fuir, elles avaient l’avantage, et quand l’ennemi cédait elles
 revenaient à la charge. Tel était le plan qu’avait conçu Démosthènes, du
 moment où il songea à une descente, et il le mit à exécution.

XXXIII. Les soldats d’Épitadas, qui formaient le corps le plus nombreux,
 voyant le premier poste égorgé, se mirent en ordre de bataille et
 marchèrent contre les hoplites athéniens, dans le dessein d’en venir aux
 mains  ; car ils les avaient en face. Mais les troupes légères, qui
 voltigeaient sur leurs flancs et par derrière, ne leur permirent pas
 d’engager l’action avec les ho- plites, et de faire usage
 de leur habileté. Elles les te- naient en échec en les attaquant des
 deux côtés, tandis que les hoplites athéniens, au lieu de venir à leur
 rencontre, restaient immobiles. Quand, sur un point, les troupes mobiles
 faisaient irruption et serraient les Lacédémoniens de trop près, ceux-ci
 les mettaient en fuite  ; mais bientôt elles se retournaient pour
 revenir à la charge. Étant légèrement équipées, elles prenaient aisément
 l’avance : car elles fuyaient sur un terrain inégal, d’un accès d’autant
 plus difficile qu’il était précédemment inhabité, et où ne pouvaient les
 poursuivre les Lacédémoniens pesamment armés.

XXXIV. Pendant quelque temps, on escarmoucha ainsi de part et d’autre.
 Mais bientôt les Lacédémoniens furent hors d’état de se porter
 rapidement dans tous les sens pour faire face aux attaques  ; les
 troupes légères reconnurent qu’appesantis par la lutte, ils se
 défendaient plus mollement  ; elles-mêmes avaient pris confiance en se
 voyant si nombreuses  ; déjà elles s’habituaient à ne plus croire les
 Lacédémoniens aussi redoutables, parce qu’ils ne leur avaient pas fait
 tout d’abord le mal auquel elles s’attendaient en commençant l’at-
 taque  ; car elles étaient alors subjuguées par la pensée qu’elles
 allaient avoir affaire à des Lacédémoniens. Elles se prirent donc à les
 mépriser, fondirent sur eux de toutes parts en poussant de grands cris
 et les accablèrent de pierres, de traits, de javelots, de tout ce qui
 leur tombait sous la main. Leurs clameurs, jointes à cette irruption
 soudaine, frappaient d’épouvante des hommes peu faits à ce genre de
 combat  ; la cendre de la forêt nouvellement consumée s’élevait en épais
 nuages  ; il était impossible de voir devant soi, au
 milieu des traits et des pierres lancées par une multitude d’hommes et
 qui volaient avec la cendre. L’action, à ce moment, devint critique pour
 les Lacédémoniens : leurs cuirassés de feutre né les garantissaient pas
 contre les traits  ; les javelots dont ils étaient accablés s’y
 enfonçaient en se brisant  ; ils ne savaient plus que faire, dans
 l’impossibilité de rien voir devant eux et d’entendre les ordres de
 leurs chefs que dominaient les clameurs de l’ennemi. Partout environnés
 de dangers, ils n’entrevoyaient aucune lueur d’espérance, aucun moyen
 d’échapper en combattant.

XXXV. Déjà un grand nombre d’entre eux étaient blessés, car ils n’avaient
 fait que pivoter à la même place   ; enfin, serrant leurs rangs, ils battirent en
 retraite vers l’extrémité de l’île et le retranchement occupé par leurs
 gardes, dont ils étaient peu éloi- gnés. Quand les troupes légères les
 virent céder, leurs cris redoublèrent avec leur audace  ; elles
 chargèrent vivement, et tuèrent tous ceux des Lacédémoniens qu’elles
 enveloppèrent dans leur retraite. La plupart, cependant, échappèrent et
 gagnèrent le retranchement. Ils s’y établirent avec ceux qui le
 gardaient, de manière à défendre tous les points attaquables. Les
 Athéniens arrivèrent à leur suite  ; mais, ne pouvant tourner la
 position et l’investir, à cause de la difficulté des lieux, ils
 l’attaquèrent de front et tentèrent de l’enlever. La lutte fut longue :
 pendant la plus grande partie du jour on resta en présence, supportant
 de part et d’autre la fatigue du combat, la soif et le so- 
 leil  ; ils s’épuisaient en efforts, ceux-ci pour déloger l’ennemi des
 hauteurs, ceux-là pour maintenir leur position. La défense était devenue
 plus facile aux Lacédémoniens, depuis qu’ils n’étaient plus enveloppés
 sur les flancs.

XXXVI. Cependant rien ne se décidait encore, lorsque le commandant(??)
 des Messéniens, s’approchant de Cléon et de Démosthènes, leur dit qu’ils
 s’épuisaient en vains efforts  ; que s’ils voulaient lui donner un
 certain nombre d’archers et de soldats légers, il prendrait l’ennemi à
 dos, en le tournant par un chemin qu’il saurait trouver, et qu’il
 espérait forcer le passage. Ayant obtenu ce qu’il demandait, il partit à
 la dérobée, de manière à n’être pas vu des ennemis, et s’avança en
 suivant toujours les escarpements, là où le passage était praticable.
 Comme les Lacédémoniens, comptant sur la force de la position, avaient
 négligé d’y placer des gardes, il parvint, grâce à de longs et pénibles
 circuits, à leur dérober sa marche, et se montra tout à coup sur leurs
 derrières, couronnant les hauteurs. Cette apparition inattendue frappa
 de stupeur les ennemis  ; elle redoubla l’ardeur des Athéniens, qui
 voyaient leur attente réalisée. De ce moment, les Lacédémoniens,
 attaqués de deux côtés, se trouvèrent, pour comparer les petites choses
 aux grandes, dans la même situation que les défenseurs des Thermopyles,
 lorsque les Perses les tournèrent par un sentier et les massacrèrent.
 Déjà ils ne tenaient plus : accablés de toutes parts, luttant en petit
 nombre contre un ennemi supérieur, exténués pat, la faim, ils cédaient
 le terrain : les Athéniens étaient maîtres du passage.

XXXVII. Cléon et Démosthènes virent que, pour peu qu’ils
 cédassent encore, l’armée athénienne allait les exterminer. Désirant les
 emmener vivants à Athènes, ils firent cesser le combat, et retinrent
 leurs soldats afin de tenter si, à la voix d’un héraut, ils
 abaisseraient leur orgueil jusqu’à rendre les armes, et céderaient
 devant l’imminence du danger. Ils leur firent donc demander par un
 héraut s’ils voulaient livrer leurs armes, et se remettre eux-mêmes aux
 mains des Athéniens, qui prononceraient sur leur sort comme ils
 l’entendraient.

XXXVIII. A cet appel, la plupart déposèrent leurs boucliers et agitèrent
 les mains en l’air, pour montrer qu’ils accédaient à la proposition. On
 fit une suspension d’armes  ; des conférences s’ouvrirent entre Cléon et
 Démosthènes, d’une part, et de l’autre, Styphon, fils de Pharax, pour
 les Lacédémoniens. De ceux qui avaient commandé avant lui, le premier,
 Épitadas, avait été tué  ; celui qui avait été désigné pour lui
 succéder, Hippagrétas, vivait encore  ; mais il était étendu au milieu
 des morts, privé de sentiment. Styphon avait été choisi en troisième,
 suivant la loi, pour commander en cas d’événement. Il déclara, d’accord
 avec ceux qui l’accompagnaient, qu’il désirait envoyer sur le continent
 consulter les Lacédémoniens sur ce qu’il devait faire. Les Athéniens ne
 voulurent laisser aller aucun d’entre eux  ; ils mandèrent eux-mêmes des
 hérauts du continent  ; après deux ou trois messages, le dernier envoyé
 que les Lacédémoniens firent passer dans l’île apporta cette réponse : «
 Les Lacédémoniens vous engagent à délibérer vous-mêmes sur ce qui vous
 con cerne, et à ne rien faire de honteux. » Après s’être consultés, ils
 livrèrent leurs armes et se rendirent. On les tint, le
 reste du jour et la nuit suivante, sous bonne garde. Le lendemain, les
 Athéniens élevèrent un trophée dans l’île, firent tous leurs préparatifs
 pour reprendre la mer, et partagèrent les prisonniers entre les
 triérarques pour les garder. Les Lacédémoniens envoyèrent un héraut, et
 obtinrent d’enlever leurs morts. 
 Voici le nombre des morts et des prisonniers faits dans l’ile : il y
 était passé en tout quatre cent vingt hoplites  ; sur ce nombre, deux
 cent quatre-vingtdouze furent emmenés prisonniers à Athènes  ; le reste
 avait été tué. Parmi ceux qui avaient survécu, on comptait environ cent
 vingt Spartiates. Les Athéniens perdirent peu de monde, parce qu’il n’y
 eut point d’engagement corps à corps.

XXXIX. La durée du blocus, à partir de l’engagement naval jusqu’au combat
 dans l’île, fut, en tout, de cinquante-deux jours. Sur ce temps, les
 Lacédémoniens reçurent des vivres durant environ vingt jours, pendant
 l’absence des députés chargés de négocier. Ils avaient vécu le reste du
 temps de ce qu’on importait furtivement  ; on trouva même dans l’île du
 blé et des provisions de bouche laissés en réserve  ; car Épitadas, qui
 commandait, ne faisait pas des distributions aussi larges qu’il l’aurait
 pu. Les armées d’Athènes et du Péloponnèse quittèrent Pylos, et chacun
 rentra dans son pays. Ainsi se trouva réalisée la promesse de Cléon,
 tout insensée qu’elle était  ; en vingt jours il amena les
 Lacédémoniens, comme il s’y était engagé.

XL. De tous les événements de celle guerre, ce fut celui qui trompa le
 plus les prévisions des Grecs. On pensait que ni la faim ni aucune
 extrémité ne pourraient jamais forcer les Lacédémoniens à
 rendre les armes  ; mais qu’ils combattraient jusqu’à la mort sans les
 abandonner. On ne pouvait croire qde Ceux qui les avaient rendues
 ressemblassent à ceux qui étaient morts. Aussi un des alliés des
 Athéniens demandait-il un jour, par dérision, à l’un des prisonniers dè
 l’île, si ceux d’entre eux qui avaient perdu la vie étaient des braves.
 Celuici lui répondit qu’il faudrait faire grand cas de l’atractus (il désignait ainsi la flèche), s’il savait
 distinguer les braves  ; faisant entendre par là que les pierres et les
 traits tuaient indistinctement.

XLI. A l’arrivée des prisonniers à Athènes, il fut décidé qu’on les
 garderait dans les fers jusqu’à conclusion d’un accord  ; et que, dans
 le cas où les Péloponnésiens feraient auparavant une invasion dans le
 pays, on les tirerait de prison pour lés égorger. Les Athéniens mirent
 garnison à Pylos. Les Messéniens de Naupacte y envoyèrent ceux des leurs
 sur lesquels ils pouvaient le mieux compter  ; car c’était à leurs yeux
 la patrie, Pylos étant sur le territoire de l’ancienne Messénie. Ils
 ravagèrent la Laconie, et y firent d’autant plus de mal qu’ils parlaient
 la même langue. Les Lacédémoniens, jusque-là, n’avaient pas connu le
 pillage et ce genre de guerre. Les Hilotes désertaient  ; ils
 craignaient que quelque nouvelle entreprise ne portât encore plus loin
 le trouble dans leur pays, et supportaient impatiemment cet état de
 choses. Aussi, tout en désirant cacher leurs inquiétudes aux Athéniens,
 leur envoyèrent-ils des députés pour tâcher d’obtenir la remise de Pylos
 et des guerriers. Mais les Athéniens portaient plus haut 
 leurs prétentions  ; ils reçurent plusieurs députations, qu’ils
 renvoyèrent comme elles étaient venues. Tels furent les événements de
 Pylos.

XLII. Le même été, aussitôt après cette affaire, les Athéniens firent une
 expédition contre la Corinthie  ; ils avaient quatre-vingts vaisseaux,
 deux mille hoplites athéniens, et deux cents cavaliers sur des
 transports appropriés à cet usage. Avec eux marchaient leurs alliés de
 Milet, d’Andros et de Caryste. Nicias, fils de Nicératus, commandait
 avec deux collègues. Ils appareillèrent et abordèrent à l’aurore entre
 la Chersonnèse et Rhitum, sur la plage que domine la colline Solygie.
 C’est sur cette colline que s’étaient autrefois établis les Doriens,
 quand ils firent la guerre aux Corinthiens de la ville qui étaient
 Éoliens. On y voit aujourd’hui un bourg du nom de Solygie. Cette plage,
 où abordèrent les vaisseaux, est à douze stades du bourg, à soixante de
 Corinthe, et à vingt de l’isthme. Tous les Corinthiens, à l’exception de
 ceux en dehors de l’isthme, instruits d’avance par la voie d’Argos que
 l’armée athénienne allait arriver, s’étaient depuis longtemps rendus sur
 l’isthme. A part cinq cents d’entre eux envoyés en garnison à Ambracie
 et en Leucadie, toute la population en masse était debout, guettant où
 aborderaient les Athéniens. Cependant ceux-ci trompèrent leur
 surveillance en débarquant de nuit. Les signaux d’alarme ayant été
 levés, les Corinthiens laissèrent la moitié de leurs forces à Cenchrée,
 dans la crainte que l’ennemi ne se portât sur Crommyon, et marchèrent à
 sa rencontre.

XLIII. Battus, un de leurs généraux (car il yen avait deux à cette
 bataille), prit avec lui une division et se porta sur
 Solygie, bourg ouvert, pour le garder. Lycophron attaqua avec le reste.
 Ce fut sur l’aile droite des Athéniens, au moment où elle venait
 d’opérer sa descente devant la Chersonnèse, que porta d’abord l’effort
 des Corinthiens  ; ils attaquèrent ensuite le reste de l’armée.
 L’engagement fut vif  ; on se battait corps à corps sur toute la ligne.
 L’aile droite des Athéniens et les Carystiens, qui formaient l’extrémité
 de cette aile, reçurent les Corinthiens et les repoussèrent, mais non
 sans peine. Ceux-ci reculèrent jusqu’à un enclos, et, favorisés par la
 pente du terrain, ils dominèrent l’ennemi, l’accablèrent de pierres,
 chantèrent le Péan et reprirent l’offensive. Les Athéniens reçurent le
 choc, et le combat recommença corps à corps. Cependant un corps de
 Corinthiens, venu au secours de leur aile gauche, mit en fuite la droite
 des Athéniens et les poursuivit jusqu’à la mer  ; mais bientôt Athéniens
 et Carystiens redescendirent des vaisseaux et revinrent à la charge. De
 part et d’autre on combattait avec opiniâtreté sur toute la ligne, mais
 principalement à la droite des Corinthiens, où Lycophron était engagé
 avec la gauche des Athéniens  ; car on pensait qu’ils feraient une
 tentative sur le bourg de Solygie.

XLIV. Longtemps on résista des deux côtés sans plier  ; mais, enfin, les
 Athéniens, grâce à l’avantage que leur donnait leur cavalerie sur un
 ennemi qui n’en avait pas, mirent les Corinthiens en fuite. Ils se
 retirèrent sur la colline, s’y établirent et s’y tinrent en repos, sans
 oser en descendre. Cette déroute leur coûta une grande partie de leur
 aile droite et Lycophron qui les commandait. Le reste de l’armée fut
 moins maltraité  ; elle ne fut que faiblement poursuivie, put opé- rer lentement sa retraite, après avoir été forcée, et se
 replia vers les hauteurs où elle s’établit. Les Athéniens, n’ayant plus
 aucun ennemi en face, recueillirent leurs morts, dépouillèrent ceux des
 Corinthiens, et élevèrent aussitôt un trophée. 
 Cependant la moitié de l’armée corinthienne, qui était restée en
 observation à Cenchrée, dans la crainte que la flotte ne fit une
 tentative sur Crommyon, n’avait pu, derrière le mont Onion, voir le
 combat. Mais, avertis par la vue de la poussière, ils se hâtèrent
 d’accourir. En même temps, ceux des Corinthiens que leur âge avait
 retenus dans la ville, informés de l’événement, arrivaient au secours,
 de leur côté. Les Athéniens, à la vue de toutes ces troupes en marche,
 crurent que c’étaient les Péloponnésiens du voisinage qui venaient à
 leur rencontre  ; ils s’empressèrent de remonter sur leurs vaisseaux,
 emportant avec eux les dépouilles et leurs morts, à l’exception de deux
 qu’ils n’avaient pu retrouver. Une fois embarqués, ils gagnèrent les
 îles voisines  ; de là ils envoyèrent un héraut et se firent rendre, par
 convention, les morts qu’ils avaient laissés . La perte, du côté des Corinthiens, dans
 ce combat, fut de deux cent douze hommes et, pour les Athéniens, d’un
 peu moins de cinquante.

XLV. Le même jour, les Athéniens quittèrent les îles et firent voile pour
 Crommyon, sur le territoire de Corinthe, à cent vingt stades de cette
 ville. Ils y abordèrent, ravagèrent le pays et y bivaquèrent la nuit.
 Le lendemain, ils reprirent la mer, et, rangeant les
 côtes, se dirigèrent vers le territoire d’Épidaure où ils descendirent
 un instant. De là ils se rendirent à Méthone, entre Épidaure et Trézène 
 ; ils séparèrent du continent, par une muraille, l’isthme de la
 Chersonnèse sur lequel est située Méthone, y établirent une garnison, et
 de là portèrent ensuite le ravage dans les champs de Trézène, d’Halia,
 et d’Épidaure. Après avoir achevé de fortifier cette position, ils
 s’embarquèrent pour retourner chez eux.

XLVI. Pendant le cours de ces événements, Eurymédon et Sophocle, partis
 de Pylos avec la flotte athénienne pour se rendre en Sicile, abordèrent
 à Corcyre. Réunis aux habitants de la ville, ils marchèrent contre ceux
 des Corcyréens qui s’étaient établis sur le mont Istone, lorsqu’ils
 revinrent du continent après la sédition. De là, ils dominaient le pays
 et y faisaient beaucoup de mal. On attaqua leur fort et on s’en empara 
 ; ils se réfugièrent sur une hauteur et capitulèrent à la condition de
 livrer les troupes auxiliaires, d’abandonner leurs armes et de s’en
 remettre, pour leurs personnes, à la discrétion des Athéniens. Les
 généraux les transportèrent, sous la garantie de ce traité, dans l’île
 de Ptychia , pour y être
 gardés jusqu’à leur translation à Athènes, avec cette clause, que, si un
 seul d’entre eux était surpris à s’échapper, la convention serait
 annulée pour tous. Cependant les chefs du parti populaire à Corcyre,
 craignant qu’à leur arrivée à Athènes on ne leur laissât la vie,
 imaginèrent cet expédient : dans le but de tromper les prisonniers, ils
 envoyèrent à quelques-uns d’eux des amis leur représen ter, comme par bienveillance, que le mieux pour eux était de s’é-
 chapper au plus vite  ; qu’eux-mêmes leur tiendraient prêt quelque
 bâtiment  ; car les généraux athéniens devaient les livrer au peuple de
 Corcyre.

XLVII. Ils donnèrent dans le piège : un bâtiment avait été insidieusement
 préparé, et ils allaient prendre la mer, lorsqu’on les arrêta. La
 convention était dès lors rompue, et ils furent tous livrés aux
 Corcyréens. Les généraux athéniens furent loin d’être irréprochables
 dans cette intrigue : ils confirmèrent les insinuations de ceux qui
 l’avaient ourdie, et les rendirent plus entreprenants, en laissant voir
 clairement qu’ils ne voulaient pas que d’autres conduisissent les
 prisonniers à Athènes et recueillissent toute la gloire, pendant qu’eux
 feraient route pour la Sicile. 
 Les Corcyréens, maîtres des prisonniers, les enfermèrent dans un grand
 édifice  ; ensuite on les en retirait par vingtaines à la fois, et on
 les faisait marcher, enchaînés ensemble, entre deux haies d’hoplites.
 Les soldats, rangés de part et d’autre, frappaient et piquaient ceux
 qu’ils reconnaissaient pour leurs ennemis. Des hommes armés de fouets
 marchaient à leurs côtés, pour presser ceux qui allaient trop
 lentement.

XLVIII. On tira du bâtiment et on massacra ainsi une soixantaine de
 prisonniers, à l’insu de ceux qui restaient à l’intérieur  ; car ceux-ci
 s’imaginaient qu’on les transférait ailleurs. Mais quelqu’un les
 détrompa : une fois avertis, ils implorèrent les Athéniens et les
 prièrent de les tuer eux-mêmes, si telle était leur volonté, déclarant
 qu’ils ne voulaient plus sortir du bâtiment, et qu’ils s’opposeraient de
 toutes leurs forces à ce que personne y entrât. 
 
 Les Corcyréens ne songeaient pas du reste à forcer les portes  ; ils
 montèrent sur le toit, enlevèrent la couverture, et les accablèrent de
 tuiles et de flèches. Les prisonniers se garantissaient de leur
 mieux   ; la plupart
 cependant se donnaient eux-mêmes la mort. Ils s’enfonçaient dans la
 gorge les flèches lancées contre eux, ou s’étranglaient, les uns avec
 les cordes de quelques lits qui se trouvaient disposés là pour eux, les
 autres avec des lambeaux arrachés à leurs vêtements. Pendant la plus
 grande partie de la nuit ( car la nuit survint au milieu de ces
 horreurs), tout fut mis en œuvre, par eux pour se donner la mort, par
 les assaillants pour les tuer du haut de la maison, jusqu’à ce que tout
 eût péri. Au jour, les Corcyréens les entassèrent symétriquement sur des chariots et les transportèrent hors
 de la ville. Toutes les femmes prises dans le fort furent réduites en
 esclavage. 
 Ainsi furent exterminés par le peuple de Corcyre les réfugiés de la
 montagne  ; là finit, du moins dans ses rapports avec la guerre
 actuelle, cette sédition qui avait pris une grande importance  ; car ce
 qui restait de l’autre parti ne mérite pas d’être mentionné. Les
 Athéniens s’embarquèrent pour la Sicile, leur première destination, et y
 firent la guerre conjointement avec leurs alliés du pays.

XLIX. Les Athéniens qui étaient à Naupacte et les Acarnanes entrèrent en
 campagne à la fin de l’été et prirent par trahison
 Anactorium, ville corinthienne, située à l’entrée du golfe d’Ambracie.
 Les Corinthiens furent chassés de la ville, et les Acarnanes
 l’occupèrent eux-mêmes comme colons, à l’exclusion de tout autre peuple.
 L’été finit.

L. L’hiver suivant ,
 Aristide, fils d’Archippus, l’un des commandants de la flotte que les
 Athéniens en- voyaient recueillir les tributs des alliés, arrêta, à
 Eion, sur le Strymon, le Perse Artapherne qui se rendait à Lacédémone
 avec une mission du roi. Il fut conduit à Athènes, où l’on prit
 connaissance de ses lettres, après les avoir fait traduire de la langue
 assyrienne  ; elles portaient en substance, au milieu de beaucoup
 d’autres détails à l’adresse des Lacédémoniens, que le roi n’entendait
 rien à ce qu’ils demandaient  ; qu’il avait reçu de leur part nombre
 d’ambassadeurs, et qu’aucun ne tenait le même langage  ; que s’ils
 voulaient s’exprimer nettement, ils eussent à lui envoyer des députés
 avec Artapherne. Plus tard les Athéniens firent reconduire Artapherne à
 Ephèse, sur une trirème, et lui adjoignirent des ambassadeurs. Mais
 ceux-ci ayant ap- pris à leur arrivée la mort d’Artaxerxès , fils de Xerxès, qui eut lieu en effet vers cette
 époque, revinrent à Athènes.

LI. Le même hiver, les habitans de Chio démolirent leur nouvelle
 muraille, sur l’ordre des Athéniens qui les soupçonnaient de méditer
 contre eux quelque révolte  ; toutefois ils ne le firent qu’après avoir
 pris toutes les garanties et les assurances possibles
 contre de nouvelles exigences. 
 L’hiver finit, et avec lui la septiême année de cette guerre, dont
 Thucydide a écrit l’histoire.

LII. Dans les premiers jours de l’été suivant, il y eut, vers la nouvelle
 lune, une éclipsé partielle de soleil , et, dans le cours du mêmé mois, un tremblement de
 terre. 
 Les exilés de Mytilène et du resté de Lesbos, réfugiés pour la plupart
 sur le continent, prirent à leur solde des troupes recrutées soit dans
 le Péloponnèse, soit aux lieux qu’ils habitaient, et allèrent s’emparer
 de Rhœtium. Après l’avoir occupée, ils la rendirent, sans y avoir commis
 aucun excès, moyennant deux mille statères de Phocée et marchèrent ensuite contre Antandros, qui
 leur fut livrée par trahison. Leur dessein était de délivrer toutes les
 villes nommées Actées qui avaient appartenu autrefois aux Messéniens,
 avant l’occupation athénienne, et tout particulièrement Antandros. Cette
 place offrait de grandes facilités pour la construction des navires, à
 cause de l’abondance des bois et de la proximité de l’Ida  ; ils
 voulaient la fortifier et y réunir toutes les ressources nécessaires,
 afin de pouvoir aisément de là inquiéter Lesbos, située à peu de
 distance  ; ils songeaient aussi à s’emparer sur le continent des villes
 éoliennes. Tels étaient les desseins dont ils allaient préparer
 l’exécution.

LIII. Les Athéniens firent  ; le même été, une expé- dition
 contre Cythère, avec soixante vaisseaux, deux mille hoplites et qufelque
 cavalerie. Leurs alliés de Milet, et quelques autres, marchaient avec
 eux. Les généraux étaient Nicias, fils de Niceratus  ; Nicostrate, fils
 de Diotrephès, et Autoclès, fils de Tolméus. Cythère est une île
 adjacente à la Laconie, près du cap Malée  ; les habitants sont
 Lacédémoniens, de la classe des périœces . Chaque année un magistrat y passait de Sparte
 avec le titre de cythérodice   ; les Lacédémoniens y entretenaient
 constamment une garnison d’hoplites, et surveillaient cette position
 avec un soin extrême  ; car elle leur servait d’atterrage pour les
 bâtiments de commerce qui venaient d’Égypte et de Libye. De plus, elle
 garantissait contre les déprédations des pirates la partie maritime de
 la Laconie, seul côté par où ils pussent être inquiétés  ; car elle
 commande dans toute sa longueur la mer de Sicile et celle de Crète.

LIV. L’expédition athénienne y aborda : dix vaisseaux et deux mille
 hoplites de Milet allèrent s’emparer d’une ville maritime du nom de
 Scandie. Le reste de l’armée débarqua dans la partie de l’île qui
 regarde Malée et se porta contre la ville des Cythériens, bâtie
 également sur le rivage. Ils ne tardèrent pas à les trouver tous campés
 hors de la ville  ; et le combat s’engagea. Les Cythériens tinrent
 quelque temps  ; mais en- suite ils prirent la fuite et se
 réfugièrent dans la haute ville. Là, ils capitulèrent entre les mains de
 Nicias et de ses collègues, et se rendirent à discrétion, à la seule
 condition d’avoir la vie sauve. Déjà, du reste, Nicias avait eu avec
 quelques-uns des Cy- thériens des conférences qui facilitèrent les
 négociations et valurent aux habitants des conditions plus avantageuses
 pour le présent et pour l’avenir  ; car, sans cela, ils eussent été
 transportés ailleurs, surtout étant Lacédémoniens et habitant une île si
 voisine de la La- conie. Après cette capitulation, les Athéniens, déjà
 maîtres de Scandie, place située sur le port , mirent garnison à Cythère et firent voile pour
 Asiné, Hélos, et la plupart des villes maritimes . Ils descendaient à terre, bivaquaient là où ils
 trouvaient un emplacement favorable, et ravagèrent ainsi le pays durant
 sept jours.

LV. Les Lacédémoniens, voyant les Athéniens en possession de Cythère, et
 s’attendant à de semblables descentes sur leur territoire, ne se
 présentèrent cependant nulle part en force contre eux. Ils se
 contentèrent de distribuer un grand nombre d’hoplites dans le pays pour
 y tenir garnison, suivant les besoins de chaque localité. Ils prenaient
 d’ailleurs des précautions de tout genre  ; car tout leur faisait
 craindre une révolution dans leur gouvernement : le désastre aussi grand
 qu’inattendu de Sphactérie  ; Pylos et Cythère au pouvoir de l’ennemi  ;
 partout la guerre autour d’eux, des attaques soudaines et
 aucun moyen de s’en garantir. Aussi formèrent-ils, contre leur usage, un
 corps de quatre cents cavaliers et des archers .
 Pour tout ce qui était entreprise militaire, ils se montraient plus
 hésitants que jamais  ; cela se conçoit : ils étaient engagés dans une
 lutte maritime, à laquelle ils n’étaient point préparés par la nature de
 leurs armements, et cela contre le peuple athénien, aux yeux duquel ne
 pas tenter une entreprise était se dérober un succès sur lequel on avait
 le droit de compter. En même temps une rapide succession de revers tout
 à fait imprévus les avaient frappés de stupeur  ; ils craignaient de
 voir se reproduire un jour quelque désastre comme celui de Sphactérie.
 Aussi n’avaient-ils plus la même assurance pour combattre  ; ils ne
 pouvaient faire un pas sans croire commettre une faute  ; craintifs et
 irrésolus maintenant, parce qu’ils n’avaient pas eu jusque-là l’habitude
 du malheur  !

LVI. Quoique les Athéniens ravageassent alors leurs côtes, ils se tinrent
 généralement en repos. A mesure que l’ennemi faisait une descente devant
 une place, chaque garnison se croyait toujours, surtout dans de telles
 dispositions d’esprit, inférieure en nombre. Une seule se défendit aux
 environs de Cotyrta et d’Aphrodisia. Elle fondit sur un corps de troupes
 légères dispersé dans la campagne, et le mit en désordre  ; mais reçue
 par les hoplites, elle se replia et perdit quelques hommes. Les
 Athéniens enlevèrent des armes, dressèrent un trophée et retournèrent à
 Cythère. De là ils rangèrent la côte jusqu’à
 Épidaure-Liméra , ravagèrent
 une partie du pays et se portèrent contre Thyrée, dans la contrée
 appelée Cynurie, qui sépare l’Argie de la Laconie. Les Lacédémoniens, a
 qui elle appartenait, l’avaient donnée à habiter aux Éginètes, comme
 récompense des services qu’ils en avaient reçus, lors du tremblement de
 terre et du soulèvement des Hilotes, et des dispositions favorables que
 les Éginètes leur avaient toujours témoignées, quoique sujets des
 Athéniens.

LVII. Avant le débarquement des Athéniens, les Éginètes abandonnèrent la
 muraille qu’ils construisaient alors sur le bord de la mer, et se
 retirèrent dans la ville haute qu’ils habitaient, à dix stades du
 rivage. Une des garnisons lacédémoniennes du voisinage, qui travaillait
 avec eux aux fortifications, refusa, malgré leurs prières, d’entrer dans
 la place, parce qu’il lui semblait dangereux de s’y enfermer. Elle gagna
 les hauteurs, et, ne se croyant pas en état de combattre, elle se tint
 en repos. 
 Cependant les Athéniens abordent, s’avancent aussitôt avec toutes leurs
 forces, et emportent Thyrée. Après avoir incendié la ville et saccagé
 tout ce qui s’y trouvait, ils retournèrent à Athènes. Ils emmenaient
 avec eux les Éginètes qui n’avaient pas été tués dans l’action, et
 Tantale, fils de Patroclès, commandant de la place pour les
 Lacédémoniens, qu’ils avaient pris blessé. Ils enlevèrent aussi
 quelques-uns des Cythériens, qu’ils crurent devoir, par précaution,
 transporter ailleurs. On décida qu’ils seraient déposés dans les îles  ;
 que les autres Cythériens resteraient dans leur pays, en
 payant un tribut de quatre talents, et que tous les Éginètes faits
 prisonniers seraient mis à mort, à cause de l’inimitié qu’ils avaient
 toujours montrée. Tantale fut mis aux fers, avec les autres
 Lacédémoniens pris dans l’île .

LVIII. Le même été, les habitants de Camarina et ceux de Géla, en Sicile,
 conclurent entre eux une suspension d’armes, à la suite de laquelle des
 députés de toutes les autres villes de la Sicile se réunirent à Géla, et ouvrirent des
 conférences pour aviser à s’entendre. Une foule d’opinions contraires
 furent émises de part et d’autre  ; chacun récriminait ou élevait des
 prétentions, suivant qu’il se croyait lésé. Hermocrate de Syracuse, fils
 d’Hermon, celui qui contribua le plus à la réconciliation, prononça dans
 l’assemblée le discours suivant :

LIX. « Délégué d’une ville qui n’est ni des moins importantes, ni des
 plus maltraitées par la guerre, je prends la parole, ô Siciliens  ! pour
 exposer à toute la Sicile ce qui me paraît le plus utile à l’intérêt
 commun. Dirai-je que la guerre est désastreuse  ? Mais à quoi bon
 énumérer longuement les maux qu’elle porte avec elle  ? Vous les
 connaissez tous. Ce n’est point par ignorance de ces maux qu’on se
 laisse entraîner à lu guerre  ; et la crainte n’en détourne pas
 davantage, quand on croit y trouver quelque profit. Mais la vérité est
 que les uns se figurent les avantages de la guerre bien supérieurs à ses
 dangers, tandis que les autres aiment mieux s’exposer aux périls que se
 résigner pour le présent à aucun sacrifice. Que si,
 cependant, l’évé- nement vient à tromper les prévisions des uns et des
 autres, les exhortations à la paix peuvent alors avoir leur utilité.
 Pour nous en particulier, dans les circonstances actuelles, il y aurait
 à les suivre des avantages inappréciables. Car, après tout, c’est pour
 garantir nos intérêts, chacun de notre côté, que nous avons, à l’o-
 rigine, pris les armes  ; c’est dans les mêmes vues que nous discutons
 réciproquement les bases d’un accommodement, et que nous recommencerons
 les hostilités, si nous rompons faute d’avoir pu sauvegarder également
 les droits de chacun.

LX. « Et pourtant, sachez-le bien, ce ne sont pas seulement nos intérêts
 privés qui doivent être en jeu dans ces conférences, si nous sommes
 sensés  ; ce qu’il faut sauver, s’il en est temps encore, c’est la
 Sicile entière menacée, je le vois trop, par les intrigues des
 Athéniens. Aussi est-ce bien moins sur mes discours qu’il faut compter,
 pour nous forcer à un rapprochement, que sur les Athéniens eux-mêmes.
 Ils sont là, avec un petit nombre de vaisseaux, eux les plus puissants
 des Grecs, guettant nos fautes, et, sous un masque d’honnêteté,
 exploitant adroitement le titre d’alliés au profit de la haine qu’ils
 nous portent naturellement. Aussi bien, optons pour la guerre, attirons
 chez nous ces hommes qui vont partout offrir leurs armes, même quand on
 ne les appelle pas  ; travaillons à notre propre ruine par les
 sacrifices que nous nous imposerons  ; préparons-leur la voie à la
 domination  ; et bientôt, n’en doutez pas, quand ils vous verront
 épuisés, ils arriveront avec des flottes plus nombreuses et travail-
 leront à mettre tout ce pays sous leur joug.

LXI. « Cependant, à moins d’être privés de sens, c’est en vue d’acquérir
 ce que l’on n’a pas, et non pour compromettre ce qu’on possède, qu’on
 doit appeler à soi des alliés et s’exposer aux périls. Ce sont les
 dissensions, songez-y bien, qui perdent les États, et en particulier la
 Sicile  ; car, pendant que nous sommes divisés, ville contre ville, on
 conspire contre nous tous ensemble. Convaincus de cette vérité,
 réconcilions-nous donc, villes et particuliers, et travaillons en commun
 à sauver la Sicile entière. N’allez pas vous imaginer que les Athéniens
 ne haïssent chez nous que les Doriens , et que la race chalcidique n’a rien à craindre
 d’eux, grâce à sa parenté ionique. Ils ne s’inquiètent pas des
 différences de race, pour réserver leur haine à l’une d’entre elles
 exclusivement : ils convoitent les richesses de la Sicile, que nous
 possédons en commun. Ils l’ont bien prouvé dernièrement, quand ils ont
 été appelés par les peuples d’origine chalcidique : ils n’en avaient
 jamais reçu aucun secours, en vertu de conventions réciproques  ; et ce
 sont eux, tout au contraire, qui se sont empressés de satisfaire les
 premiers aux obligations de l’alliance. Que les Athéniens aient cette
 ambition et qu’ils prennent de loin leurs mesures, je le leur pardonne
 aisément : je ne blâme pas ceux qui aspirent à la domination, mais bien
 ceux qui sont trop disposés à s’y soumettre  ; car il est dans la nature
 de l’homme d’opprimer toujours qui lui cède, et de se
 tenir sur la réserve avec qui lui résiste. Si, sachant cela, nous ne
 prenons pas de justes précautions, si quelqu’un arrive ici sans être
 convaincu que la chose la plus urgente est de mettre ordre tous ensemble
 au danger commun, c’est là un tort grave. Le péril serait bientôt
 écarté, si nous marchions tous d’accord, car les Athéniens ont leur base
 d’opérations, non pas chez eux , mais bien chez ceux qui les ont appelés. Dès
 lors il n’est pas besoin de guerre pour mettre fin à la guerre  ; la
 paix terminera sans secousse nos différends  ; et ces hôtes, venus à
 notre appel, avec des intentions hostiles, sous des apparences honnêtes,
 auront un prétexte non moins honnête pour s’en aller sans avoir rien
 fait.

LXII. « Tels sont, à l’endroit des Athéniens, les avantages que nous
 trouverons dans une sage résolution. Quant à vos démêlés intérieurs,
 pourquoi, quand chacun s’accorde à proclamer la paix le premier des
 biens, n’y pas mettre un terme  ? Si les uns prospèrent, si les autres
 souffrent, ne croyez-vous pas que la tranquillité, mieux que la guerre,
 peut procurer à ceuxci le terme de leurs maux, à ceux-là la conservation
 de leurs avantages  ? La paix rend moins périlleux les hon- neurs et les
 dignités, et tant d’autres biens qui seraient aussi longs à énumérer que
 les maux de la guerre  ! Envisagez tout cela, et que mes paroles, loin
 d’inspirer le dédain, vous aident à prévoir les moyens de vous
 sauver. 
 « Si quelqu’un s’imagine que le droit ou la force sont des
 gages assurés du succès, qu’il craigne d’être cruel- lement déçu par
 quelque coup inattendu. Qu’il songe que les exemples abondent d’hommes
 qui, en poursuivant la réparation d’une injustice, ont non-seulement
 échoué dans leur vengeance, mais trouvé la ruine, que bien des
 ambitieux, pour avoir voulu s’agrandir par la force, ont, au lieu
 d’ajouter à leur puissance, perdu ce qu’ils avaient  ; car on ne peut
 pas compter sur une juste revanche, par cela seul qu’on est victime
 d’une injustice  ; et la force, pour être confiante, n’est pas non plus
 une garantie. C’est l’avenir avec son inconstance qui décide
 souverainement, et cette incertitude même de l’avenir, quelque trompeuse
 qu’elle soit, a pourtant de grands avantages : par la crainte qu’elle
 nous inspire à tous également, nous apportons, chacun de notre côté,
 plus de réserve dans nos attaques.

LXIII. « Ainsi, double motif d’inquiétude  ; un avenir voilé, effrayant
 par son incertitude même  ; et, actuellement, les Athéniens au milieu de
 nous, dès à présent redoutables. Joignonsà cela nos espérances déçues  ;
 songeons que si chacun de nous a manqué le but qu’il poursuivait, ce
 sont justement ces obstacles qui l’en ont écarté, et chassons du pays
 des ennemis prêts à nous frapper  ; rapprochons-nous à jamais, s’il se
 peut  ; sinon, faisons une trêve aussi longue que possible, et remettons
 à un autre temps nos différends particuliers. Sachez, en un mot, qu’en
 suivant mes avis, chacun de nous, citoyen d’un pays libre, trouvera dans
 son indépendance les moyens de récompenser et de punir justement le bien
 et le mal qu’on lui fera. Mais si, au lieu de me croire, on écoute
 d’autres conseils, loin d’être eu état de nous venger, le plus grand
 succès auquel nous puissions prétendre sera de subir
 forcément l’alliance de nos plus cruels ennemis, en devenant les
 adversaires de nos amis naturels.

LXIV. « Quant à moi, représentant, comme je l’ai dit en commençant, d’une
 ville puissante, maître d’attaquer plutôt que réduit à la défensive, je
 suis d’avis qu’on se réconcilie dans la prévision de ces dangers  ; je
 ne veux pas, pour faire du mal à mes adversaires, m’en faire encore plus
 à moi-méme  ; je ne prétends point, aveuglé par une folle obstination,
 commander à la fortune, dont je ne dispose pas, comme je commande à ma
 propre pensée. J’aime mieux faire les concessions convenables, et
 j’engage les autres à agir comme moi, à céder, non devant les
 injonctions d’un ennemi, mais librement et d’eux-mêmes  ; car il n’y a
 aucune honte à ce que, dans une même famille, l’un cède à l’autre, le
 Dorien au Dorien, le Chalcidien à ceux de sa race, en un mot à ce qu’on
 se concède quelque chose quand on est voisins, habitantsdu même pays,
 que dis-je  ? de la même île, et compris tous ensemble sous le même nom
 de Siciliens. 
 « Nous reprendrons les armes, je n’en doute pas, quand l’occasion s’en
 présentera, et nous nous réconcilierons ensuite, par nous-mêmes, en
 traitant nos affaires dans des conférences générales  ; mais quand
 l’étranger vient chez nous, serrons-nous tons ensemble, si nous sommes
 sages  ; marchons unis  ; car le mal qu’on nous fait isolément nous met
 tous en péril. Désormais, ne réclamons jamais au dehors ni alliance, ni
 médiation. Par là, nous procurerons pour le présent deux grands biens à
 la Sicile : nous la délivrerons et des Athéniens et de la guerre
 intestine  ; pour l’avenir, nous lui au- rons donné, avec
 la liberté, de plus solides garanties contre l’étranger. »

LXV. Les Siciliens, persuadés par ce discours d’Hermocrates, se
 réconcilièrent entre eux et mirent fin à la guerre. Chacun garda ce
 qu’il possédait  ; les Camarinéens eurent Morgantine, moyennant
 une somme déterminée qu’ils payèrent aux Syracusains. Les alliés
 d’Athènes, ayant appelé les généraux athéniens, leur déclarèrent qu’ils
 allaient accéder à l’accommodement et les feraient comprendre dans le
 traité. Ceux-ci donnèrent leur assentiment  ; l’accord fut conclu , et les
 vaisseaux athéniens quittèrent la Sicile. Mais, au retour des généraux,
 les Athéniens punirent de l’exil Pythodore et Sophocle, et condamnèrent
 le troisième, Eurymédon, à une amende, sous prétexte qu’ils auraient pu
 soumettre la Sicile et qu’ils s’étaient retirés gagnés par des présents.
 Enivrés de leur bonheur présent, ils prétendaient que rien ne leur
 résistât, et que dans toutes les entreprises, praticables ou non, avec
 de grandes ressources ou des moyens insuffisants, on réussit également.
 Cela tenait à ce que des succès inespérés, dans presque toutes leurs
 entreprises, avaient exalté leurs espérances.

LXVI. Le même été, ceux des Mégariens qui étaient restés dans la ville,
 harcelés d’un côté par les Athéniens, qui, deux fois l’an, venaient
 régulièrement en- vahir le pays avec toutes leurs forces,
 de l’autre, par leurs propres exilés qui, de Pèges , où ils s’étaient retirés, après avoir été
 chassés par une sédition populaire, mettaient la campagne au pillage,
 commencèrent à se dire entre eux qu’il serait bon d’accueillir les
 bannis, pour que la ville n’eût pas à souffrir de deux côtés à la fois.
 Les amis des exilés, informés de ces propos, se mirent eux-mêmes à
 insister sur cette question plus ouvertement qu’ils ne l’avaient fait
 jusque-là. Mais les chefs du parti populaire, voyant bien que le peuple,
 abattu par ses souffrances, ne tiendrait pas longtemps avec eux, furent
 saisis de crainte et entrèrent en pourparlers avec les généraux
 athéniens, Hippocrates, fils d’Ariphron, et Démosthènes, fils
 d’Alcesthènes. Ils songeaient à leur livrer la ville, dans la pensée que
 ce parti offrait moins de danger pour eux-mêmes que la rentrée de ceux
 qu’ils avaient fait exiler. Ils convinrent d’abord que les Athéniens
 s’empareraient des longs murs qui allaient de la ville à Nisée, port de
 Mégare, sur une étendue de huit stades . Le but de cette
 occupation était d’empêcher les Péloponnésiens d’apporter des secours de
 Nisée  ; car ils formaient seuls la garnison de cette place, qui leur
 assurait Mégare. Ils devaient ensuite tenter de livrer aux Athéniens la
 ville haute, qui se soumettrait plus facilement après l’occupation des
 murs.

LXVII. Toutes les conventions arrêtées et les préparatifs terminés de
 part et d’autres, les Athéniens, à l’entrée de la nuit, abordèrent à
 Minoa ,
 île des Mégariens, au nombre de six cents hoplites, sous le commandement
 d’Hippocrates. Ils s’embusquèrent à peu de distance des remparts dans un fossé d’où l’on tirait de la
 terre à brique pour la construction des murs. Démosthènes, l’autre
 général, avec des troupes légères de Platée, et des péripoles ,
 alla s’établir dans le temple de Mars, plus près encore de la ville.
 Personne ne sut rien de ces dispositions, excepté ceux qui avaient
 intérêt à connaître les événements de cette nuit. 
 Un peu avant le lever de l’aurore, les Mégariens initiés au complot
 eurent recours au stratagème suivant : depuis longtemps déjà ils
 s’étaient ménagé l’ouverture des portes  ; dans ce but, ils
 transportaient régulièrement à la mer, pendant la nuit, sous prétexte de
 piraterie, et avec l’autorisation du commandant qu’ils avaient gagné,
 une barque à deux rames. On plaçait cette barque sur un chariot, on
 traversait le fossé et on gagnait le large. Avant le jour
 ils ramenaient la barque sur le chariot et la faisaient rentrer par la
 porte en dedans des murs, afin, disaient-ils, qu’aucun bâtiment ne
 paraissant dans le port, l’attention des Athéniens qui croisaient à
 Minoa ne pût être éveillée. Cette nuit, le chariot était arrivé à la
 porte et on venait de l’ouvrir, comme d’habitude, pour la
 barque : à cette vue, les Athéniens s’élancent de leur embuscade en
 courant (car tout cela se faisait d’accord avec eux)  ; ils veulent
 arriver avant la clôture des portes, pendant que le chariot embarrasse
 l’entrée et empêche de fermer. Au même instant, les Mégariens du complot
 se joignent à eux et tuent les gardes des portes. Les Platéens, sous la
 conduite de Démosthènes, et les péripoles s’élancent les premiers par
 l’endroit où est maintenant le trophée. Un combat s’engage en dedans des
 portes entre eux et ceux des Péloponnésiens qui, plus rapprochés de ce
 point, étaient accourus au premier bruit. Les Platéens l’emportent,
 occupent la porte et en assurent l’entrée aux hoplites athéniens qui les
 suivent.

LXVIII. A mesure que les Athéniens ont franchi l’entrée ils s’avancent à
 la muraille. Quelques-uns des Péloponnésiens qui la gardent résistent
 d’abord  ; plusieurs même sont tués  ; mais la plupart prennent la
 fuite, effrayés, au milieu des ténèbres, par cette invasion subite de
 l’ennemi, et par les attaques des Mégariens qui trahissent, car ils
 crurent que toute la population était du complot  ; d’autant plus qu’un
 héraut athénien s’était mis à proclamer, de son propre
 mou- vement, que tous ceux des Mégariens qui voudraient se joindre aux
 Athéniens eus ent à venir en armes. A cette proclamation, ils ne tinrent
 plus : persuadés qu’il y avait effectivement accord pour les attaquer,
 ils se réfugièrent à Nisée. 
 Au point du jour, les murs 
 étaient entièrement occupés  ; l’agitation était au comble dans la ville
 de Mégare. Ceux qui avaient traité avec les Athéniens, et beaucoup
 d’autres initiés au complot, disaient qu’il fallait ouvrir les portes et
 sortir pour combattre. Il était convenu, en effet, que, les portes
 ouvertes, les Athéniens s’y précipiteraient. Les conjurés devaient se
 faire reconnaître en se frottant de graisse, pour qu’on ne leur fit
 aucun mal. Il y avait d’autant plus de sécurité pour eux à ouvrir les
 portes, que, conformément aux stipulations, quatre mille hoplites
 athéniens et six cents cavaliers étaient arrivés la nuit d’Éleusis. Déjà
 ils s’étaient frottés de graisse et se tenaient aux portes, lorsqu’un
 des affidés dénonça le complot aux autres citoyens. Ceux-ci se
 réunirent, arrivèrent en foule, et déclarèrent qu’on ne devait ni sortir
 de la place (ce que jamais jusque-là on n’avait osé faire, même avec des
 forces plus considérables), ni exposer la ville à un danger évident  ;
 que si on résistait à cet avis, c’était contre eux qu’il faudrait se
 mesurer sur le lieu même. Du reste, ils ne laissaient pas percer qu’ils
 connussent rien de ce qui se passait  ; mais ils maintenaient
 énergiquement leur opinion comme la meilleure  ; et en même temps ils
 restaient à la porte pour la garder  ; si bien qu’il n’y
 eut pas moyen pour les conjurés d’accomplir leur dessein.

LXIX. Les généraux athéniens, informés qu’il était survenu quelque
 contre-temps, et ne se sentant pas en élat d’emporter la ville de vive
 force, se mirent aussitôt à investir Nisée d’un mur de circon-
 vallation  ; ils pensaient que s’ils pouvaient la prendre avant qu’on la
 secourût, la soumission de Mégare serait plus vite décidée. On leur
 expédia aussitôt d’Athènes du fer, des tailleurs de pierre, et tout ce
 qui était nécessaire. Ils commencèrent la construction dans l’intervalle
 des murs qu’ils occupaient, en face de Mégare , et les
 relièrent par une muraille transversale, qu’ils prolongèrent ensuite de
 part et d’autre jusqu’à la mer de Nisée. L’armée se distribua le travail
 du fossé et des murs  ; on se servit des pierres et des briques du
 faubourg , et on
 coupa des arbres et des branches pour établir des palissades là où il
 était nécessaire  ; enfin les maisons du faubourg furent crénelées et
 transformées elles-mêmes en fortifications. La journée tout entière fut
 employée à ce travail, et le lendemain soir le mur était presque
 complètement achevé. Les habitants de Nisée furent saisis de terreur :
 ils manquaient de vivres, ayant coutume de les tirer journellement de la
 ville haute  ; ils comptaient peu d’ailleurs sur un prompt secours des
 Lacédémoniens, et regardaient ceux de Mégare comme leurs ennemis  ; ils
 ca- pitulèrent donc, stipulèrent leur liberté moyennant
 une somme déterminée par tête, livrèrent leurs armes, et abandonnèrent à
 la discrétion des Athéniens les Lacédémoniens, le commandant, et tous
 les étrangers qui pouvaient se trouver dans la ville. Ces conditions
 acceptées, ils sortirent. Les Athéniens occupèrent Nisée, coupèrent les
 longs murs qui partaient de Mégare , et firent toutes les dispositions
 nécessaires.

LXX. Brasidas de Lacédémone, fils de Tellis, se trouvait alors aux
 environs de Sicyone et de Corinthe, occupé à préparer une expédition
 pour la Thrace. Dès qu’il apprit la prise des murs, il craignit pour les
 Péloponnésiens qui étaient dans Nisée, et même pour Mégare  ; il envoya
 aux Béotiens l’ordre de venir sans délai le rejoindre en forces à
 Tripodiscum (c’est le nom d’un bourg de la Mégaride, au pied du mont
 Géranie). Lui-même s’avança avec deux mille sept cents hoplites de
 Corinthe, trois cents de Phlionte, six cents de Sicyone, et toutes les
 troupes qui se trouvaient déjà réunies sous ses ordres. Il comptait
 arriver avant la reddition de Nisée. Dès qu’il en eut reçu la nouvelle,
 il choisit quatre cents hommes dans son armée  ; et, avant que sa marche
 fût connue, — car il était parti de nuit pour Tripodiscum, — il s’avança
 jusqu’à Mégare, à l’insu des Athéniens campés au bord de la mer. Son but
 avoué était de faire une tentative sur Nisée, et telle était aussi, au
 fond, son intention, s’il y avait possibilité  ; mais, en
 réalité, sa principale pensée était d’entrer dans Mégare et de s’assurer
 de la ville. Il demanda aux habitants de le recevoir, prétextant qu’il
 avait l’espoir de reprendre Nisée.

LXXI. Mais, des deux factions qui se partageaient Mégare, l’une tremblait
 que Brasidas ne ramenât les exilés et ne la chassât elle-même  ; l’autre
 craignait que le peuple, précisément dans l’appréhension de ce retour,
 ne se jetât sur elle, et que la ville, en proie à une guerre intestine,
 ne tombât aux mains des Athéniens qui l’observaient de près. On ne reçut
 donc pas Brasidas : les deux factions jugèrent à propos d’obser- ver
 tranquillement les événements  ; car chacune d’elles, persuadée qu’un
 combat s’engagerait entre les Athéniens et les troupes venues au secours
 de la place, jugeait que le plus sûr était d’attendre la victoire du
 parti vers lequel elle inclinait, pour se joindre à lui. Brasidas,
 n’ayant pu les persuader, retourna joindre le reste de son armée.

LXXII. Au point du jour arrivèrent les Béotiens  ; ils avaient songé,
 même avant le message de Brasidas, à se porter nu secours de Mégare  ;
 car ils ne se croyaient pas étrangers au péril qui la menaçait : déjà
 ils étaient à Platée avec toutes leurs forces. L’arrivée du messager ne
 fit qu’accroître leur ardeur  ; ils envoyèrent à Brasidas deux mille
 deux cents hoplites et six cents cavaliers  ; puis la plus grande partie
 des troupes s’en retourna . Les forces alors réunies ne s’élevaient pas à moins
 de six mille hoplites. Les hoplites athéniens se tenaient
 rangés autour de INisée et sur le bord de la mer  ; les troupes légères
 étaient dispersées dans la plaine. La cavalerie béotienne, tombant à
 l’improviste sur ces dernières, les refoula vers la mer  ; car,
 jusque-là, il n’était venu de secours aux Mégariens d’aucun côté . Les cavaliers athéniens chargèrent
 à leur tour et en vinrent aux mains : le combat dura longtemps, et
 chacun des deux partis s’attribua la victoire. A la vérité, les
 Athéniens poussèrent du côté de Nisée le commandant de la cavalerie
 béotienne avec un petit nombre de ses hommes : après les avoir tués et
 dépouillés, ils restèrent en possession de leurs corps, les rendirent
 par convention, et dressèrent un trophée  ; mais, à prendre l’ensemble
 de l’action, il n’y eut, ni d’un côté ni de l’autre, aucun avantage
 sérieux. On se sépara, les Béotiens pour rejoindre les leurs, les
 Athéniens pour retourner à Nisée.

LXXIII. Après cette action, Brasidas et son armée se rapprochèrent de la
 mer et de Mégare  ; ils occupèrent une position favorable, s’y mirent en
 bataille et restèrent tranquilles, s’attendant à une attaque de la part
 des Athéniens. Ils savaient que les Mégariens observaient de quel côté
 se déciderait la victoire, et ils voyaient un double avantage à la
 tactique qu’ils avaient adoptée  ; d’abord, n’attaquent pas les
 premiers, ils ne s’exposaient pas aux éventualités d’une action  ; comme
 ils avaient clairement montré d’ailleurs qu’ils étaient prêts à
 combattre, on leur attribuerait juste- ment la victoire,
 et cela sans coup férir. Cette conduite devait également leur réussir
 auprès des Mégariens : car s’ils ne s’étaient pas montrés, il n’y aurait
 pas eu doute un instant  ; la ville leur eût certainement échappé
 d’emblée, comme s’ils eussent été vaincus  ; mais, par la même raison,
 s’il pouvait arriver maintenant que les Athéniens refusassent la lutte,
 les Péloponnésiens auraient atteint, sans combat, le but de leur
 expédition. Ce fut ce qui arriva. Les Athéniens sortirent et se
 rangèrent en bataille devant les longs murs  ; mais voyant l’ennemi
 immobile, ils restèrent eux-mêmes en repos. Leurs généraux
 réfléchissaient qu’ayant déjà atteint leur but en grande partie, les
 chances n’étaient pas assez égales pour engager la lutte les premiers
 contre des forces supérieures : vainqueurs, ils prenaient, à la vérité,
 Mégare  ; mais un échec compromettait les meilleures troupes d’Athènes 
 ; il était tout simple, au contraire, que l’ennemi engageât hardiment
 toute son armée et que les divers contingents qui la composaient ne
 reculassent pas devant les chances du combat. On resta ainsi quelque
 temps en présence  ; mais l’action ne s’engageant ni d’un côté, ni de
 l’autre, les Athéniens rentrèrent les premiers à Nisée  ; les
 Péloponnésiens retournèrent ensuite d’où ils étaient venus. 
 Alors les Mégariens amis des exilés, considérant Brasidas comme
 vainqueur, du moment surtout que les Athéniens avaient refusé le combat,
 s’enhardirent et lui ouvrirent leurs portes. Ils reçurent avec lui les
 commandants des villes, et entrèrent avec eux en conférences. La faction
 athénienne était frappée de terreur.

LXXIV. Les alliés se dispersèrent ensuite dans leurs villes  ; Brasidas
 retourna de son côté à Corinthe, continuer les préparatifs de
 l’expédition de Thrace qu’il avait interrompus. 
 Lorsque les Athéniens furent aussi retournés chez eux, ceux des habitants
 de Mégare qui avaient le plus chaudement embrassé leur parti, sachant
 bien qu’on les connaissait, s’empressèrent de s’évader. Les autres
 entrèrent en pourparlers avec les amis des exilés, qu’on rappela de
 Pèges, après avoir exigé d’eux les serments les plus solennels de ne
 conserver aucun ressentiment et de n’avoir en vue que l’intérêt de la
 ville. Mais, une fois élevés aux magistratures, ils firent une revue des
 troupes, eurent soin d’isoler les différentes cohortes, et choisirent
 jusqu’à cent de leurs ennemis, ou de ceux qui passaient pour avoir été
 les plus favorables aux Athéniens. Ils forcèrent le peuple à donner
 publiquement son suffrage sur leur compte, les firent condamner, et les
 mirent à mort : après cela, ils donnèrent à l’administration une forme
 tout oligarchique  ; et ce gouvernement du petit nombre, restauré à la
 suite des séditions, fut de très longue durée.

LXXV. Le même été, les Mytiléniens se préparèrent à réaliser le projet
 qu’ils avaient formé de fortifier Antandros . Démodocus et Aristide, qui commandaient la flotte
 athénienne chargée de la perception des tributs, se trouvaient alors
 dans l’Hellespont, pendant que Lamachus, leur troisième collègue, avait
 fait voile vers le Pont avec dix vaisseaux  ; informés des préparatifs
 qui se faisaient sur ce point, ils craignirent qu’il n’en
 fut de cette place comme d’Anéa à l’égard de Samos. Les exilés samiens
 s’y étaient établis et, de là, favorisaient la navigation des
 Péloponnésiens en leur envoyant des pilotes  ; ils fomentaient des
 troubles à Samos et donnaient asile aux fugitifs. Les généraux athéniens
 levèrent donc une armée chez les alliés de la république, firent voile
 vers Antandros, battirent les habitants sortis à leur rencontre, et
 reprirent la place. Peu de temps après, Lamachus, qui s’était dirigé
 vers le Pont et avait relâché sur les bords du fleuve Calex, dans les
 campagnes d’Héraclée, perdit tous ses vaisseaux : ils furent engloutis
 par les eaux, descendues subitement du haut pays, et qui avaient
 transformé le fleuve en torrent. Il traversa à pied, avec son armée, le
 pays des Thraces-Bithyniens, de l’autre côté de la mer, sur la côte
 d’Asie , et
 vint à Chalcédon, colonie de Mégare, à l’entrée du Pont.

LXXVI. Le même été, Démosthènes, général athénien, se rendit à Nanpacte
 avec quarante vaisseaux, aussitôt après avoir quitté la Mégaride.
 Hippocrates et lui traitaient sous main des affaires de la Béotie avec
 quelques habitants des villes disposes à changer l’ordre établi, pour y
 substituer la démocratie comme à Athènes. C’était surtout Ptœodore,
 exilé de Thèbes, qui dirigeait l’intrigue  ; voici quelles étaient leurs
 dispositions : des affidés devaient livrer Siphé, place maritime, dans
 le territoire de Thespies , sur le golfe de Crisa. D’un autre côté, des
 habitants d’Orchomene devaient livrer Chéronée, ville tributaire
 d’Orchomène, (autrefois OrchomèneMinyéenne, et maintenant
 Orchomène de Béotie). Des bannis d’Orchomène s’employaient surtout à
 cette intrigue et soudoyaient des troupes du Péloponnèse. Chéronée est
 située à l’extrémité de la Béotie, et confine au territoire de Phanotée,
 en Phocide  ; aussi quelques Phocéens prirent-ils part au complot. 
 Les Athéniens devaient occuper Délium, lieu consacré à Apollon, sur le
 territoire de Tanagrc, du côté de l’Euhée  ; on devait agir en même
 temps sur tous les points, à jour fixe, afin que les Béotiens ne pussent
 se porter en masse au secours de Délium, chacun étant occupé parles
 mouvements qui se produiraient autour de lui. Si la tentative
 réussissait, et qu’on parvînt à fortifier Délium, à supposer même qu’il
 n’y eût pas immédiatement quelque révolution dans les constitutions de
 la Béotie, ils comptaient bien, avec ces places en leur pouvoir, être en
 mesure de ravager le pays et de trouver toujours, chacun de leur côté,
 un refuge à portée : il leur serait dès lors facile de changer la face
 des affaires dans le pays  ; car les révoltés, étant secourus par les
 Athéniens, tandis que les Béotiens ne pourraient concentrer leurs
 forces, devaient finir avec le temps par arriver à leur but.

LXXVII. Tel était le complot qui s’organisait. Hippocrates devait, quand
 il en serait temps, partir d’Athènes à la tête d’une armée et marcher
 contre les Béotiens. Il envoya d’avance Démosthènes à Naupacte, avec les
 quarante vaisseaux, pour lever dans ces parages une armée chez les
 Acarnanes et les autres alliés, et faire voile de là vers Siphé, qui
 devait lui être livrée par trahison. Un jour avait été convenu entre
 eux, où tout devait s’exécuter à la fois. A l’arrivée de
 Démosthènes, les Œniades, sous la pression de tous les Acarnanes,
 entrèrent dans l’alliance athénienne. Démosthènes prit alors avec lui
 tous les alliés de ces contrées, et marcha d’abord contre Salynthius et
 les Agréens. Après avoir obtenu leur soumission, il disposa tout pour se
 trouver devant Siphé quand il en serait temps.

LXXVIII. Vers la même époque de l’été, Brasidas partit pour
 l’Épithrace avec
 dix-sept cents hoplites. Arrivé à Héraclée de Trachinie , il envoya en avant un messager à Pharsale, pour
 demander à ses partisans de lui faciliter le passage avec son armée.
 Rejoint à Mélitia , en Achaïe, par Panerus, Dorus,
 Hippolochidas, Torylaüs et Strophacus, proxène des Chalcidiens, il se
 mit en marche avec eux. Il avait aussi pour guides d’autres Thessaliens
 et Niconidas, de Larisse, ami de Perdicas  ; car il était complètement
 impossible de traverser la Thessalie sans guides, surtout en armes. Du
 reste, il était généralement reçu chez tous les Grecs que le passage
 sans autorisation sur le territoire d’autrui était chose suspecte. Enfin
 la plupart des Thessaliens étaient de tout temps favorables aux
 Athéniens  ; de sorte que si la Thessalie avait eu un gouvernement
 vraiment égalitaire, au lieu d’être en réalité soumise à des chefs,
 jamais Brasidas n’eût ainsi marché en avant  ; car, même avec cet état
 de choses, des Thessaliens d’un parti opposé à celui de ses guides
 vinrent à sa rencontre, lui barrèrent le passage sur les bords du fleuve
 Énipée, et lui déclarèrent qu’il leur manquait en
 s’avançant ainsi sans l’autorisation de toute la nation. Ses guides
 répondirent qu’il ne passerait pas contre leur gré, mais qu’il était
 arrivé inopinément, et qu’ils le conduisaient en qualité d’hôtes.
 Brasidas déclara de son côté que, s’il traversait la Thessalie, c’était
 comme ami du pays et leur ami à eux-mêmes  ; qu’il portait les armes
 contre les Athéniens et non contre eux, et qu’il ne savait pas qu’il y
 eût entre les Thessaliens et les Lacédémoniens aucune inimitié qui pût
 les empêcher de voyager les uns chez les autres  ; que du reste il
 n’irait pas plus loin contre leur gré  ; que cela ne serait même pas en
 son pouvoir  ; qu’il les priait cependant de ne pas s’opposer à sa
 marche. Sur ces représentations ils se retirèrent. Brasidas, sur l’avis
 de ses guides, s’avança à marches forcées, sans perdre un instant, avant
 qu’il se formât, pour l’arrêter, un rassemblement plus considérable. Le
 jour même où il était parti de Mélitia, il poussa jusqu’à Pharsale, et
 campa sur les bords de l’Apidanus   ; de là à Phacium, et de Phacium à Pérébia. A ce
 point les guides thessaliens le quittèrent, et les Pérébiens, sujets des
 Thessaliens, le conduisirent à Dium, dans les États de Perdiccas : cette
 place est située au pied du mont Olympe, en Macédoine, du côté de la
 Thessalie.

LXXIX. C’est ainsi que Brasidas, après avoir traversé la Thessalie en
 courant, avant que personne fût en état de l’arrêter, arriva chez
 Perdiccas et dans la Chalcidique. Les révoltés de
 l’Épithrace et Perdiccas étaient alors inquiets des succès des
 Athéniens, et c’etait là le motif qui leur avait fait appeler une armée
 du Péloponnèse. Les Chalcidiens s’attendaient à être les premiers
 attaqués par les Athéniens  ; les villes qui avoisinent la Chalcidique,
 sans être encore en révolte, s’étaient cependant jointes à eux, mais
 secrètement, pour réclamer ce secours. Quant à Perdiccas, il n’était pas
 ouvertement en guerre avec les Athéniens  ; mais cependant il n’était
 pas sans crainte, à cause de ses anciens différends avec eux  ; son but
 principal était d’ailleurs de soumettre Arrhibéus, roi de Lyncestes. Le
 mauvais état des affaires de Lacédémone, à cette époque, contribua à
 leur faire obtenir plus aisément un secours du Péloponnèse.

LXXX. En effet, les Athéniens harcelaient sans cesse le Péloponnèse, et
 en particulier la Laconie. Les Lacédémoniens pensaient que le meilleur
 moyen de les éloigner était de les inquiéter à leur tour, en faisant
 passer une armée chez leurs alliés  ; d’autant plus que ceux-ci
 offraient de nourrir les troupes et les appelaient pour se révolter. Ils
 voulaient, en même temps, avoir un prétexte pour faire sortir une partie
 des Hilotes  ; car ils craignaient qu’ils ne profitassent des
 circonstances pour se soulever au moment où Pylos était au pouvoir de
 l’ennemi. Redoutant leur jeunesse et leur nombre , — car de tout
 temps la première de leurs préoccupations avait été la garde des
 Hilotes, — ils adoptèrent encore la mesure suivante : ils publièrent que
 ceux d’entre eux qui pensaient leur avoir rendu le plus de
 services contre l’ennemi par leur bravoure eussent à se faire connaître,
 et qu’ils seraient affranchis. C’était un piège qu’ils leur tendaient,
 dans la pensée que les premiers qui prétendraient à la liberté seraient
 aussi, par l’élévation de leur caractère, les plus disposes à conspirer.
 Ils en choisirent jusqu’à deux mille, qui se promenèrent dans les
 temples, la tête couronnée, comme s’ils eussent déjà été affranchis,
 mais peu de temps après on les fit disparaître, et personne ne sut par
 quel genre de mort ils avaient péri. 
 Dans cette circonstance, ils s’empressèrent d’en faire partir sept cents
 avec Brasidas, en qualité d’hoplites. Brasidas recruta le reste de son
 armée dans le Péloponnèse par l’appât d’une solde  ; il avait lui-même
 témoigné beaucoup d’empressement à se faire charger de cette
 expédition.

LXXXI. Les Chalcidiens, de leur côté, avaient désiré Brasidas, renommé à
 Sparte pour son activité qui le rendait propre à tout. Et, en effet, une
 fois parti, il rendit aux Lacédémoniens d’incomparables services. La
 justice et la modération dont il fit preuve tout d’abord envers les
 villes en détachèrent un grand nombre d’Athènes  ; d’autres furent
 prises par trahison. Par là, il procura aux Lacédémoniens, pour le
 moment où ils voudraient en venir à un accommodement (ce qui arriva en
 effet), le moyen de faire des échanges réciproques de places  ; en même
 temps il transportait le théâtre de la guerre hors du Péloponnèse. Même
 plus tard, dans la guerre qui suivit les affaires de Sicile, la valeur
 et la capacité de Brasidas, appréciées personnellement par les uns,
 connues des autres par la renom- mée, contribuèrent
 puissamment à bien disposer pour les Lacédéinoniens les alliés
 d’Athènes. Comme il avait le premier fait une expédition au dehors, et
 avait montré de rares qualités en tout genre, on jugea d’après lui, et
 on crut fermement que tous les autres devaient lui ressembler.

LXXXII. Les Athéniens, instruits de son arrivée dans l’Épithrace,
 déclarèrent Perdiccas ennemi d’Athènes, dans la persuasion qu’il était
 l’auteur de cette expédition, et soumirent les alliés de ce côté à une
 surveillance plus active.

LXXXIII. Perdiccas réunit aussitôt à son armée les forces de Brasidas, et
 marcha contre Arrhibée, roi des Lyncestes-Macédoniens ,son voisin. Des différends s’étaient élevés entre
 eux, et il voulait le renverser. Lorsque l’armée fut sur le point de
 pénétrer chez les Lyncestes, Brasidas déclara qu’avant les hostilités il
 voulait entrer en conférence avec Arrhibée, et le ral- lier, s’il le
 pouvait, à l’alliance lacédémonienne. Déjà, en effet, ce prince avait
 fait quelques ouvertures et envoyé un héraut annoncer qu’il était prêt à
 se soumettre à l’arbitrage de Brasidas. Les députés des Chalcidiens, qui
 étaient aussi présents, engageaient de leur côté Brasidas à ne pas trop
 faire pour tirer Perdiccas d’embarras, afin de le trouver plus zélé pour
 leurs propres intérêts. D’ailleurs, les ambassadeurs envoyés par
 Perdiccas à Lacédémone avaient en quelque façon autorisé ces prétentions
 des Lacédémoniens, en déclarant qu’il ferait entrer dans leur alliance
 beaucoup des contrées voisines. Aussi Brasidas se crut-il 
 suffisamment autorisé par là à exiger que les affaires d’Arrhibée
 fussent traitées d’un commun accord. Perdiccas dit qu’il avait mandé
 Brasidas, moins pour être juge de leurs différends que pour le délivrer
 des ennemis qu’il lui désignerait  ; qu’il ne convenait pas, quand
 lui-même nourrissait l’armée péloponnésienne, que Brasidas entrât en
 conférences avec Arrhibée. Malgré ces représentations, Brasidas, après
 une altercation avec Perdiccas, eut une entrevue avec Arrhibée, se
 rendit à ses raisons, et retira son armée avant même d’être entré dans
 le pays. De ce moment, Perdiccas, se croyant offensé, ne fournit plus
 que le tiers des subsistances, au lieu de la moitié.

LXXXIV. Le même été, Brasidas, sans perdre un instant, marcha avec les
 Chalcidiens contre Acanthe, colonie d’Andros. C’était un peu avant les
 vendanges : quand il fut question de le recevoir, une lutte s’éleva
 entre le peuple et ceux qui, d’accord avec les Chalcidiens, avaient
 appelé Brasidas. Cependant, comme on craignait pour la récolte qui
 n’était pas encore rentrée, Brasidas parvint à persuader au peuple de le
 recevoir seul, pour l’entendre avant de délibérer. Il descendit au
 milieu de la multitude, et, comme il ne manquait pas d’éloquence, pour
 un Lacédémonien, il s’exprima ainsi :

LXXXV. « Citoyens d’Acanthe, les Lacédémoniens, en m’envoyant avec mon
 armée, ont eu en vue de réaliser la promesse par nous faite au
 commencement de la guerre, de combattre les Athéniens pour l’affran-
 chissement de la Grèce. Sans doute nous arrivons tard et après avoir vu
 là-bas nos espérances trompées, dans une guerre où nous comptions
 réduire bientôt les Athéniens à nous seuls, sans qu’il
 vous en coulât aucun danger  ; cependant on ne saurait nous faire aucun
 reproche  ; car nous accourons aujourd’hui, dès que les circonstances le
 permettent, et nous allons travailler avec vous à leur ruine. Je
 m’étonne que vous m’ayez fermé vos portes, au lieu d’accueillir avec
 joie mon arrivée. Nous comptions, nous autres Lacédémoniens, trouver ici
 des alliés, des hommes unis à nous par leurs vœux, même avant que nous
 fussions arrivés  ; c’est dans cet espoir que nous avons bravé de tels
 périls, traversé pendant plusieurs jours une contrée étrangère, et
 montré un zèle à toute épreuve. 
 Si vos intentions étaient autres, si vous deviez mettre obstacle et à
 votre propre liberté et à celle du reste des Grecs, cela serait
 déplorable  ; car, à part même l’opposition que vous me feriez, les
 peuples chez lesquels je vais me rendre me montreraient dès lors des
 dispositions moins favorables  ; ils auraient à objecter que vous, les
 premiers que j’ai visités, vous habitants d’une ville importante,
 renommés pour votre sagesse, vous ne m’avez pas accueilli  ! Et je
 n’aurais à alléguer aucune raison plausible  ! On croira, ou que
 j’apporte une liberté perfide, ou que je suis venu avec de faibles
 ressources, sans forces suffisantes pour repousser les Athéniens en cas
 d’attaque. Et pourtant, les Athéniens, quoique supérieurs en nombre,
 n’ont point osé attaquer cette même armée que j’ai maintenant sous la
 main, lorsque je l’ai conduite au secours de Nisée  ; et il n’est pas
 présumable qu’ils envoient par mer contre vous une armée aussi nombreuse
 que celle qu’ils avaient à Nisée.

LXXXVI. « Quant à moi, je suis venu, non pour opprimer les
 Grecs, mais pour les affranchir. J’ai fait promettre aux magistrats de
 Lacédémone, sous les serments les plus solennels, que les peuples
 rattachés par moi à notre alliance conserveraient leurs lois et leur
 indépendance. Notre but n’est point de vous soumettre à notre alliance
 par la force ou par la ruse, mais, tout au contraire, de combattre avec
 vous les Athéniens qui vous ont asservis. Gardez-vous donc de me
 soupçonner moi-même, je vous en conjure, quand je vous donne les
 assurances les plus positives  ; gardezvous de me croire incapable de
 vous défendre, et unissez-vous à moi en toute confiance. 
 « S’il en est parmi vous qui éprouvent quelque défiance à l’égard des
 personnes et qui hésitent, dans la crainte que je ne livre la ville à un
 parti, qu’ils se rassurent pleinement : je ne viens pas favoriser les
 factions  ; je n’ai pas l’intention de vous apporter une liberté
 douteuse, en soumettant, au mépris de vos antiques institutions, la
 majorité au petit nombre, ou la minorité à la multitude. Ce serait là un
 joug plus insupportable que la domination étrangère, et nous n’aurions
 droit alors, nous autres Lacédémoniens, à aucune reconnaissance pour nos
 efforts. Au lieu des honneurs et de la gloire, nous ne mériterions que
 l’opprobre. Ces griefs, au nom desquels nous faisons la guerre aux
 Athéniens, on pourrait évidemment les retourner contre nous, et plus
 durement encore que contre ceux qui ne font pas profession de vertu.
 Car, pour celui surtout qui jouit d’une haute considération, il est plus
 honteux de satisfaire son ambition par la fourbe cachée sous de beaux
 dehors, qu’à force ouverte. La force du moins se justifie, dans son
 emploi, par la puissance que donne la fortune  ; mais la
 fourberie trahit les trames d’une âme perverse. Aussi avons-nous le plus
 profond dédain pour l’emploi de pareils moyens, même en vue de nos
 intérêts les plus chers.

LXXXVII. « La meilleure garantie que vous puissiez avoir, à côté de nos
 serments, est de reprendre les faits, en les confrontant avec mes
 paroles  ; ils vous fourniront nécessairement la preuve que j’ai proposé
 ce qu’il y a de plus avantageux. Peut-être alléguerez-vous que vous êtes
 hors d’état d’accepter mes propositions  ; que néanmoins, en
 considération de votre bon vouloir, ce refus ne doit vous exposer à
 aucun mauvais traitement  ; que la liberté que nous vous offrons ne vous
 paraît pas sans danger  ; qu’il est juste de l’apporter à ceux qui sont
 en mesure de la recevoir, sans qu’elle puisse être imposée à personne
 contre son gré : alors j’attesterai les dieux et les héros de la contrée
 que je suis venu dans votre intérêt, sans pouvoir vous persuader, et je
 ferai en sorte de vous réduire par la force, en ravageant votre
 territoire. Bien loin de voir là une injuste violence, je me croirai
 autorisé en quelque sorte par une double nécessité  ; d’abord par
 l’intérêtdes Lacédémoniens, — car il nefaut pas qu’avcc vos bonnes
 dispositions vous lui portiez préjudice par votre refus d’alliance, en
 faisant passer vos richesses aux Athéniens  ; — ensuite par l’intérêt
 des Grecs, qui ne doivent pas trouver en vous un obstacle à leur
 affranchissement. Sans doute nous aurions tort d’agir ainsi, si
 l’intérêt général n’était ici en cause  ; nous ne devrions pas donner la
 liberté à qui n’en veut point. Mais nous n’aspirons pas, nous, à la
 domination  ; nous nous appliquons au contraire à mettre fin à la
 tyrannie des autres, et, dès lors, nous serions injustes
 envers le plus grand nombre si, apportant à tous l’indépendance, nous
 vous laissions impunément nous entraver. 
 « Pesez donc mûrement ces considérations  ; donnez avec une noble
 émulation le premier signal de l’affranchissement des Grecs  ;
 assurez-vous une gloire impérissable, et, tout en sauvegardant les
 intérêts privés de chacun, couronnez l’État de la plus belle auréole.
 »

LXXXVIII. Ainsi parla Brasidas. Les citoyens d’Acanthe , après avoir longtemps discuté le pour et le contre,
 procédèrent à un vote secret . Les raisons plausibles qu’il avait
 données, jointes à la crainte qu’on éprouvait pour les récoltes,
 décidèrent la majorité à se détacher des Athéniens. On exigea de lui
 qu’il s’engageât par serment, comme l’avaient fait les magistrats de
 Lacédémone, lorsqu’ils l’avaient envoyé, à respecter l’indépendance des
 alliés qu’il pourrait acquérir  ; puis on reçut son armée. Peu de temps
 après, Stagire , colonie d’Andros, se détacha
 également des Athéniens. Tels furent les événements de cet été.

LXXXIX. Dès le commencement de l’hiver suivant, une intrigue devait
 livrer la Béotie aux généraux athéniens Hippocrates et Démosthènes :
 Démosthènes devait, avec sa flotte, se présenter devant Siphé, et Hip-
 pocrates marcher contre Délium. Il y eut erreur sur le jour où devait
 avoir lieu simultanément cette double attaque : Démosthènes prit
 l’avance et fit voile pour Siphé, avec un grand nombre d’Acarnanes et
 d’alliés du pays, embarqués sur sa flotte. Mais le coup
 manqua, le complot ayant été dénoncé par Nicomaque, Phocéen de Phanotée
 : il en fit part aux Lacédémoniens, et ceux-ci aux Béotiens. De toutes
 parts, les Béotiens accoururent au secours de la place, — car
 Hippocrates n’était pas encore dans le pays pour les inquiéter  ; — et
 ils prévinrent l’ennemi en occupant Siphé et Chéronée. Les affidés,
 informés de ce contretemps, n’excitèrent aucun mouvement dans les
 villes.

XC. Hippocrates, de son côté, à la tête des Athéniens levés en masse,
 desMetœques et des étrangers présents dans la ville, marcha, mais
 tardivement, contre Délium : déjà les Béotiens étaient de retour de
 Siphé. Il fit camper son armée et fortifia Délium, temple d’Apollon, de
 la manière suivante : on creusa un fossé autour de l’enceinte sacrée et
 du temple  ; les terres qui en étaient retirées furent amoncelées sur le
 bord pour tenir lieu de murailles. Des pieux furent enfoncés dans toute
 l’étendue, et on forma un parement pour le mur avec des sarments coupés
 dans la vigne qui entourait l’enceinte sacrée. On démolit les ruines des
 édifices voisins pour en prendre les pierres et la brique, et on mit en
 œuvre tous les moyens pour donner de l’élévation au rempart. Des tours
 de bois furent élevées là où il était nécessaire, aux points où les
 bâtiments de l’enceinte n’existaient plus. Ce travail, commencé le
 troisième jour après le départ d’Athènes, fut poursuivi le quatrième et
 le cinquième jusqu’au dîner  ; les ouvrages étant en grande partie
 terminés alors, l’armée quitta Délium, et s’avança l’espace d’environ
 dix stades, pour rentrer dans l’Attique. A ce point, la plupart des
 troupes légères continuèrent aussitôt leur route  ; les
 hoplites firent halte et établirent leur campement. Hippocrates s’arrêta
 encore quelque temps à Délium, pour installer la garnison et terminer
 tout ce qui restait à faire des fortifications.

XCI. Pendant cet intervalle, les béotiens se rassemblaient à Tanagre.
 Lorsque les contingents de toutes les villes furent arrivés, on apprit
 que les Athéniens rentraient chez eux. Les Béotarques, qui sont au nom-
 bre de onze, n’approuvaient pas qu’on les attaquât, attendu que déjà ils
 n’étaient plus en Béotie. En effet, les Athéniens avaient fait halte sur
 les frontières de l’Oropie. — Un seul d’entre eux fut d’un avis con-
 traire, Pagondas, fils d’Éoladès, béotarque de Thèbes conjointement avec
 Ariantidas, fils de Lysimachidas. Il commandait alors et voulait engager
 le combat, persuadé que le mieux était d’en courir les chances. Il
 convoqua donc séparément chaque cohorte, pour ne pas dégarnir tout le
 camp à la fois, et les décida à marcher sur les Athéniens et à engager
 l’action. Voici ses paroles :

XCII. « Braves Béotiens, il ne devait venir à la pensée d’aucun de nous,
 chefs de l’armée, qu’il ne convient point de combattre les Athéniens, du
 moment que nous ne pouvons les atteindre en Béotie  ; car c’est la ruine
 delà Béotie qu’ils poursuivent  ; c’est dans ce but qu’ils sont venus,
 d’un pays voisin, construire ici une forteresse  ; ce sont des ennemis,
 enfin, en quelque lieu que nous les joignions, de quelque part qu’ils
 viennent faire chez nous acte d’hostilité. Si cependant quelqu’un croit
 plus prudent de ne pas agir, je veux le dés- abuser. Les calculs de
 prévoyance qui conviennent quand, sans être inquiété chez soi, on s’en
 va de propos délibéré et par ambition attaquer autrui, ne
 sont plus de mise quand on est attaqué et qu’on défend sa patrie.
 D’ailleurs, c’est pour vous une loi héréditaire, quand l’étranger
 envahit votre pays, de le combattre indifféremment chez vous ou chez vos
 voisins. C’est surtout avec les Athéniens, dont le pays confine au
 nôtre, qu’il est nécessaire d’en agir ainsi, car ce n’est qn’en
 maintenant hautement son droit à l’égard de ses voisins qu’on assure sa
 liberté  ; surtout lorsque ces voisins aspirent à asservir non-seulement
 ce qui est sous leur main, mais même les peuples les plus éloignés :
 comment alors ne pas combattre à outrance  ? Nous avons pour exemple
 l’état d’asservissement où ils tiennent et l’Eubée en face de nous, sur
 la côte opposée, et la plus grande partie de la Grèce. D’ordinaire, les
 voisins se font la guerre pour une question de frontière  ; mais nous,
 si nous sommes vaincus, sachons qu’une seule borne sera plantée, qui
 embrassera sans contestation tout notre territoire . Une fois entrés chez nous, ils nous
 dépouilleront violemment  ; tant il est vrai que nous ne saurions avoir
 de plus dangereux voisinage. 
 « Quand un peuple attaque ses voisins avec l’insolence de la force, comme
 aujourd’hui les Athéniens, d’ordinaire il marche avec plus de confiance
 contre ceux qui restent en repos et se contentent de se défendre chez
 eux  ; mais il est moins disposé à chercher querelle à ceux qui vont
 l’attendre au delà de leurs frontières, et qui, à l’occasion, commencent
 la guerre. Nous en avons fait l’expérience avec eux : la
 victoire que nous avons remportée sur eux à Coronée, lorsqu’ils
 occupaient ce pays à la faveur de nos dissensions, a procuré depuis lors
 une entière sécurité à la Béotie. Gardonsen donc le souvenir  ; les
 vieillards pour ne pas rester au-dessous de leurs précédents exploits  ;
 les jeunes gens, les fils de ceux qui se sont alors signalés par leur
 bravoure, pour ne pas déshonorer des vertus qui sont leur apanage.
 Mettons notre confiance dans la protection du Dieu dont ils occupent,
 par un sacrilège, l’enceinte sacrée transformée en forteresse  ; ayons
 foi dans les sacrifices que nous avons offerts, et qui se montrent
 favorables. Marchons à leur rencontre, et apprenons-leur que, s’ils
 veulent satisfaire leur cupidité, il leur faut s’attaquer à qui ne se
 défend pas  ; mais qu’avec un peuple généreux, qui s’est toujours fait
 gloire de défendre son indépendance les armes à la main, sans jamais
 attenter injustement à celle des autres, ils ne s’en tireront pas sans
 combat. »

XCIII. Pagondas, par ces exhortations, décida les Béotiens à marcher
 contre les Athéniens  ; il donna aussitôt l’ordre de se porter en avant
 et se mit à la tête de l’armée. Le jour était déjà avancé  ; arrivé près
 du camp athénien, il prit position dans un lieu où les deux armées,
 séparées par une colline, ne pouvaient se voir  ; il rangea ses troupes
 et se prépara au combat. Hippocrates était encore à Délium. Dès qu’il
 eut appris la marche des Béotiens, il envoya à l’armée l’ordre de se
 mettre en bataille, et arriva lui-même peu de temps après. Il avait
 laissé aux environs de Délium environ trois cents cavaliers, afin de
 protéger la place, si on tentait de l’attaquer, et en même temps pour
 épier l’occasion favorable, el tomber sur les Béotiens
 pendant le combat. Mais les Béotiens leur opposèrent des troupes pour
 les tenir en échec  ; toutes leurs dispositions faites, ils parurent sur
 le sommet de la colline et prirent position dans l’ordre où ils devaient
 combattre  ; ils avaient sous les armes sept mille hoplites, plus de dix
 mille hommes de troupes légères, mille cavaliers et cinq cents
 peltastes. Les Thébains et leurs tributaires formaient l’aile droite. Au
 centre étaient les habitants d’Haliarte, de Coronée, de Copée et de
 toute la région qui avoisine le lac. Ceux de Thespies, de Tanagre et
 d’Orchomène occupaient la gauche. Chacune des ailes était flanquée de
 cavalerie et de troupes légères. Les Thébains étaient rangés sur
 vingtcinq hommes de profondeur, les autres à volonté. Telles étaient les
 dispositions et l’ordonnance de l’armée béotienne.

XCIV. Du côté des Athéniens, les hoplites, égaux en nombre à ceux de
 l’ennemi, furent tous rangés sur huit de profondeur. La cavalerie
 occupait les ailes. Quant aux troupes légères, il ne s’en trouvait pas
 alors à l’armée d’équipées pour ce service spécial, il n’y en avait même
 pas à Athènes. Il eu était bien parti d’Athènes avec l’armée, et même en
 nombre supérieur à celles de l’ennemi  ; mais, comme on avait fait une
 levée en masse des étrangers présents el des citoyens, beaucoup avaient
 suivi l’expédition sans armes  ; ils s’étaient empressés de retourner à
 la ville, et il n’en était resté à l’armée qu’un très petit nombre. Déjà
 on était en ordre de combat, et l’action allait s’engager,
 lorsqu’Hippocrate, parcourant le front de bataille pour encourager ses
 soldats, leur parla en ses termes :

XCV. « Athéniens, je ne puis vous dire que peu de mots  ; mais avec des
 hommes de cœur l’effet sera le même. C’est moins une exhortation qu’un
 appel à vos souvenirs. Que personne de vous ne s’imagine qu’il ne
 convient pas de s’exposer à un pareil péril sur une terre étrangère :
 même sur leur territoire, c’est pour le nôtre que nous combattrons  ;
 et, si nous triomphons, jamais les Péloponnésiens, privés de la
 cavalerie béotienne, n’envahiront notre pays. Un seul combat vous
 suffira pour conquérir la Béotie et affermir l’indépendance de votre
 patrie. Marchez donc contre eux  ; montrez-vous dignes de cette ville,
 la première de la Grèce, que chacun de vous est fier d’avoir pour
 patrie  ; dignes de vos pères qui jadis, sous Myronidès, ont vaincu ces
 mêmes ennemis à Œnophytes et soumis la Béotie. »

XCVI. Hippocrates, en faisant cette exhortation, avait parcouru la moitié
 de la ligne  ; il n’eut pas le temps d’aller plus loin. Pagondas, après
 avoir, lui aussi, adressé une rapide allocution à ses soldats, fit
 entonner le Péan : les Béotiens descendirent de la colline  ; les Athé-
 niens, de leur côté, se portèrent en avant, et on s’aborda en courant.
 De part et d’autre les troupes placées aux extrémités de la ligne ne
 purent en venir aux mains, arrêtées par le même obstacle (elles avaient
 rencontré des torrents)  ; mais le reste combattit corps à corps,
 bouclier contre bouclier. Les Athéniens mirent en déroute l’aile gauche
 des Béotiens jusqu’au centre  ; de ce côté, ils poussèrent vivement tout
 ce qu’ils avaient devant eux et en particulier les Thespiens  ; les
 troupes qui leur étaient opposées lâchèrent pied et furent enveloppées
 dans un espace étroit  ; aussi ceux des Thespiens qui périrent alors
 succombèrent-ils dans une lutte corps à corps.
 Quelques-uns même des Athéniens perdirent leurs rangs en cernant
 l’ennemi, et se tuèrent entre eux sans se reconnaître. De ce côté donc,
 les Béotiens furent vaincus et se replièrent en fuyant vers l’aile
 droite où le combat continuait. Sur ce point, au contraire, les Thébains
 étaient vainqueurs des Athéniens. Ils les firent reculer peu à peu, et
 les suivirent d’abord pas à pas. A ce moment Pagondas détacha deux corps
 de cavalerie, et leur fit tourner la colline sans être aperçus, pour
 aller soutenir l’aile gauche qui était en souffrance. A cette subite
 apparition, l’aile athénienne, victorieuse jusque-là, crut qu’une nou-
 velle armée s’avançait, et fut frappée de terreur. Pressés d’un côté par
 cette cavalerie, de l’autre par les Thébains qui avançaient toujours et
 étaient parvenus à les rompre, les Athéniens prirent la fuite sur toute
 la ligne. Les uns se précipitèrent vers Délium et du côté de la mer,
 d’autres vers Oropus, d’autres vers le mont Parnès  ; chacun s’enfuit là
 où il espérait trouver quelque chance de salut. Les Béotiens
 s’attachèrent à leur poursuite  ; la cavalerie surtout et les Locriens
 arrivés au moment de la déroute en firent un grand carnage. Cependant la
 nuit survint au milieu de ce désastre et facilita la fuite du plus grand
 nombre. Le lendemain, ceux qui s’étaient réfugiés à Oropus et à Délium
 laissèrent une garnison dans cette place qu’ils occupaient encore, et se
 retirèrent chez eux par mer.

XCVII. Les Béotiens dressèrent un trophée, enlevèrent leurs morts et
 dépouillèrent ceux de l’ennemi  ; puis, laissant un corps d’observation
 sur les lieux, ils retournèrent à Tanagre, et méditèrent une attaque
 contre Délium. Cependant un héraut, que les Athé- niens
 envoyaient réclamer leurs morts, rencontra un héraut béotien, qui le fit
 retourner sur ses pas, et lui dit qu’il n’obtiendrait rien avant que
 lui-même fût de retour. Il se présenta en effet aux Athéniens et leur
 déclara, au nom des Béotiens, qu’ils avaient manqué à la justice et
 violé les lois de la Grèce  ; qu’il était de droit commun chez les
 Grecs, quand on pénétrait sur un territoire étranger, de respecter les
 lieux sacrés  ; que les Athéniens avaient fortifié Délium et s’y étaient
 installés  ; qu’ils y faisaient tout ce qu’on peut se permettre dans un
 lieu profane  ; qu’ils puisaient de l’eau à laquelle les Béotiens se
 gardaient de toucher, excepté pour les usages sacrés et les ablutions  ;
 que dès lors les Béotiens, prenant à témoin les divinités protectrices
 de la contrée et Apollon, les adjuraient, au nom des dieux et en leur
 propre nom, de sortir de l’enceinte sacrée, et d’emporter tout ce qui
 leur appartenait.

XCVIII. Après cette déclaration du héraut béotien, les Athéniens
 envoyèrent le leur dire aux Béotiens, qu’ils n’avaient commis aucune
 profanation dans l’enceinte sacrée, et n’en commettraient volontairement
 aucune  ; que ce n’était pas dans un dessein sacrilège qu’ils y étaient
 entrés dans le principe, mais bien plutôt pour se défendre contre
 d’injustes attaques  ; que d’après lés usages constants de la Grèce,
 quand on était maître d’un pays, grand ou petit, on disposait aussi des
 lieux sacrés, en conservant autant que possible les rites établis par
 les anciens possesseurs  ; que les Béotiens eux-mêmes, comme la plupart
 des autres peuples qui avaient occupé une contrée en expulsant les
 habitants par la force, avaient à l’origine pénétré comme étrangers dans
 les temples qu’ils possèdent maintenant en propre  ; que
 si les Athéniens avaient pu occuper une plus grande partie du pays, ils
 la garderaient sans conteste  ; qu’ils ne se retireraient donc pas
 volontairement de celle qu’ils occupaient et qu’ils regardaient comme
 leur propriété  ; que s’ils avaient fait usage de l’eau, c’était par
 nécessité et non dans un but de profanation  ; que les Béotiens, en
 venant les premiers les attaquer chez eux, les avaient forcés à s’en
 servir pour leur défense  ; qu’il était tout à fait présumable que le
 dieu lui-même aurait quelque indulgence pour des actes imposés par la
 guerre et la nécessité  ; que les autels étaient un refuge contre les
 fautes involontaires , et qu’on appelait crime le mal fait sans
 nécessité, et non celui auquel avaient contraint les circonstances  ;
 que l’iniquité était bien plutôt du côté des Béotiens, puisqu’ils
 offraient de rendre les morts en échange d’un lieu sacré, tandis qu’eux
 ne voulaient pas obtenir même une chose juste par le trafic de ces mêmes
 lieux. Le héraut avait aussi ordre de déclarer nettement qu’ils
 entendaient enlever leurs morts, non point à la condition d’évacuer la
 Béotie (puisque le territoire qu’ils occupaient n’appartenait plus aux
 Béotiens et était devenu le leur par droit de conquête), mais en
 stipulant conformément aux antiques usages.

XCIX. Les Béotiens répondirent que, s’ils étaient sur le territoire de la
 Béotie, ils eussent à l’évacuer en emportant ce qui leur appartenait  ;
 que s’ils se croyaient chez eux, c’était à eux de voir ce qu’ils avaient à faire. Ils sentaient bien que l’Oropie, sur les
 confins de laquelle avait eu lieu le combat, et où se trouvaient les
 morts, étant de droit sous la dépendance des Athéniens, ceux-ci ne
 commettaient aucune violence en les enlevant  ; aussi se gardaient-ils
 bien de stipuler 
 pour un territoire qui relevait d’Athènes  ; par cette réponse au
 contraire : « Sortez de notre pays, et emportez ce que vous réclamez, »
 ils éludaient toute difficulté. Sur cette réponse, le héraut des
 Athéniens se retira sans avoir rien fait.

C. Les Béotiens mandèrent aussitôt du golfe Méliaque des soldats armés de
 javelots et des frondeurs. Renforcés en outre, après le combat, par deux
 mille hoplites de Corinthe, par la garnison péloponnésienne de Nisée et
 par des troupes de Mégare, ils marchèrent contre Délium et en firent le
 siège. 
 Entre autres moyens, ils firent jouer contre les remparts une machine qui
 les en rendit maîtres  ; voici en quoi elle consistait : ils scièrent en
 deux, dans le sens de la longueur, une grande poutre, évidèrent les deux
 côtés et les rejoignirent exactement, de manière à former un tube. A
 l’une des extrémités, ils suspendirent une chaudière avec des chaînes.
 Un bec de soufflet, en fer, était adapté à la même extrémité, et
 descendait vers la chaudière  ; de nombreux ferrements maintenaient le
 reste de la poutre. Cette machine fut amenée de loin au pied de la
 muraille, dans la partie formée plus particulièrement de sarments et de
 bois. Quand elle fut à portée, ils adaptèrent de grands
 soufflets à l’extrémité placée de leur côté et se mirent à souffler.
 L’air comprimé, tombant sur la chaudière remplie de charbons ardents, de
 soufre et de poix, produisit une grande flamme, et amena un tel
 embrasement au rem- part, qu’il devint impossible de s’y tenir. Les
 assiégés l’abandonnèrent et prirent la fuite  ; le fort se trouva ainsi
 emporté. Une partie de la garnison périt  ; deux cents hommes furent
 faits prisonniers  ; la plupart des autres parvinrent à s’embarquer et
 rentrèrent dans leur pays.

CI. Délium fut pris dix-sept jours après le premier combat. Le héraut des
 Athéniens, ne sachant rien de cet événement, revint peu de temps après
 réclamer une seconde fois les morts . Les Béotiens les rendirent et ne firent plus
 la même réponse . 
 Le nombre des morts, dans le combat, fut d’un peu moins de cinq cents du
 côté des Béotiens  ; les Athéniens perdirent un peu moins de mille
 hommes, parmi lesquels Hippocrates, leur général, sans compter les
 troupes légères et nombre de gens préposés aux bagages. 
 Peu de temps après ce combat, Démosthènes, à qui la non réussite de son
 coup de main sur Siphé laissait la libre disposition d’une flotte montée
 par quatre cents hoplites, soit Acarnanes, soit Agréens et Athéniens,
 opéra une descente sur le territoire de Sicyone. Mais, avant que tous
 les bâtiments eussent abordé, les Sicyoniens accoururent,
 mirent en fuite ceux qui étaient descendus et les poursuivirent jusqu’à
 leurs vaisseaux  ; ils en tuèrent une partie, firent des prisonniers,
 élevèrent un trophée et rendirent les morts par convention. Vers le même
 temps, à l’époque de l’affaire de Délium, mourut Sitalcès, roi des
 Odryses, vaincu et tué dans une ex- pédition contre les Triballes. Son
 neveu, Seuthès, fils de Sparadocus, régna sur les Odryses et sur le
 reste de la Thrace soumise à la domination de Sitalcès.

CII. Le même hiver, Brasidas marcha avec les alliés de Thrace contre
 Amphipolis, colonie d’Athènes, sur le Strymon. Une première tentative de
 colonisation avait été faite, sur l’emplacement de la ville actuelle,
 par Aristagoras, de Milet, fuyant devant le roi Darius  ; mais il avait
 été chassé par les Édoniens. Trente-deux ans plus tard, les Athéniens y
 avaient envoyé dix mille colons, soit Athéniens, soit étrangers, sans
 distinction d’origine  ; lesThraces les exterminèrent à Drabesque. Après
 un nouvel intervalle de vingt-neuf ans, les Athéniens revinrent sous la
 conduite d’Hagnon, fils de Nicias, chargé d’établir la colonie. Ils
 chassèrent les Édoniens, et s’établirent au lieu nommé précédemment les
 Neuf-Voies. Ils étaient partis d’Eion, comptoir maritime qu’ils
 possédaient à l’embouchure du fleuve, à vingt-cinq stades de la ville
 actuelle. Hagnon lui donna le nom d’Amphipolis, parce que, le Strymon
 formant un coude en cet endroit et embrassant comme d’une ceinture
 l’emplacement de la ville, il l’isola au moyen d’une muraille allant du
 fleuve au fleuve, et bâtit dans une double exposition, d’une part sur la
 mer, de l’autre sur le continent .

CIII. C’est contre cette place que Brasidas, parti d’Arné en Chalcidique,
 marcha avec son armée. Il arriva sur le soir à Aulon et à Bromisque, à
 l’endroit où le lac Bolbé se jette dans la mer  ; après le repas du
 soir, il continua à marcher de nuit. Le temps était mauvais et il
 neigeait un peu  ; raison de plus pour lui d’avancer  ; car il voulait
 cacher son approche aux habitants d’Amphipolis, à ceux du moins qui
 n’étaient pas d’intelligence avec lui. Des citoyens d’Argila, colonie
 d’Andros, établis dans la ville, conspiraient avec d’autres pour la lui
 livrer, à la suggestion soit de Perdiccas, soit des Chalcidiens. Mais
 les plus actifs de beaucoup étaient les Argiliens : habitant dans le
 voisinage, toujours suspects aux Athéniens, ils avaient des vues sur
 Amphipolis et profitèrent de l’occasion que leur offrait l’arrivée de
 Brasidas  ; car depuis longtemps déjà ils intriguaient auprès de ceux
 des leurs établis dans la place pour se la faire livrer. Ils
 accueillirent donc Brasidas , se
 déclarèrent cette nuit-là même contre les Athéniens, et conduisirent
 l’armée de Bra- sidas en avant, vers le pont sur le fleuve. La ville est
 à quelque distance de l’autre côté   ; les murs ne
 descen- daient point encore jusque-là, comme aujourd’hui,
 et il ne s’y trouvait qu’un poste peu important. Brasidas n’eut pas de
 peine à le forcer, secondé tout à la fois par la trahison, par le
 mauvais temps et par le trouble d’une attaque imprévue : il passa le
 pont et se trouva, par là, maître de tout ce que possédaient les
 habitants établis au dehors .

CIV. La surprise que causa dans la ville le passage du pont, l’arrivée
 des gens du dehors qui accouraient dans les murs, la nouvelle que
 beaucoup d’entre eux étaient prisonniers, tout contribua à jeter dans
 Àmphipolis une agitation d’autant plus grande qu’on était réciproquement
 en défiance. Aussi assure-t-on que si Brasidas, au lieu de laisser son
 armée se livrer au pillage, eût marché aussitôt sur la ville, il s’en
 serait probablement emparé. Mais il perdit le temps à camper, fit des
 courses au dehors, et, comme on ne lui faisait de la ville aucune des
 ouvertures sur lesquelles il comptait, il se tint en repos. Le parti
 opposé aux traîtres, supérieur en nombre, put empêcher d’ouvrir à
 l’instant les portes  ; ils envoyèrent, d’accord avec Eucléès, général
 athénien, qui commandait alors la place, demander du secours à l’autre
 général commandant enThrace, Thucydide, fils d’Olorus, auteur de cette
 histoire. Thucydide se trouvait alors à l’île de Thasos, colonie des
 Pariens, éloignée d’Amphipolis d’une demi-journée de navigation. Sur cet
 avis, il s’empressa de prendre la mer avec sept vaisseaux qu’il avait à
 sa disposition. Il avait surtout à cœur de prévenir, par
 son arrivée, la reddition d’Amphipolis  ; sinon, il voulait occuper Eion
 avant l’ennemi.

CV. Cependant Brasidas, craignant qu’il n’arrivât par mer des secours
 deThasos, informé d’ailleurs que Thucydide possédait, dans cette partie
 de la Thrace, une exploitation de mines d’or qui le rendait un des plus
 riches particuliers du continent , avait hâte de le devancer en occupant la place. Il
 appréhendait que les habitants d’Amphipolis ne voulussent rien entendre,
 dans l’espoir que Thucydide, avec les secours qu’il amènerait par mer et
 ceux qu’il tirerait de la Thrace, parviendrait à les sauver. Il offrit
 donc des conditions modérées et fit proclamer par un héraut que tous les
 Amphipolitains et les Athéniens établis dans la ville pourraient, s’ils
 le voulaient, rester dans leurs biens et jouir de l’égalité des droits 
 ; que, s’ils refusaient, ils auraient cinq jours pour sortir et emporter
 tout ce qui leur appartenait.

CVI. Cette proclamation changea les dispositions de la foule  ; d’autant
 plus qu’il y avait peu d’Athéniens dans la ville, et que le reste était
 une population mêlée. Beaucoup, d’ailleurs, avaient des liens de parenté
 avec les prisonniers faits au dehors  ; enfin la crainte qu’on éprouvait
 avait fait trouver équitables les conditions proposées : les Athéniens
 s’estimaient heureux de sortir, parce qu’ils se croyaient plus exposés
 que les autres et ne comptaient pas sur un prompt secours  ; le reste du
 peuple se voyait maintenu en possession de l’égalité politique et hors
 de danger, contre toute attente. Déjà même les partisans de Brasidas
 vantaient hautement la modération de ses offres,
 encouragés par le changement qu’ils remarquaient dans les dispositions
 du peuple, et par le peu d’attention qu’on prêtait aux discours du
 général athénien présent dans la ville. La capitulation fut conclue, et
 on reçut Brasidas aux conditions qu’il avait fait proclamer. C’est ainsi
 que la ville fut livrée. Le jour même, sur le soir, Thucydide aborda à
 Eion avec ses vaisseaux  ; Brasidas venait d’occuper Amphipolis, et il
 ne s’en fallut que d’une nuit qu’il s’emparât d’Eion  ; car, si les
 vaisseaux n’eussent promptement secouru la place, elle aurait été
 occupée au point du jour.

CVII. Après cela, Thucydide fit à Eion les dispositions nécessaires pour
 la garantir d’un coup de main dans le présent, si Brasidas venait à
 l’attaquer, et pour s’en assurer la possession à l’avenir. Il y reçut
 ceux qui voulurent quitter Amphipolis, conformément aux clauses de la
 capitulation, Brasidas fit à l’improviste une tentative sur Eion. Il
 descendit le cours du fleuve avec un grand nombre de bateaux, dans le
 dessein d’occuper la pointe de terre qui s’avance en dehors des
 murailles, ce qui le rendait maître de l’embouchure du fleuve. En même
 temps il attaqua par terre  ; mais il fut repoussé des deux côtés et
 s’occupa de mettre Amphipolis en bon état de défense. Myrcinus, ville de
 l’Édonide, se soumit à lui, après la mort de Pittacus, roi des Édoniens,
 tué par les enfants de Goaxis et par sa femme Brauro. Gapsélus et Œsymé,
 colonies de Thasos, en firent autant, peu après. Perdiccas était venu,
 aussitôt après la reddition d’Amphipolis, et contribua à lui assurer la
 soumission de ces places.

CVIII. La prise d’Amphipolis jeta l’effroi parmi les 
 Athéniens : la possession de cette ville avait pour eux une grande
 importance, à cause des bois de construction et des revenus qu’ils en
 tiraient. D’un autre côté, les Ladémoniens avaient bien pu, jusque-là,
 arriver jusqu’aux bords du Strymon, guidés par les Thessaliens contre
 les alliés d’Athènes  ; mais, n’étant pas maîtres du pont, rencontrant,
 au-dessus, l’obstacle de vastes marais que forme le fleuve, au-dessous,
 du côté d’Eion, les trirèmes qui gardaient le passage, ils ne pouvaient
 avancer au delà. Maintenant les Athéniens sentaient que ce serait chose
 facile, et ils redoutaient la défection de leurs alliés  ; car Brasidas
 se montrait modéré en toutes choses, et répétait partout qu’il avait été
 envoyé pour affranchir la Grèce. Les villes soumises à Athènes,
 instruites de la prise d’Amphipolis, des promesses de Brasidas, de sa
 modération, n’en étaient que plus portées à la révolte : elles lui
 envoyaient secrètement des messages, et l’appelaient à elles  ; c’était
 à qui se soulèverait le premier. On croyait n’avoir rien à craindre  ;
 on se figurait la puissance athénienne bien au-dessous de ce qu’elle
 était et surtout de ce qu’elle se montra par la suite  ; on jugeait
 plutôt sur d’aveugles désirs que sur les données exactes d’une saine
 prévoyance. Tels sont les hommes : quand ils désirent une chose, ils
 s’abandonnent inconsidérément à l’espérance  ; et ils ont toujours des
 raisons sans réplique pour repousser arbitrairement ce qui leur déplait.
 D’ailleurs, l’échec récent des Athéniens en Béotie, les paroles
 séduisantes et mensongères de Brasidas, qui prétendait que les Athéniens
 n’avaient point osé se mesurer avec son armée, quoiqu’elle fût seule à
 Nisée, tout inspirait la confiance  ; ils étaient persuadés que personne
 ne vien- drait plus les attaquer  ; mais, par-dessus tout,
 le charme de la nouveauté et la pensée qu’ils allaient essayer pour la
 première fois le zèle des Lacédèmoniens, les disposaient à tout risquer.
 Les Athéniens, instruits de ces dispositions, envoyèrent des garnisons
 dans les villes, autant du moins que le permettaient l’hiver et le temps
 qui les pressait. Brasidas, de son côté, fit demander une armée à
 Lacédémone et se prépara luimême à faire construire des galères sur le
 Strymon. Mais les Lacédémoniens ne le secondèrent pas, par suite de
 l’envie que lui portaient les premiers citoyens, et aussi parce qu’ils
 voulaient, avant tout, se faire rendre les guerriers de l’île, et
 terminer la guerre.

CIX. Le même hiver , les
 Mégariens reprirent leurs longs murs, occupés par les Athéniens, et les
 rasèrent jusqu’aux fondements . Brasidas, après la prise d’Amphipolis, fit, avec
 ses alliés, une expédition contre la contrée appelée Acté. Elle commence
 au canal du Roi , s’étend vers l’intérieur , et comprend l’Athos, haute
 montagne qui se termine à la mer Égée. On y compte plusieurs villes  ;
 Sané, colonie d’Andros, sur le canal même, du côté de la mer qui regarde
 l’Eubée  ; Thyssos, Cléoné, Acrothoos, Olophyxos, Dium, habitées par un
 mélange de peuples barbares qui parlent les deux langues . On y trouve un petit
 nombre de Chalcidiens  ; la grande majorité appartient, soit à cette
 race pélasgique qui, autrefois, sous le nom de Thyrréniens, oc- cupa Lemnos et Athènes, soit aux Bisaltins, aux Cres-
 toniens et aux Édoniens. Ils sont disséminés dans de petites bourgades.
 La plupart se soumirent à Brasidas. Sané et Dium ayant résisté, il
 s’arrêta dans le pays avec son armée et le dévasta.

CX. N’ayant pu obtenir leur soumission, il marcha aussitôt contre Torone,
 ville de la Chalcidique, occupée parles Athéniens. Il y était appelé par
 une faction peu nombreuse, prête à lui livrer la place. Il arriva de
 nuit, un peu avant l’aube, et fit camper son armée près du temple des
 Dioscures, à trois stades de la ville. Les habitants de Torone étrangers
 au complot et la garnison athénienne ne surent rien de son approche  ;
 mais ceux qui étaient avec lui d’intelligence, instruits de sa marche,
 envoyèrent secrètement en avant quelques-uns d’entre eux guetter son
 arrivée. Dès qu’ils eurent reconnu sa présence, ils introduisirent avec
 eux sept hommes pris dans les troupes légères, et armés de poignards.
 Sur vingt qui avaient été désignés d’abord, ce furent les seuls qui ne
 craignirent pas de pénétrer dans la plàce. Lysistrate d’Olynthe les
 commandait. Ils se glissèrent furtivement et sans être aperçus, par la
 muraille du côté de la mer  ; montèrent au poste situé dans la partie la
 plus élevée de la ville, qui est en pente  ; tuèrent les gardes et
 brisèrent la petite porte qui mène à Canostréum.

CXI. Brasidas, après s’être un peu avancé, fit halte avec le reste de son
 armée. Il envoya en avant cent peltastes qui devaient se précipiter les
 premiers dans la place, lorsqu’on ouvrirait quelque porte et qu’on
 élèverait le signal convenu. Déjà le moment était passé, et, tout en
 s’étonnant de ce retard, ils s’étaient insen- siblement
 approchés de la ville. Cependant ceux des Toronéens qui faisaient les
 dispositions à l’intérieur d’accord avec les soldats qu’ils avaient
 introduits, après avoir brisé la petite porte, ouvrirent, en rompant la
 barre, celle qui mène à la place. D’abord ils firent faire un
 circuit à quelques-uns des peltastes et les intro-
 duisirent par la petite porte, afin de frapper d’une terreur subite les
 habitants étrangers au complot, en attaquant par derrière et de deux
 côtés à la fois. Ensuite ils hissèrent la flamme, signal convenu, et
 firent entrer le reste des peltastes par la porte du marché.

CXII. Brasidas, à la vue du signal, s’empresse d’accourir et de faire
 avancer son armée. Tous ensemble poussent des cris qui glacent de
 terreur les habitants : les uns se jettent dans la ville par les portes,
 les autres se précipitent vers un pan de mur écroulé que l’on re-
 bâtissait, et l’escaladent à l’aide des poutres carrées disposées pour
 élever les pierres. Brasidas, avec le gros de l’armée, se dirigea
 aussitôt vers le point culminant de la ville, voulant, par l’occupation
 des hauts quartiers, s’assurer de la place. Le reste des troupes se
 répandit indistinctement de tous les côtés.

CXIII. Pendant l’occupation de la ville, la plupart des Toronéens,
 n’étant instruits de rien, étaient dans la stupeur  ; les auteurs du
 complot, au contraire, et ceux qui approuvaient, accouraient se joindre
 aux nouveaux venus. Quand les Athéniens, couchés sur la place au nombre
 de cinquante hoplites environ, s’aperçurent de la surprise, quelques-uns
 se défendirent et furent tués  ; les autres se sauvèrent,
 ceux-ci à pied, ceux-là sur deux vaisseaux stationnaires, et se
 réfugièrent à Lécythos. C’était un poste qu’ils avaient établi en
 occupant, du côté de la mer, l’extrémité de la ville isolée sur un
 isthme étroit.

CXIV. Dès qu’il fit jour et que Brasidas se fut solidement établi dans la
 place, il fît déclarer à ceux des habitants qui s’étaient enfuis avec
 les Athéniens qu’ils pouvaient rentrer dans leurs propriétés, et qu’on
 ne les inquiéterait pas dans la jouissance de leurs droits. Il envoya
 également un héraut ordonner aux Athéniens de sortir de Lécythos par
 capitulation et avec leurs bagages, attendu que cette place appartenait
 aux Chalcidiens. Ils répondirent qu’ils ne la quitteraient pas, et
 demandèrent un armistice d’un jour pour enlever leurs morts. Il leur en
 accorda deux : pendant ce temps il fortifia les maisons voisines de
 Lécythos  ; les Athéniens en firent autant de leur côté. Brasidas con-
 voqua ensuite les Toronéens et leur tint à peu près le même langage qu’à
 ceux d’Acanthe : « Qu’il ne serait pas juste de regarder comme traîtres
 et mauvais citoyens ceux qui avaient traité avec lui de l’occupation de
 la ville  ; qu’ils l’avaient fait non pour l’asservir et dans un intérêt
 vénal, mais pour le bien et la liberté de leur patrie  ; que ceux qui
 n’avaient point pris part à la négociation ne devaient pas craindre pour
 cela d’être traités différemment  ; qu’il n’était venu pour nuire ni à
 la ville ni à aucun des particuliers  ; qu’il avait à ce sujet fait
 déclarer à ceux qui s’étaient réfugiés auprès des Athéniens qu’ils
 n’avaient pas démérité à ses yeux pour leur attachement à ce peuple  ;
 qu’il était persuadé que, lorsqu’ils auraient connu à 
 l’épreuve les Lacédémoniens, ils auraient pour eux au- tant et même plus
 d’attachement, par ce motif surtout qu’ils auraient affaire à des hommes
 plus justes. Il leur dit de se disposer tous indistinctement à devenir
 de fidèles alliés  ; qu’ils répondraient des fautes qu’ils pourraient
 commettre désormais  ; mais que, pour le passé, les Lacédémoniens ne se
 regardaient pas comme offensés  ; qu’ils les considéraient plutôt
 eux-mêmes comme victimes d’un peuple plus puissant  ; qu’enfin leur
 hostilité jusque-là était chose excusable. »

CXV. Après les avoir rassurés par ces paroles, il attaqua Lécythos à
 l’expiration de l’armistice. Les Athéniens n’avaient pour se défendre
 qu’un mauvais rempart et des maisons crénelées  ; cependant le premier
 jour ils repoussèrent l’attaque. Le lendemain les ennemis se disposaient
 à faire avancer contre eux une machine qui devait lancer des flammes
 contre les fortifications de bois  ; déjà même l’armée se mettait en
 mouvement. Les Athéniens, prévoyant sur quel point serait dirigée la
 machine, parce que c’était le plus faible, élevèrent sur un bâtiment une
 tour de bois, et y transportèrent une grande quantité d’amphores, des
 tonneaux pleins d’eau et des pierres. Des hommes y montèrent également
 en grand nombre  ; mais le bâtiment, ayant reçu une charge trop forte,
 s’écroula tout à coup avec fracas. Ceux des Athéniens qui étaient assez
 près pour voir l’accident en conçurent plus de chagrin que de crainte  ;
 mais plus loin, surtout à une grande distance, ils s’imaginèrent que
 déjà la place était prise de ce côté, et se précipitèrent en fuyant vers
 la mer et leurs vaisseaux.

CXVI. Brasidas, informé qu’ils abandonnent les cré- neaux
 et témoin lui-même de ce qui se passe, se porte aussitôt aux remparts
 avec son armée, s’en empare et massacre tous ceux qu’il rencontre. Les
 Athéniens passèrent à Pallène sur des barques et sur leurs vaisseaux  ;
 ce fut ainsi qu’ils abandonnèrent la place. Il y a dans Lécythos un
 temple de Minerve : Brasidas avait fait proclamer par un héraut, au
 moment de l’attaque, qu’il donnerait trente mines d’argent au premier
 qui monterait à l’assaut  ; mais, pensant qu’il y avait dans la prise du
 fort quelque chose de surnaturel, il fil offrande des trente mines à la
 déesse pour son temple  ; puis il rasa Lécythos, aplanit le terrain, et
 en forma un téménos qu’il lui consacra tout entier. Le reste de l’hiver,
 il organisa les places qu’il avait prises, et forma ses plans pour de
 nouvelles conquêtes. Avec l’hiver finit la huitième année de cette
 guerre.

CXVII. Les Athéniens et les Péloponnésiens conclurent, dès le
 commencement du printemps de l’été suivant, une trêve d’une année. Les
 Athéniens pensaient que Brasidas serait mis par là dans l’impos-
 sibilité de détacher d’eux de nouveaux alliés, avant qu’ils eussent fait
 à loisir leurs préparatifs  ; que d’ailleurs, s’ils y trouvaient
 avantage, ils pourraient proroger la trêve. Les Lacédémoniens
 soupçonnaient parfaitement quelles étaient les appréhensions des
 Athéniens  ; ils espéraient donc qu’en les laissant un peu respirer de
 leurs maux et de leurs souffrances, la jouissance du repos leur ferait
 désirer encore plus ardemment un accord  ; qu’ils leur rendraient alors
 les guerriers et feraient une paix de plus longue durée.
 Ils attachaient le plus grand prix à se faire rendre ces prisonniers
 pendant que la fortune était encore favorable à Brasidas  ; car, à
 supposer même que Brasidas continuât ses progrès et rétablît
 l’équilibre, ils pourraient d’abord perdre leurs prisonniers, et ensuite
 voir, dans une lutte à forces égales contre les Athéniens, la victoire
 remise au hasard. Ils conclurent donc pour eux et leurs alliés la trêve
 suivante :

CXVIII. « Nous sommes d’accord 
 que chacun puisse, à son gré, user du temple et de l’oracle d’Apollon
 Pythien, sans dol et sans crainte, suivant les anciens usages. Les
 Lacédémoniens et leurs alliés présents admettent ce point  ; ils
 s’engagent à envoyer un message aux Béotiens et aux Phocéens, et à
 obtenir, autant que possible, leur adhésion. Quant aux trésors du dieu,
 nous ferons nos efforts pour en découvrir les déprédateurs, conformément
 au droit, à la justice et aux anciens usages, vous, nous, et quiconque
 le voudra  ; le tout conformément aux usages antiques. 
 « Les Lacédémoniens et leurs alliés admettent que, si les Athéniens
 veulent traiter, nous conserverons de part et d’autre ce que nous avons
 maintenant. Ceux qui sont à Coryphasium resteront en deçà de Buphras et de
 Tomée   ; à Cythère, on s’interdira réciproquement toute
 communication avec les alliés, nous avec les leurs, eux avec les nôtres.
 Ceux qui sont à Nisce et à Minoa ne dépasseront pas la route qui mène des portes de
 Nisus au temple de Neptune, et du temple de Neptune droit au pont de
 Minoa. Les Mégariens, de leur côté, et leurs alliés, ne dépasseront pas
 cette route  ; les Athéniens garderont l’île qu’ils ont prise  ; on ne
 pourra en aucune façon établir aucune communication les uns chez les
 autres. 
 « A Trézène, les choses resteront dans l’état actuel, sur le pied des
 conventions faites avec les Athéniens. 
 « Chacun aura l’usage des mers qui baignent ses côtes et celles de ses
 alliés. A l’exccption des vaisseaux longs , les Lacédémoniens et leurs alliés pourront
 naviguer avec tout autre bâtiment à rames, jusqu’au port de cinq cents
 talents. Les hérauts, les ambassadeurs et leur suite, envoyés, en
 quelque nombre qu’il conviendra, pour terminer la guerre et les
 différends, soit dans le Péloponnèse, soit en Attique, voyageront sous
 la foi publique pour l’aller et le retour, par terre et par mer. 
 « Pendant ce temps, ni vous, ni nous, ne recevrons les transfuges, libres
 ou esclaves. Chacun de nous rendra justice à l’autre, suivant le droit
 établi  ; les contestations seront réglées à l’amiable, sans recourir
 aux armes. 
 « Telles sont les bases admises par les Lacédémoniens et leurs alliés  ;
 si vous avez quelque chose de mieux ou de plus juste à
 nous proposer, venez à Lacé- démone nous le faire connaître. Rien de ce
 que vous proposerez de juste ne sera repoussé ni par les Lacédémoniens,
 ni par les alliés. Que vos envoyés soient chargés de pleins pouvoirs,
 comme vous nous le demandez de votre côté. 
 « Le traité sera pour un an. 
 « — Adopté par le peuple , sous la prytanie de la
 tribu Acamantide  ; Phénippus, greffier  ; Niciadès, épistate. Lachès
 prononça : Pour le bonheur des Athéniens  ! il y a trêve sur les bases
 admises par les Lacédémoniens et leurs alliés. Il a été décidé dans
 rassemblée du peuple qu’il y aurait trêve pour un an, à dater de ce jour
 quatorze du mois élaphébolion. Pendant ce temps, des ambassadeurs et des
 hérauts seront envoyés de part et d’autre afin de s’entendre sur les
 moyens de terminer la guerre. Les stratèges et les prytanes convoqueront
 une assemblée où les Athéniens délibéreront d’abord sur la paix, toutes
 les fois qu’il viendra quelque ambassade à ce sujet  ; aussitôt après,
 les ambassadeurs présents s’engageront devant le peuple à maintenir la
 trêve pendant l’année.

CXIX. « Ces conditions ont été arrêtées et convenues entre les
 Lacédémoniens, les Athéniens et leurs alliés respectifs, le douze du
 mois gérastion, à Lacédémone. Ont ratifié et garanti pour les
 Lacédémoniens : Taurus, fils d’Échétimidas, Athénéus, fils de Péricli-
 das  ; Philocharidas, fils d’Éryxidaïdas. Pour les Corinthiens : Énéas,
 fils d’Ocytès, et Euphamidas, fils d’Aristonyme. Pour les Sicyoniens  ;
 Damotymus, fils de Naucratès  ; Onasimus, fils de
 Mégaclès. Pour les Mégariens : Nicasus, fils de Cécalus  ; Ménécrates,
 fils d’Amphidorus. Pour les Épidauriens : Amphias, fils d’Eupéïdas. Pour
 les Athéniens : les généraux Nicostratus, fils de Diitréphès, Nicias,
 fils de Nicératus  ; Autoclès, fils de Tolméus. » 
 Ainsi fut conclue la trêve : pendant toute sa durée, il y eut des
 négociations en vue d’une paix définitive.

CXX. Dans le temps même où l’on négociait la trêve, Scione, ville de
 l’isthme de Pallène, se détacha des Athéniens pour se donner à Brasidas.
 Les Scioniens prétendent être des Pallènes originaires du Péloponnèse  ;
 leurs ancêtres, au retour de Troie, auraient été jetés dans cette
 contrée par la tempête qu’essuyèrent les Grecs, et s’y seraient établis.
 Après leur défection, Brasidas cingla de huit vers Scione. Il s’était
 fait précéder par une trirème amie  ; lui-même suivait à distance sur un
 bâtiment léger, afin que, s’il rencontrait quelque bâtiment plus grand
 que le sien, la trirème pût le défendre  ; que si au contraire il
 survenait une autre trirème de même force, il comptait qu’elle se
 tournerait plutôt contre le vaisseau que contre le bâtiment le plus
 faible, et qu’il aurait alors la possibilité d’échapper. Il fit
 heureusement la traversée, convoqua les Scioniens à une assemblée, et
 leur parla comme à ceux d’Acanthe et de Torone. Il ajouta qu’ils
 méritaient les plus grands éloges  ; car, quoique les Athéniens, maîtres
 de Potidée , sur
 l’isthme, isolas- sent Pallène du continent, et les
 réduisissent à la con- dition d’insulaires, ils avaient couru
 d’eux-mêmes au-devant de la liberté, sans attendre lâchement que la
 nécessité les obligeât à chercher ce qui était évidemment leur bonheur 
 ; que c’était la preuve qu’ils sauraient supporter avec courage les plus
 grandes épreuves, une fois les affaires réglées suivant leurs désirs  ;
 qu’il les regarderait comme les amis les plus sincèrement dévoués aux
 Lacédémoniens, et leur témoignerait tous les égards possibles.

CXXI. Les Scioniens s’exaltèrent à ces discours  ; tous prirent également
 confiance, même ceux qui d’abord n’approuvaient pas ce qui se passait,
 et ils résolurent de soutenir la guerre avec énergie. Non-seulement ils
 firent à Brasidas un honorable accueil, mais ils lui décernèrent, comme
 don public, une couronne d’or, en le proclamant le libérateur de la
 Grèce  ; en particulier, ils le ceignaient de bandelettes et le trai-
 taient comme un athlète victorieux. Brasidas, en se retirant, ne leur
 laissa pour le moment que quelques troupes de garnison  ; mais, bientôt
 après, il leur fit passer des forces plus considérables, dans le dessein
 de faire avec eux quelque tentative sur Mende et sur Potidée. Il pensait
 bien que les Athéniens, considérant ce pays comme une île , enverraient des
 secours  ; et il voulait les devancer. En même temps il liait quelques
 intelligences dans ces villes, pour se les faire livrer par trahison  ;
 déjà il se disposait à agir contre elles.

CXXII. Mais à ce moment arrivèrent sur une trirème les délégués chargés
 de répandre la nouvelle de l’armistice, Aristonymus pour les Athéniens
 et Athénéus pour les Lacédémoniens. L’armée alors repassa à Torone. Les
 envoyés firent part à Brasidas de la trêve, et tous les alliés des
 Lacédémoniens dans la Thrace acceptèrent ce qui avait été fait.
 Aristonymus donna son assentiment à tout le reste  ; mais, quant aux
 Scioniens, ayant reconnu par la supputation des jours que leur défection
 était postérieure à la trêve, il déclara qu’ils n’y étaient pas compris.
 Brasidas insista longuement pour prouver que la défection était
 antérieure et refusa de se dessaisir de la ville. 
 Dès qu’Aristonymus eut rendu compte de l’affaire à Athènes, les Athéniens
 se montrèrent disposés à aller attaquer Scione. Les Lacédémoniens
 envoyèrent une ambassade pour leur déclarer que c’était rompre la trêve 
 ; ils faisaient valoir leurs droits sur la place, d’après les
 déclarations de Brasidas, et offraient d’ailleurs de s’en remettre sur
 ce point aux décisions de la justice. Mais les Athéniens, au lieu de
 courir les chances d’un arbitrage, voulaient sur le champ recourir aux
 armes, indignés de ce que même des peuples insulaires de fait
 songeassent à se détacher d’Athènes et comptassent sur la puissance des
 Lacédémoniens, puissance continentale et dès lors inutile pour eux. Du
 reste, la vérité sur la défection était plutôt conforme aux prétentions
 des Athéniens. Ils décrétèrent donc, sur l’avis de Cléon, que Scione
 serait prise et les habitants mis à mort  ; puis, toute affaire
 cessante, ils se préparèrent à exécuter le décret.

CXXIII. Sur ces entrefaites, Meude, colonie d’Éré- trie,
 dans la presqu’île de Pallène, se détacha des Athéniens. Brasidas la
 reçut, sans croire manquer à la justice, quoique évidemment elle se fût
 donnée à lui pendant la trêve  ; car, de son côte, il reprochait aux
 Athéniens certaines infractions au traité. Les bonnes dispositions qu’on
 voyait chez Brasidas, et l’exemple de Scione qu’il n’avait pas trahie,
 accrurent l’audace des Mendéens  ; d’ailleurs, le petit nombre des
 meneurs ne voulut pas abandonner un projet qui était alors sur le point
 de s’exécuter : ils craignirent pour eux-mêmes, s’il venait à
 s’ébruiter, et entraînèrent le peuple contre son gré. A cette nouvelle,
 les Athéniens, bien plus irrités encore, firent leurs dispositions
 contre les deux villes. Brasidas, s’attendant à l’arrivée de leur
 expédition, transporta à Olynthe, dans la Chalcidique, les enfants et
 les femmes des Scioniens et des Mendéens  ; il leur envoya cinq cents
 hoplites péloponnésiens et trois cents peltastes chalcidiens, le tout
 sous le commandement de Polydamidas. Comme les Athéniens ne pouvaient
 tarder à paraître, les villes, de leur côté, firent en commun leurs
 dispositions.

CXXIV. Brasidas et Perdicas firent alors de concert une seconde
 expédition à Lyncos contre Arrhibée. Perdiccas conduisait avec lui les
 forces de la Macédoine soumise à sa domination, et des hoplites fournis
 par les Grecs établis dans ses États  ; Perdiccas avait, indé-
 pendamment des troupes péloponnésiennes disponibles, des Chalcidiens,
 des Acanthiens et les contingents dés autres villes, suivant leur
 importance. Il y avait en tout trois mille hoplites grecs. Venait
 ensuite toute la cavalerie macédonienne, unie à celle des Chalcidiens,
 et formant un peu moins de mille hommes  ; sans comp- ter
 une multitude de Barbares. Une fois entrés dans les États d’Arrhibée,
 ils trouvèrent les Lyncestes campés pour les attendre, et campèrent
 eux-mêmes en face de l’ennemi. De part et d’autre, l’infanterie occu-
 pait une colline  ; une plaine les séparait : les cavaliers y
 descendirent des deux côtés, et ce fut entre eux que s’engagea d’abord
 le combat. Mais bientôt on vit les hoplites des Lyncestes descendre les
 premiers de la colline au secours de leur cavalerie et s’apprêter à
 combattre  ; Brasidas et Perdiccas se portèrent alors à leur rencontre,
 en vinrent aux mains et les mirent en fuite. Beaucoup furent tués  ; le
 reste se réfugia sur les hauteurs et s’y tint en repos. Après l’action,
 les vainqueurs dressèrent un trophée et restèrent deux ou trois jours à
 attendre les Illyriens à la solde de Perdiccas, qui devaient venir le
 rejoindre. Perdiccas voulait marcher contre les bourgades d’Arrhibée, au
 lieu de rester dans l’inaction. Mais Brasidas, inquiet pour Mende, et
 redoutant pour elle quelque malheur, si les Athéniens abordaient avant
 son retour, goûtait peu ce projet, surtout les Illyriens ne paraissant
 pas  ; il songeait plutôt à la retraite.

CXXV. Au milieu de ce dissentiment, on annonce que les Illyriens,
 trahissant Perdiccas, se sont joints à Arrhibée. Tous deux alors se
 prononcent également pour la retraite, dans la crainte de ce peuple
 belliqueux  ; mais, par suite de leur désaccord, rien n’est arrêté sur
 le moment du départ. La nuit étant survenue, les Macédoniens et la foule
 des Barbares sont pris d’une terreur subite, comme il arrive souvent,
 sans cause apparente, dans les armées nombreuses  ; ils s’exagèrent le
 nombre des ennemis qui s’avancent, se figurent qu’ils vont
 paraître à l’instant, et soudain ils se mettent à fuir du côté de leur
 pays. D’abord Perdiccas ne s’était douté de rien  ; à peine instruit de
 ce qui se passait, il fut forcé par eux à les suivre, sans même avoir vu
 Brasidas  ; car il y avait entre leurs camps une grande distance.
 Brasidas apprit au point du jour le départ précipité des Macédoniens et
 l’approche des Illyriens unis à Arrhibée : il rassembla ses hoplites,
 les forma en carré, plaça les troupes légères au milieu, et songea
 lui-même à la retraite. Pour éviter toute surprise, il disposa en
 éclaireurs les plus jeunes de
 ses soldats  ; lui-même, avec trois cents hommes d’élite, ferma la
 marche, afin de faire face aux premiers ennemis qui viendraient
 inquiéter la retraite. Avant que l’ennemi fût à portée, il adressa à la
 hâte cette exhortation à ses soldats.

CXXVI. « Péloponnésiens, si je ne vous supposais inquiets de votre
 isolement, de l’approche des Barbares et de leur nombre, je me serais
 contenté de vous exhorter, sans entrer dans aucun autre détail   ; mais, en présence de
 l’abandon où nous laissent nos alliés et de la multitude de nos ennemis,
 je veux joindre à mes exhortations quelques rapides enseignements , pour vous inspirer les
 plus héroïques résolutions. La bravoure dont il convient que vous
 fassiez preuve au combat doit reposer, non sur la présence de tels ou
 tels alliés, mais sur votre valeur propre  ; et jamais
 ennemi, quelque nombreux qu’il soit, ne doit vous inspirer de crainte.
 Votre patrie, en effet, n’est pas de celles où la multitude commande au
 petit nombre  ; c’est le petit nombre, au contraire, qui y gouverne la
 multitude, et il ne doit sa puissance qu’à sa supériorité dans les
 combats. 
 « Quant aux Barbares, que vous redoutez en ce moment, faute de les
 connaître, votre propre expérience contre les Barbares de la Macédonie,
 mes conjectures, et des renseignements certains, tout vous montre qu’ils
 n’ont rien de redoutable. Toutes les fois qu’un ennemi faible en réalité
 se présente avec une apparence de force, la connaissance exacte de qu’il
 vaut inspire plus de confiance pour le combattre  ; tandis qu’avec des
 adversaires d’une valeur réelle on peut, faute de connaître, se laisser
 emporter trop témérairement. Ces Barbares, quand on ne les connaît pas,
 sont effrayants à l’approche du combat  ; leur multitude trouble le
 regard  ; leurs horribles clameurs jettent l’épouvante  ; ce vain
 brandissement des armes a quelque chose de menaçant  ; mais dans
 l’action, contre un ennemi qui tient ferme, tout cela s’évanouit. Comme
 ils ne gardent pas de rangs, ils ne rougissent pas de céder dans un
 moment pressant  ; avancer et fuir étant choses également méritoires
 pour eux, le courage même ne saurait être constaté. Dans un combat où
 chacun ne suit que son caprice, on trouve aisément un prétexte spécieux
 pour se sauver. Ils trouvent plus sûr de nous épouvanter sans danger
 pour eux, que d’en venir aux mains  ; car, autrement, c’est par là
 qu’ils auraient commencé. Vous voyez clairement que ce qui, au premier
 abord, vous paraît si terrible chez eux, est peu de chose
 en réalité  ; tout cela ne frappe que la vue et les oreilles. Tenez
 ferme contre cette première impression  ; puis, quand il en sera temps,
 opérez votre retraite avec ordre et discipline, et vous ne tarderez pas
 à être en sûreté. Vous saurez désormais ce que vaut une pareille tourbe,
 lorsqu’on soutient leur premier choc : ils ne savent que faire parade de
 courage, à distance, avant l’action, et par de vaines menaces  ; mais si
 on cède devant eux, leur valeur éclate alors, quand il n’y a plus rien à
 craindre, par l’agilité de leurs pieds et la rapidité de la poursuite.
 »

CXXVII. Après cette exhortation, Brasidas commença la retraite. Les
 Barbares, à cette vue, se précipitèrent à grands cris et en tumulte,
 persuadés qu’il fuyait et qu’il suffisait de l’atteindre pour
 l’anéantir. Mais quand les éclaireurs firent face partout où ils se
 présentaient  ; quand ils virent que Brasidas, avec sa troupe d’élite,
 résistait à leurs attaques  ; que l’armée, après avoir, contre leur
 attente, reçu leur premier choc, continuait à tenir tête quand ils
 avançaient et à opérer sa retraite lorsqu’ils cessaient de l’inquiéter,
 alors ils renoncèrent pour la plupart à attaquer en plaine les Grecs de
 Brasidas  ; ils laissèrent seulement une partie de leur monde pour les
 suivre et les harceler  ; les autres coururent à la poursuite des
 Macédoniens fugitifs et tuèrent tout ce qu’ils rencontrèrent. Ils
 allèrent occuper à l’avance une gorge étroite entre deux collines, sur
 la route qui mène aux États d’Arrhibée, sachant qu’il n’y avait pas
 d’autre issue pour Brasidas. A son approche, ils prirent position tout
 autour du défilé, dans sa partie la plus difficile, afin de
 l’envelopper.

CXXVIII. Brasidas, voyant cela, ordonne aussitôt à ses
 trois cents soldats de courir sans ordre, le plus vite possible, à celle
 des collines qu’il lui semble le plus facile d’enlever, et de tâcher
 d’en déloger les Barbares qui déjà l’occupent, avant qu’ils l’aient
 investie en plus grand nombre. Les soldats, s’élançant, chassèrent
 l’ennemi de la colline. Le reste de l’armée des Grecs y parvint sans
 peine  ; car les Barbares furent frappés d’épouvante, lorsqu’ils virent
 que l’ennemi les avait délogés des hauteurs  ; ils renoncèrent à
 poursuivre les Grecs, qu’ils croyaient arrivés aux frontières et hors de
 toute atteinte. Brasidas, une fois maître des hauteurs, continua sa
 retraite avec plus de sécurité et arriva le même jour à Arnissa   ; c’était la première ville de la domination de
 Perdiccas. Les soldats étaient profondément irrités de la retraite
 précipitée des Macédoniens : lorsqu’ils rencontraient sur la route des
 attelages de bœufs, ou quelques effets perdus (comme cela était
 inévitable dans une retraite opérée de nuit au milieu d’une panique),
 ils dételaient d’eux-mêmes les bœufs, les sabraient, et s’appropriaient
 les effets. Perdiccas regarda dès lors Brasidas comme son ennemi  ; et
 par la suite, sans avoir au fond contre les Péloponnésiens une haine
 durable,—car il redoutait les Athéniens — il chercha tous les moyens,
 contrairement à ses intérêts les plus positifs pour se réconcilier
 au plus vite avec Athènes et se débarrasser des Péloponnésiens.

CXXIX. Brasidas, à son retour de Macédonie à To- rone,
 trouva les Athéniens déjà maîtres de Mende. Il se tint en repos à Torone
 et se borna à garder cette place, ne se croyant pas en état de passer à
 Pallène pour attaquer. 
 Pendant les événements de Lyncos, les Athéniens, une fois leurs
 préparatifs terminés, avaient fait voile contre Mende et Scione.
 L’expédition comptait cinquante vaisseaux, dont dix de Chio, mille
 hoplites athéniens, six cents archers, mille Thraces soudoyés et des
 peltastes levés chez leurs alliés du pays. Nicias, fils de Nicératus, et
 Nicostratus, fils de Diitréphès, la commandaient. Ils s’embarquèrent à
 Potidée, abordèrent à Posidonium et marchèrent contre Mende.
 Les habitants, avec trois cents Scioniens venus à leur secours et les
 auxiliaires péloponnésiens, sortirent sous la conduite de Polydamidas,
 et s’établirent sur une colline, hors de la ville, dans une forte
 position. Nicias, à la tête de cent vingt Méthoniens légèrement armés,
 de soixante hommes d’élite pris parmi les hoplites athéniens et de tous
 les archers, tenta l’escalade, en suivant un sentier de la colline  ;
 mais il fut accablé de traits et ne put forcer le passage. Nicostratus
 tenta également de gravir la colline avec tout le reste de l’arméè par
 un chemin plus éloigné et fort escarpé  ; mais il fut mis dans le plus
 grand désordre, et peu s’en fallut que toute l’armée athénienne ne fût
 vaincue. Les Mendéens et leurs alliés ayant tenu ferme pendant cette
 journée, les Athéniens opérèrent leur retraite et campèrent. La nuit
 venue, les Mendéens rentrèrent dans la ville.

CXXX. Le jour suivant, les Athéniens, tournant la côte,
 abordèrent à la plage qui regarde Scione, prirent le faubourg, et tout
 le jour ravagèrent le pays, sans que personne sortît contre eux  ; car
 il y avait quelque sédition dans la ville. Les trois cents Scioniens
 rentrèrent chez eux la nuit suivante. Le lendemain, Nicias avec la
 moitié de l’armée s’avança vers la frontière des Scioniens et ravagea le
 pays. En même temps, Nicostratus, avec le reste des troupes, s’établit
 devant Mende, du côté de la porte supérieure qui mène à Potidée. Les
 Mendéens et leurs auxiliaires étaient postés du même côté, en dedans du
 mur. Polydamidas venait de les ranger en bataille et les exhortait à
 faire une sortie, lorsqu’un homme de la faction populaire le contredit,
 dans une intention séditieuse, déclarant qu’il ne sortirait pas et qu’il
 ne fallait pas combattre. Polydamidas, irrité de cette opposition, porta
 vivement la main sur lui, le tira et le secoua avec violence : aussitôt
 le peuple exaspéré prit les armes, courut sur les Péloponnésiens et sur
 ceux qui s’étaient ligués avec eux contre lui, se précipita sur eux et
 les mit en fuite. Les Péloponné- siens, surpris de cette soudaine
 attaque, voyant d’ailleurs les portes s’ouvrir aux Athéniens, furent
 saisis d’épouvante  ; car ils crurent que ce coup de main avait été
 prémédité avec les ennemis. Ceux qui ne furent pas tués sur place se
 réfugièrent à la citadelle qui était en leur pouvoir. L’armée athénienne
 tout entière se précipita sur Mende (car Nicias, de retour de son
 excursion, était aussi sous les murs)  ; et comme les portes n’en
 avaient pas été ouvertes par capitulation, elle fut mise au pillage,
 comme une ville prise d’assaut. Les généraux curent même grand’peine à
 empêcher le massacre des habitants. Ils ordonnèrent ensuite aux Mendéens
 de se gouverner suivant leurs lois, et de juger
 euxmêmes ceux qu’ils regarderaient comme les auteurs de la défection.
 Ils investirent des deux côtés ceux qui étaient dans la citadelle au
 moyen d’une muraille prolongée jusqu’à la mer, et y mirent des gardes.
 Mende soumise, ils marchèrent contre Scione.

CXXXI. Les habitants et les Péloponnésiens sortirent à leur rencontre et
 s’établirent, en avant de la ville, sur une colline naturellement
 fortifiée, qu’il fallait nécessairement prendre pour investir la place.
 Les Athéniens l’attaquèrent de vive force et refoulèrent ceux qui la
 défendaient  ; ils campèrent, alors, élevèrent un trophée et se
 disposèrent à entourer la place d’une muraille. Peu après, les travaux
 étant déjà commencés, les auxiliaires assiégés dans la citadelle de
 Mende forcèrent la garde du côté de la mer et arrivèrent de nuit. Ils
 échappèrent pour la plupart aux Athéniens campés devant Scione et
 entrèrent dans la place.

CXXXII. Pendant les travaux de circonvallation devant Scione, Perdiccas
 conclut, par l’intermédiaire d’un héraut, un accord avec les généraux
 athéniens. Il avait, sans tarder, entamé cette négociation en haine de
 Brasidas, à propos de la retraite de Lyncos. Le Lacédémonien Ischagoras
 était alors sur le point d’amener par terre une armée à Brasidas.
 Perdiccas, pressé par Nicias, après la conclusion de l’accord, de donner
 aux Athéniens quelque preuve évidente de sa fidélité, et désirant
 personnellement interdire aux Péloponnésiens l’entrée de son pays,
 s’adressa aux hommes les plus puissants de la Thessalie, avec lesquels
 il avait été de tout temps en bons rapports : par leur moyen il arrêta
 la marche de l’armée et les préparatifs : car les
 Lacédémoniens ne voulurent pas tenter d’avoir affaire aux Thessaliens.
 Cependant Ischagoras, Aminias et Aristée se rendirent personnellement au
 près de Brasidas : ils étaient envoyés parles Lacédémoniens pour
 observer l’état des choses, et amenaient de Sparte des jeunes gens
 auxquels on devait, contrairement à la loi ,
 donner le commandement des villes , pour ne plus le confier à des hommes pris au
 hasard. Cléaridas, fils de Cléonymus, eut le gouvernement d’Amphipolis,
 et Épitélidas, fils d’Hégésander, celui de Torone.

CXXXIII. Le même été, les Thébains démolirent les murailles de Thespies,
 qu’ils accusaient d’être favorable aux Athéniens : ils avaient eu de
 tout temps ce dessein  ; mais l’exécution en était devenue plus facile
 depuis que Thespies avait perdu dans le combat contre les Athéniens la fleur de sa jeunesse. Le temple
 de Junon, à Argos, fut incendié le même été : la prêtresse Chrysis,
 ayant placé près d’une guirlande une lampe allumée, se laissa surprendre
 par le sommeil  ; l’incendie gagna sans qu’on s’en aperçût, et tout fut
 consumé. Chrysis, craignant la colère des Argiens, s’enfuit la nuit même
 à Phlions. Ils établirent, suivant la loi, une autre prêtresse, du nom
 de Phaïnis. Il y avait huit ans et demi que la guerre était commencée,
 quand Chrysis prit la fuite. A la fin de l’été, la circonvallation de
 Scione fut entièrement terminée. Les Athéniens y laissèrent garnison et
 rentrèrent avec le reste de leur armée.

CXXXIV. L’hiver suivant, les Athéniens et les Lacédémoniens se tinrent en
 repos, en observation de la trêve. Les Mantinéens et les Tégéates, avec
 leurs alliés respectifs, en vinrent aux mains, à Laodicéum, dans
 l’Orestide  ; la victoire resta indécise. Chacun des deux peuples
 enfonça l’aile qui lui était opposée  ; et tous deux dressèrent un
 trophée et envoyèrent des dépouilles à Delphes. Le nombre des morts fut
 considérable des deux côtés  ; le combat se soutenait sans désavantage
 de part et d’autre, quand la nuit y mit fin. Les Tégéates passèrent la
 nuit sur le champ de bataille et élevèrent aussitôt un trophée  ; les
 Mantinéens se retirèrent à Boucolion et ce ne fut qu’ensuite qu’ils en
 dressèrent un à leur tour.

CXXXV. L’hiver finissait et on touchait au printemps, lorsque Brasidas
 fit une tentative sur Potidée. Il s’en approcha de nuit et appliqua une
 échelle sans être aperçu  ; il avait profité du moment où la son-
 nette passe  ; et, pendant
 que la sentinelle la transmettait à son voisin, il avait, avant son
 retour, appliqué l’échelle à l’endroit qu’elle laissait libre.
 Cependant, l’éveil ayant été donné avant l’escalade, il ramena
 promptement son armée sans attendre le jour. Avec l’hiver finit la
 neuvième année de cette guerre, dont Thucydide a écrit l’histoire. 
 
 fin du premier volume .